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L’islam, un ennemi idéal

11 août 2014

islam«L’islam est bien l’ennemi idéal, en partie parce qu’il est très largement méconnu dans les pays d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord. Cette méconnaissance en fait une cible facile pour les politiques avide de suffrages ou les auteurs soucieux de faire sensation. Rien de plus simple, en effet, que de produire les images fantasmagoriques des barbus déchaînés campant résolument du côté du mal, de nourrir la crainte d’une nation submergée par l’innombrable progéniture de femmes musulmanes terriblement fécondes, par la multiplication des chaînes halal et des femmes voilées, flottant comme des spectres menaçants.»

Ainsi commence la préface à l’édition française écrite par l’auteur de L’islam, un ennemi idéal, John R. Bowen, anthropologue américain professeur à l’université Washington de Saint Louis. Si cette citation vous a fait penser au débat sur les «valeurs québécoises» et aux affirmations des Djemila Benhabib et Louise Mailloux de ce monde, c’est aussi mon cas. Les observations préliminaires de Bowen s’appliquent donc à la perception de l’islam dans de très nombreux pays occidentaux.

Le contenu

L’objectif de l’auteur en écrivant ce livre (paru en 2012 en anglais sous le titre Blaming Islam) était de «souligner les erreurs qui circulent sur le compte des musulmans dans les sociétés occidentales» et de démontrer qu’elle le sont. Bowen est bien conscient que cet exercice ne convaincra jamais les «racistes invétérés» (qui ne considèrent que les faits qui semblent donner un vernis de logique à leur haine), mais espère que les lecteurs qui «pensent avoir de bonnes raison de craindre la présence nombreuse de musulmans en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne, au Pays-Bas ou aux États-Unis puissent accepter la discussion et la force du meilleur argument». Personnellement, je pense toujours que ce sont en premier lieu les gens qui appuient la thèse de l’auteur qui le liront, Mais bon, je me trompe peut-être…

– Introduction

Dans son introduction, l’auteur montre que, contrairement à la prétention de ceux qui affirment que les sociétés occidentales ont toujours bien accueilli les immigrants non musulmans, bien d’autres communautés, même occidentales, «ont fait l’objet de haines profondes» dans ces sociétés : juifs, protestants, Africains, Slaves, Roms et même Italiens (ça m’a rappelé le film Pain et chocolat et le livre Les Ritals…), sans parler des homosexuels.

– Le multiculturalisme

Le premier chapitre montre que le multiculturalisme s’exprime de façon bien différente de la caricature exposée par ses adversaires. On notera que, dans son livre L’interculturalisme (dont j’ai parlé dans ce billet), Gérard Bouchard dit un peu la même chose, en montrant que, s’il y a des différences fondamentales entre le multiculturalisme à la canadienne et l’interculturalisme à la québécoise, il n’en demeure pas moins que l’application du multiculturalisme canadien est maintenant bien loin du modèle à la Trudeau et que «même ses plus grands partisans ont pris leur distance, reconnaissant, même si moins qu’au Québec, l’importance pour une société d’avoir une culture commune».

En Europe aussi, que ce soit Angela Merkel, Nicolas Sarkozy ou David Cameron, nombreux sont ceux qui ont accusé le multiculturalisme de tous les maux (mais pas nécessairement des mêmes!), jugeant plus pratique de s’attaquer à lui plutôt que directement à l’islam et aux musulmans, même s’il est clair qu’ils étaient les premiers visés. Selon l’auteur, ces critiques confondent trois choses :

  • l’évolution du «paysage culturel et religieux de l’Europe», notamment en raison des caractéristiques de l’immigration;
  • les politiques d’accueil des immigrants (en vue de leur intégration);
  • les théories normatives du multiculturalisme : ce n’est pas le multiculturalisme qui entraîne la diversité culturelle et religieuse, mais cette diversité qui exige l’adoption de modes de vivre ensemble (très différents d’un pays à l’autre, même si tous taxés de multiculturalisme).

L’auteur développe ensuite ces trois constats pour l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la France et les Pays-Bas. Cette démonstration est un peu lourde, mais éclairante. On me pardonnera de la laisser aux lecteurs du livre!

– De témoignages et de faits

L’auteur aborde ce chapitre en montrant que bien des reproches à l’islam partent de témoignages de réalités vécues hors du monde occidental. Il cite quelques livres et sites Internet de ce genre, mais pas Ma vie à contre-Coran ni Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident de Djemila Benhabib, quoique les titres y fassent penser (L’insoumise, Ma vie rebelle, Brûlée à l’acide, L’islam à l’assaut de l’Europe, etc.).

L’auteur consacre ce chapitre à déconstruire de belle façon les thèses colportées dans ces livres et ces sites à l’aide de faits, de données et de rappels historiques (notamment sur la lente évolution des droits des femmes et des homosexuels en Occident, toujours pas vraiment égaux même aujourd’hui). Il montre aussi que la prétention de bien des sites et vidéos qui circulent sur Internet que les musulmans seront majoritaires en 2050 en raison de la grande fécondité des femmes musulmanes repose sur des données erronées. On y prétend par exemple que les femmes musulmanes ont un taux de fécondité moyen de 8,1 enfants, alors que :

  • il n’existe pas de données sur la fécondité par communauté religieuse;
  • le taux de fécondité au Maroc est passé de 4,5 à 2,5 entre 1985 et 2003 et devrait diminuer à 1,9 vers 2030;
  • pour l’ensemble des pays musulmans, ce taux passerait de 4,3 en 1990 à 2,3 vers 2030;
  • les femmes de la deuxième génération de l’immigration ne font pas plus d’enfants que les femmes du pays d’accueil, ce qui a aussi été observé au Québec, parfois même avant la deuxième génération («Les résultats montrent que les immigrantes de la deuxième génération ont un niveau de fécondité proche des natives du Québec. Nous avons enfin trouvé que la fécondité des immigrantes africaines arrivées très jeunes au Québec est inférieure ou diffère peu de celle des natives du Québec»);
  • les estimations basées sur des données réelles prévoient plutôt que la proportion de musulmans passera en Europe de 6 % en 2010 en à 8 % en 2030, la France et la Belgique atteignant le taux le plus élevé (10 %).

J’aurais à ce sujet apprécié une évaluation du maintien des croyances musulmanes d’une génération à l’autre, mais l’auteur n’en parle pas.

– Les conseils de la charia

On entend souvent dire que, dans certains pays, notamment en Grande-Bretagne, la charia est appliquée en dépit des lois du pays. On se rappellera que cette accusation a aussi déjà été portée au Québec au sujet de la décision d’une juge ontarienne d’autoriser l’arbitrage religieux en droit familial, décision qui avait en fait été immédiatement renversée.

L’auteur détruit brillamment ce mythe en montrant que, si ces conseils existent en Grande-Bretagne, ils n’ont pas force de loi et jouent un rôle limité à la médiation, surtout dans des cas de demandes de divorce. Il s’agit simplement, règle générale, d’obtenir un assentiment d’un divorce civil par la religion, de façon à ce que la femme (les femmes forment la grande majorité des personnes qui les consultent) puisse se remarier religieusement (mariage qui doit aussi être accepté par les autorités civiles). Il en est de même des demandes de droit de garde pour les enfants, dont les décisions sont basées sur le bien-être des enfants..

Là, l’auteur y va à fond. Il a consulté de nombreux dossiers et a même assisté à des sessions de médiation. Bref, il apporte un éclairage complet sur la question et présente le tout avec force nuances.

Le quatrième chapitre aborde des accusations semblables d’application de la charia par le système judiciaire des États-Unis, accusations réfutées de manière exhaustive (il examine notamment vingt cas rapportés par un organisme néoconservateur et n’a rien trouvé qui allait à l’encontre de la loi des États-Unis).

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Ce petit livre de 144 pages est suffisamment court pour ne pas devenir répétitif et suffisamment long pour apporter toutes les nuances qui s’imposent. Même si je m’attendais à un discours plus définitif, je n’ai pu qu’apprécier ce livre qui présente et examine à fond les questions délicates qu’il aborde. Et, cela fait du bien de lire un livre sur ce sujet qui ne parle pas d’accommodements déraisonnables, de vitres givrées ou de cabanes à sucre qui ne servent pas porc… Alors, oui, je recommande sans hésitation la lecture de ce livre!

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5 commentaires leave one →
  1. Gilbert Boileau permalink
    11 août 2014 18 h 50 min

    Merci. Je vais le lire prochainement.

    Aimé par 1 personne

  2. Richard Langelier permalink
    11 août 2014 21 h 36 min

    Les jeunes libéraux devraient lire les anthropologues. Ils apprendraient que ce qui ne répond pas directement au marché du travail peut éviter de se construire «un ennemi idéal». Heureusement, nous avons Couillard et Bolduc pour défendre les connaissances inutiles 🙂

    Le plus fâchant, c’est que ça marche. Il faut croire que ça repose l’esprit d’avoir un ennemi lointain qui arrive au galop et un ennemi proche, la personne assistée sociale assise devant sa télé. Ça repose l’esprit aussi d’en vouloir à ceux qui auront «une retraite dorée» à la suite de négociations et d’ententes signées. Les PDG qui ont des parachutes dorés et les entreprises qui déplacent leurs opérations fiscales sont inaccessibles.

    Aimé par 2 people

  3. 11 août 2014 22 h 33 min

    Tu mets le doigt sur d’autres victimes faciles, celles qui ont 8 millions de patrons…

    J'aime

  4. caius permalink
    14 août 2014 7 h 56 min

    « Il faut haïr le péché et aimer le pécheur » Les musulmans sont les premières victimes de l’islam. Cette idéologie discriminante rétrograde qui sacralise l’exploitation de l’homme par l’homme.

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  5. 17 septembre 2014 5 h 49 min

    Très bon article sur la supposée invasion musulmane en Europe…

    Extrait :

    «Restent les conversions. Le 4 janvier 2011, le quotidien The Independent alertait ses lecteurs sur un risque d’« islamisation du Royaume-Uni », car le nombre de convertis avait doublé depuis dix ans, passant de cinquante mille à cent mille personnes entre 2001 et 2011 (pour une population totale de soixante millions d’habitants). Une personne sur six cents serait convertie à l’islam ; à un rythme de cinq mille conversions par an (à peine plus qu’en France ou en Allemagne), il faudrait six mille ans pour que le Royaume-Uni devienne un pays à majorité musulmane.»

    http://www.monde-diplomatique.fr/2014/05/LIOGIER/50422

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