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Le cimetière des humanités

28 juillet 2014

cimetièrePour une fois, je ne me suis pas assez bien informé avant de décider de lire un livre. J’avais compris que Le cimetière des humanités de Pierre-Luc Brisson, un court livre d’à peine plus de 100 pages, portait sur le virage utilitaire de notre système d’éducation vers l’enseignement de matières uniquement liées aux besoins du marché du travail.

Je ne me suis pas totalement trompé, comme l’illustrent les deux citations qui suivent, la première tirée de la préface de Georges Leroux, la deuxième de l’introduction de l’auteur.

«[Nous sommes en train de passer] d’une société centrée sur l’humanisme vertueux, héritée de l’Antiquité, à travers le prisme de la Renaissance, à une société de savoirs et de l’expertise mise en place par la modernité.»

«la sujétion aux impératifs économiques a petit à petit mené l’école, jadis lieu d’élévation de l’esprit des futurs citoyens, à se transformer en centre de formation professionnelle de main-d’œuvre «qualifiée».»

Par contre, ce livre porte en fait essentiellement sur une seule des matières considérées comme des humanités (qui comprennent, entre autres, selon l’auteur, l’histoire, l’histoire de l’art, la littérature, la philosophie, la théologie, la science politique et la sociologie), soit les humanités classiques, «à savoir la somme des savoirs et des œuvres produites par l’Antiquité gréco-romaine» et n’aborde presque pas le processus qui a mené au virage de notre système d’éducation qui a fait en sorte de donner toujours moins de place aux humanités et plus aux matières utilitaires, si ce n’est qu’il mentionne l’abandon du cours classique. C’est pourtant ce que je m’attendais à y trouver. Mea culpa, je n’ai pas assez cherché à m’informer sur le contenu de cet essai avant de le louer!

Un peu élitiste

Même si l’auteur s’en défend, j’ai trouvé son attitude face à l’éducation un peu trop élitiste à mon goût, notamment en vantant la formation classique des années 1960, sans vraiment tenir compte (même s’il le mentionne) que seule une faible minorité des jeunes y avait accès. Il déplore, comme bien des nostalgiques, la faible qualité des diplômes d’études secondaires actuels (sans fournir le moindre élément pour appuyer son affirmation, mais ajoutant faussement qu’il n’y a plus de redoublement) et la «maigreur des contenus enseignés» sans plus de démonstration. C’est évident, tout le monde le dit. Pourtant, comme je l’ai mentionné dans ce billet, les données de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes (EIACA) montrent que les jeunes obtiennent de meilleurs résultats que les adultes plus âgés en littératie et en numératie. Et je ne parle pas du fait que nos jeunes se classent dans le peloton de tête depuis des années aux tests du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA).

En plus, il utilise parfois les peu nombreuses données qu’il cite de façon bien partielle et partiale. Par exemple, pour appuyer sa volonté d’augmenter l’enseignement des humanités au secondaire (ce qui est tout à fait légitime, quoiqu’il faudrait dire quelles matières il voudrait voir moins enseignées pour atteindre cet objectif), il mentionne que «près de 50,4 % des Québécois ne possèdent aucun diplôme ou seulement un diplôme d’études secondaires ou un diplôme d’études professionnelles». Or, non seulement il ne mentionne pas la source de ce chiffre pourtant bien précis (je ne connais personnellement aucune source spécifique au diplôme d’études professionnelles, car Statistique Canada inclut cette formation à l’enseignement postsecondaire), mais il ne dit mot de la forte amélioration des Québécois à cet égard (le taux de diplômés du postsecondaire est passé de 31,9 % en 1990 à 56,5 % en 2013, selon le tableau cansim 282-0004 de Statistique Canada), ni du fait que ce taux en 2013 est le plus élevé de toutes les provinces canadiennes, ni bien sûr que ce taux atteint 75,1 % chez les Québécois âgés de 25 à 44 ans alors qu’il est de seulement 38,1 % (la moitié) chez ceux âgés de 65 ans et plus. On voit que la moyenne utilisée par l’auteur (d’une donnée dont on ignore la source) noircit la situation vécue par les jeunes. C’est pourtant des jeunes qu’il parle, alors pourquoi utiliser la moyenne, quand la donnée pertinente montre que deux fois moins de jeunes (25 %) n’ont qu’un diplôme d’études secondaires que la moyenne qu’il utilise (50 %)?

Autres chapitres

Les chapitres suivants sont essentiellement consacrés à présenter quelques œuvres marquantes de l’Antiquité gréco-romaine, notamment l’Illiade d’Homère (surtout le passage de la guerre de Troie), l’histoire d’Œdipe et Antigone de Sophocle. Même si je partage l’intérêt de l’auteur pour ces œuvres, je ne les analyse pas tout à fait comme lui. Par exemple, il vante les sentiments qui unissent les deux pères rois (Priam et Achille) au cours de la guerre de Troie (alors que Achille remet le corps d’Hector à son père Priam, pour que celui-ci puisse faire son deuil), sans critiquer le fait que l’Illiade n’accorde ces sentiments qu’aux rois, pas aux pères (s’ils ne sont pas morts à la suite d’autres guerres…) des milliers de soldats qui ont péri en raison des caprices de ces puissants et dont les dépouilles ne seront sûrement pas ramenés dans leur famille.

Ailleurs, il vante le fait qu’Alexandre le Grand a permis la diffusion de la culture grecque en Afghanistan, sans réaliser qu’il s’agit d’un exemple classique d’impérialisme culturel et sans s’apitoyer sur la sauvagerie qui a accompagnée les conquêtes de son héros (comme toutes les guerres).

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Ma critique est sévère, mais je ne nie nullement l’intérêt de ce livre. Il faut tenir compte que ce livre ne correspond absolument pas à ce à quoi je m’attendais, déception qui n’a pu que teinter mon appréciation. Mais, même si je n’avais pas été au départ déçu du sujet du livre, il est certain que la différence des visions que nous avons des œuvres présentées et son élitisme face au système scolaire m’auraient tout de même indisposé. Cela dit, si vous partagez les valeurs de l’auteur, il n’y a aucun doute que ce livre est à lire. J’ai d’ailleurs lu en préparant ce billet une critique très élogieuse de ce livre. Par contre, si vous ne partagez pas ces valeurs, comme moi, passez votre tour!

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One Comment leave one →
  1. 1 août 2014 8 h 35 min

    Et l’auteur ne parle pas des conséquences désastreuses qui risquent de survenir quand on lit trop de livres datant de l’antiquité gréco-romaine… 😉

    http://lenavet.ca/3484/un-pauvre-idiot-lit-tellement-de-poesie-classique-quil-na-plus-de-temps-pour-la-tele/

    J'aime

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