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Dette : qui est le plus dans le trouble, le Québec ou l’Ontario?

24 juillet 2014

calgary_Le-HirEn relayant une chronique de Richard Le Hir parue sur le site de Vigile (un site que j’évite habituellement), Marc Fiset m’a fait prendre connaissance d’une étude de la School of Public Policy de l’Université of Calgary pas du tout couverte par nos médias. Cette étude, intitulée Who, or What, Is to Blame for the Accumulation of Debt in Ontario and Quebec (and What Will It Take to Stop the Bleeding?) ou en français «Qui, ou quoi, est responsable de l’accumulation de la dette en Ontario et au Québec (et comment parvenir à stopper l’hémorragie)?» portait sur une comparaison entre les dettes du Québec et de l’Ontario.

Je vais ici résumer cette étude, puis commenter la chronique de Monsieur Le Hir.

L’étude

L’étude de l’Université of Calgary avait deux objectifs. Elle cherchait en premier lieu à mesurer quelle portion de l’augmentation de la dette du Québec et de l’Ontario entre 1982-1983 et 2011-2012 était due à la conjoncture économique (augmente lors des récessions et diminue lors des périodes de croissance) et quelle portion découlait de décisions politiques, puis à estimer l’effort respectif que devraient consacrer ces deux provinces pour en finir avec l’accumulation de la dette.

– conjoncture et décisions politiques

Même si la source des données et la méthode utilisée sont fondamentales pour bien interpréter les résultats, je me contenterai d’en faire un rapide survol. Tout d’abord, les auteurs en ont arraché pour pouvoir concilier les données historiques des deux provinces, car les méthodes comptables utilisées n’y sont pas les mêmes et parce qu’elles ont été modifiées à de nombreuses reprises. Ensuite, ils n’ont utilisé que les dépenses de programmes (santé, éducation, famille, environnement, etc.), sans considérer les dépenses d’infrastructure et des organismes gouvernementaux (ce qui est bien), citant même pour les décrire l’expression bien québécoise des dettes accumulées «pour payer l’épicerie». Ensuite, pour départager les déficits dus à la conjoncture et aux décisions politiques, ils ont comparé le PIB réel au PIB potentiel (concept bien fluctuant…), en attribuant à la conjoncture les différences positives et négatives entre ces deux PIB d’une année à l’autre, et aux décisions politiques le reste des changements annuels. Pour plus de précision (j’ai résumé grossièrement), voir les pages numérotées 2 à 5 de l’étude.

Les deux graphiques qui suivent (tirés des pages 11 et 13 de l’étude) présentent les résultats pour l’Ontario et pour le Québec. L’idée ici n’est pas d’accepter sans nuance les résultats des auteurs (d’autant plus qu’ils reposent en partie sur un modèle d’équilibre général dynamique stochastique que j’ai critiqué à quelques reprises récemment, notamment dans ce billet), mais de montrer que les résultats diffèrent grandement entre le Québec et l’Ontario. C’est la différence que je trouve intéressante et révélatrice, pas les résultats comme tels.

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Dans ces graphiques, les lignes jaunes représentent le changement annuel de la dette (résultant des dépenses de programmes) en point de pourcentage du PIB dû aux effets conjoncturels et les lignes noires (quel symbolisme!) celui qui s’explique par les décisions politiques. Par exemple, la première barre à gauche montre que la conjoncture (barre jaune vers le haut) a fait augmenter la dette due aux dépenses d’épicerie d’environ 1,7 point de PIB pour l’Ontario et de 2,3 points pour le Québec (j’y vais à l’œil, n’ayant pas accès aux données précises), tandis que les décisions politiques l’ont fait baisser un peu en Ontario et d’environ 0,7 point pour le Québec.

On voit aussi, qu’en Ontario, la plus grosse hausse de la dette s’est faite au début des années 1990 quand le NPD, sous Bob Rae, mena une politique expansionniste allant en sens opposé avec la politique d’austérité du gouvernement fédéral. Le règne de Mike Harris est applaudi par ce graphique, où on voit que la dette a baissé à la fois en raison de la reprise et des politiques restrictives de son gouvernement, mais ces applaudissements doivent être tempérés par les conséquences désastreuses de sa révolution «du bon sens» qui causa, notamment, le décès de sept personnes à Walkerton en raison de la diminution des contrôles sur la qualité de l’eau. Mais, bon, je m’égare, l’étude ne parle pas de ça… Les dernières années montrent une hausse de la dette due à la fois à la conjoncture (crise de 2009) et aux décisions politiques (surtout en raison de l’augmentation des dépenses de transferts, soit des stabilisateurs automatiques, que j’aurais plutôt associés à des déficits de conjoncture…), mais uniquement aux décisions politiques en 2010-2011 et en 2011-2012. Au total les gains et pertes dus à la conjoncture se sont annulés et les auteurs attribuent en conséquence toute la hausse de 13,1 points de pourcentage du PIB de la dette due aux dépenses de programmes (ou d’épicerie) aux décisions politiques. Il faut dire que si la série avait commencé quelques années plus tôt, au sommet du cycle précédant la récession du début des années 1980, le résultat aurait été un peu différent et aurait été plus représentatif et plus correct en termes méthodologique. Mais, bon, les auteurs disent qu’ils n’ont pas pu reculer davantage en raison de l’inadéquation des données antérieures.

Au Québec, la situation fut bien différente. D’une part, la hausse de la dette due aux dépenses de programme fut moindre (8,4 points de PIB par rapport à 13,1 en Ontario, hausse 36 % inférieure, ou 56 % plus élevée en Ontario qu’au Québec…) et la conjoncture en explique 1,6 point (19 % du total) par rapport à rien du tout en Ontario. D’autre part, les 14 dernières années (à l’exception des trois années touchées par la crise de 2008-2009) se sont terminées par des baisses de la dette due aux dépenses de programme, surtout en raison de décisions politiques (compressions budgétaires au début et hausse de la taxe de vente à la fin). Finalement, la dernière année s’est terminée elle aussi par une baisse de la dette de 0,3 point de pourcentage (écart mentionné dans l’étude) tandis que la dernière année de l’Ontario montre une hausse relativement importante de plus d’un point (1,1). Cette différence aura un grand impact sur les conclusions de la deuxième partie de l’étude.

– efforts pour faire diminuer la dette

Compte tenu de la situation de la dernière année, les efforts de rattrapage seraient de fait beaucoup plus élevés en Ontario qu’au Québec. Les auteurs font plein de scénarios dont je vais vous épargner la description, mais, pour fin de comparaison, je vais en présenter un (et, ce n’est pas du picorage de données, je vous assure!). Pour revenir à un taux de dette sur les programmes de 18 % du PIB en 2025-2026 (il était à 23,4 % en 2011-2012 et est sûrement plus élevé maintenant compte tenu des forts déficits qui ont suivi, dont celui de 12,5 milliards $ prévu en 2014-2015), l’Ontario devrait procéder à un virage immédiat (enfin, il y a deux ans, ce qu’elle n’a pas fait!) de 9,3 milliards $ en augmentation de revenus ou en diminution de dépenses, ce qui représente l’équivalent de 8 % de ses dépenses de programmes. C’est énorme!

Même si la dette due aux dépenses de programmes était plus élevée au Québec qu’en Ontario en 2011-2012 (28,6 % par rapport à 23,4 %), l’ampleur du virage immédiat pour la ramener à 18 % en 2025-2026 serait proportionnellement quatre fois moindre au Québec (1,4 milliards $ ou 2 % des dépenses), parce qu’il est déjà en réduction. En fait, selon le modèle des auteurs, la dette en proportion du PIB baisserait sans la moindre mesure, tandis qu’elle augmenterait en flèche en Ontario!

Je rappelle ici que je ne fais que présenter les résultats de cette étude et ne prétend nullement que viser la diminution de cette dette serait la meilleure politique à adopter! En plus, tout dépend quelle mesure serait adoptée, compressions de dépenses ou hausses des revenus, et à qui on imposerait les baisses de dépenses et les hausses de revenus!

Le seul intérêt que je vois à cette étude est qu’elle montre que la situation budgétaire de l’Ontario est en fait bien plus précaire que celle du Québec, exactement comme je l’avais souligné dans la conclusion de ce billet écrit il y aura bientôt deux ans. Et, n’ayez crainte, je ne suis pas victime d’un biais de confirmation comme Richard Le Hir en acceptant cette conclusion!

Chronique de Richard Le Hir

Dans sa chronique, Richard Le Hir ne retient que ce qui lui convient de cette étude. S’il a bien raison de critiquer les faiseurs d’opinion comme Alain Dubuc, André Pratte et autres Jean-Jacques Samson qui présentent toujours le Québec sous son plus mauvais jour, il s’égare complètement en affirmant qu’un ralentissement de la demande de pétrole «aurait immédiatement pour effet de plonger le Canada en situation de crise», alors qu’un tel ralentissement ferait diminuer la valeur du dollar et bénéficierait grandement aux provinces faisant l’objet de cette étude et de quelques autres, bref à quelque chose comme 75 % ou 80 % de la population du Canada!

Encore pire, il plonge carrément dans le conspirationnisme en affirmant que si cette étude a été produite en Alberta et porte sur l’Ontario et le Québec, c’est parce que «ce sont les deux provinces qui vont s’accaparer dans les années à venir le gros des paiements de péréquation, et que c’est l’Alberta qui va être appelée à fournir le plus gros de l’effort pour en assurer le financement via ses revenus pétroliers». Cette phrase, comme les lecteurs réguliers de ce blogue et bien d’autres le savent, n’est pas seulement conspirationniste, mais totalement fausse! Il semble ne pas savoir comment fonctionne la péréquation et que les sommes distribuées par la péréquation proviennent du fond consolidé du gouvernement du Canada (pour les détails, voir ce billet qui explique en détail le fonctionnement de la péréquation), pas du pétrole albertain comme le prétendent les mêmes chroniqueurs qu’il vilipendait au début de son billet! Venant d’un ancien ministre avec un portefeuille à saveur économique (ministre délégué à la restructuration en 1994 et 1995), c’est encore plus décevant de lire ce genre de désinformation (et de réaliser qu’il s’est fait avoir par le discours des fédéralistes!).

Il conclut même que c’est parce que l’Alberta et le Québec ont des objectifs communs que cette étude (venant d’une université, je le rappelle au cas où) épargne le Québec et pas l’Ontario! Moi, je pense que c’est, malgré les lacunes de cette étude, parce que c’est le cas, l’Ontario est de fait plus dans le trouble que le Québec, et parce que de défaire un mythe comme celui de la situation bien pire du Québec que celle de l’Ontario est un sujet en or pour des universitaires! Mais, je peux bien sûr me tromper…

Et alors…

J’ai toujours un peu de difficulté à m’embarquer dans ce genre d’analyse. Je dois pour ce oublier mes valeurs et embarquer dans celles d’autres personnes. Cette étude est purement technique et ne repose que sur la croyance manichéenne qu’une augmentation de la dette est mauvaise et que sa baisse est bonne. Les auteurs disent même espérer que, une fois déterminée la nature des «erreurs» menant à la hausse de la dette au Québec et en Ontario, ces provinces pourraient mieux les éviter (et stopper ce qu’ils appellent l’hémorragie…). Or, pour moi, une augmentation de la dette n’est pas automatiquement une erreur et la situation de la dette au Québec n’a rien à voir avec une hémorragie!

Nulle part les auteurs se demandent à quoi sert l’augmentation de cette dette : pour subventionner des entreprises, diminuer leurs impôts ou pour soulager la pauvreté ou offrir un service public éminemment désirable (comme, disons, l’assurance-médicament)? Dans leur univers, on dirait que tout est clair, il y a le bien (baisser la dette) et le mal (la faire augmenter).

Cela dit, je crois que cette étude apporte une autre brique au constat que la situation du Québec est bien moins négative qu’on tente de nous le faire croire pour faire passer plus facilement les politiques d’austérité qu’on tente de nous imposer. J’y reviendrai sûrement…

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