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L’ordre moins le pouvoir

18 août 2014

ordre moins pouvoirL’ordre moins le pouvoir de Normand Baillargeon conclut bien la série de billets que j’ai consacrée au cours des dernières semaines aux livres qui portent sur l’anarchie (ou l’anarchisme). En effet, ce livre discute moins que les précédents de la pertinence de l’anarchisme (quoique…), mais davantage de ses penseurs, de ses formes et de ses moments les plus marquants.

Le contenu

– l’introduction

L’introduction remet en place le concept de l’anarchie, qui, loin de représenter le chaos, est plutôt «une théorie politique au cœur vibrant de laquelle loge l’idée d’antiautoritarisme, c’est-à-dire le refus conscient et raisonnée de toute forme illégitime d’autorité et de pouvoir». Reste à savoir en quoi consiste une forme légitime de pouvoir, question à laquelle répondront bien différemment les membres des divers courants de l’anarchisme.

– ses principaux penseurs

Après avoir brièvement abordé les racines de la pensée anarchiste dans le premier chapitre, l’auteur consacre le deuxième à la présentation de ses principaux penseurs. Je vais résumer ici grossièrement (on me pardonnera la simplification à outrance que j’ai dû faire) ce qu’il dit des penseurs de ce qu’il appelle l’anarchisme classique.

  • William Godwin (aucun lien de parenté avec le point…), 1756-1836 : il a ouvert «la voie à l’anarchisme social que développeront notamment Bakounine et Kropotkine»;
  • Max Stirner, 1806-1856 : ce philosophe, le plus cité par Anne Archet est, selon Baillargeon, l’homme d’un seul livre (L’unique et sa propriété), mais sans contredit le plus grand précurseur de l’anarchisme individualiste;
  • Pierre-Joseph Proudhon, 1809-1865 : pour Proudhon, «la propriété, c’est le vol» (sauf en ce qui concerne la «possession», soit «la libre disposition par chacun de cette part de son travail lui revenant légitimement»); il fut le premier à utiliser l’expression «anarchisme» pour décrire sa position politique; étrangement, lui qui exécrait l’État fut député; il est surtout connu comme le père du mutuellisme (ou mutualisme); l’auteur mentionne brièvement (mais à deux reprises) son «déplorable et inexcusable machisme» euphémisme pour quelqu’un qui, tout en prônant la liberté et l’égalité, en excluait au moins la moitié de l’humanité («Le ménage et la famille, voilà le sanctuaire de la femme», écrira-t-il entre autres énormités…);
  • Mikhaïl Bakounine, 1814-1876 : connu notamment pour ses conflits fondamentaux avec Marx (dont il rejetait le socialisme autoritaire) au sein de la Première Internationale, il fut le chef de file du socialisme libertaire (ou anarchisme socialiste) qui vise l’abolition de l’État et du capitalisme;
  • Pierre Kropotkine, 1842-1921 : scientifique reconnu (notamment en géographie), il est considéré comme un grand théoricien de l’anarchisme et un promoteur et penseur de l’anarcho-communisme (ou communisme libertaire); de retour en Russie en 1917, il s’opposera au communisme de Lénine; pragmatique, il élabore plus que quiconque auparavant la structure de la société qu’il revendique, bien sûr non autoritaire et non étatiste, mais sans décrire précisément son fonctionnement qui ne peut, selon lui, être établi que par l’expérimentation.

L’auteur passe plus rapidement sur la contribution de penseurs plus récents, dont Emma Goldman (1869-1940), Voltairine de Cleyre (1866-1912), Errico Malatesta (1853-1932), Jean Grave (1854-1939), Sébastien Faure (1858-1942) et Léon Toilstoï (1828-1910), avant de s’attarder davantage à Noam Chomsky (1928-).

– événements marquants

Le chapitre suivant porte sur des événements (soulèvements, révoltes, luttes, etc.) qui ont non seulement marqué l’anarchisme, mais lui ont permis de s’affiner. L’auteur y parle de très nombreux événements qui ont touché soit les mouvements anarchistes, les luttes des travailleurs ou même des sociétés entières (comme la Révolution russe de 1917 et la Guerre d’Espagne de 1936 à 1939). Son texte résumant déjà ces événements, je ne m’aventurerai pas ici à les résumer davantage. Même si je n’y accorde pas plus d’espace, ce chapitre est essentiel au livre, car il permet de bien comprendre les événements qui ont le plus influencé les mouvements anarchistes.

– les positions anarchistes

Comme pour les penseurs, je vais ici résumer de façon outrancière ce que dit l’auteur des positions des anarchistes sur une foule de sujets, certains à saveur économique, d’autres sur la liberté et leurs valeurs.

  • tous les mouvements anarchistes valorisent l’autogestion et rejettent le salariat; par contre, cette autogestion peut prendre de nombreuses formes sur lesquelles les anarchistes ne s’entendent pas;
  • anarcho-syndicalisme : les anarcho-syndicalistes rejettent les revendications traditionnelles des syndicats visant à améliorer les conditions de travail et les salaires, car c’est pour eux reconnaître le bien fondé de l’esclavage salarial; ils visent davantage à utiliser les structures syndicales pour permettre «aux classes opprimées de s’organiser à la base et de mener la lutte selon les choix des individus regroupés en collectifs» en vue de la disparition du patronat et du salariat;
  • éco-anarchisme : ce courant critique la domination de l’homme sur la nature et son exploitation, au même titre que l’exploitation des humains entre eux; ses membres rejettent avec force le capitalisme vert (tout comme je l’ai fait entres autres dans ce billet), jugeant le capitalisme incapable par définition de viser une limitation de la croissance et de l’exploitation des ressources;
  • autre point de convergence, tous les mouvements anarchistes contestent le système d’éducation actuel qui embrigade davantage qu’il ne permet le développement de l’autonomie des jeunes; on ne s’étonnera pas que l’auteur, lui même professeur en sciences de l’éducation, consacre de nombreuses pages à cette question, en citant notamment John Dewey (1859-1952) qui dénonçait déjà autour de 1900 qu’en centrant l’éducation sur les besoins du marché du travail, on livrait «pieds et poings liés l’université et l’éducation aux capitaines de l’industrie»; on voit que la critique actuelle de la marchandisation de l’éducation ne date pas d’hier;
  • les anarchistes dénoncent tous l’utilisation des médias comme outil de propagande (ou de fabrication du consentement, comme le dit Chomsky) par les élites, politiques ou économiques;
  • anarcha-féminisme : tout anarchiste se devrait d’être aussi féministe, car la domination de l’homme sur la femme demeure encore bien présent, même dans les sociétés les plus égalitaires; en plus, bien des mouvements anarchistes, pas seulement Proudhon, ont déconsidéré l’apport des femmes à la société (et même à l’anarchisme) : il n’est que normal et salutaire que nombre d’entre elles aient fondé leurs propres mouvements;
  • anarcho-capitalisme ou libertarianisme : l’auteur consacre une dizaine de pages à ce courant pour dire qu’il n’a rien à voir avec l’anarchisme, car aucune des valeurs qui le caractérise ne correspondent à celles des anarchistes, surtout sur les plans de la propriété, de la liberté et de l’égalité; cela dit, ces pages contiennent certaines des meilleures envolées de l’auteur!

Après ce chapitre, Normand Baillargeon conclut. La version que j’ai lue datant de 2004, je suis loin d’être certain qu’il conclurait aujourd’hui de la même façon. De toute façon, je laisse aux lecteurs de ce livre le plaisir de le lire!

Et alors…

Et alors, lire ou ne pas lire? Ce livre est probablement celui que je recommanderais en premier (je l’ai déjà fait!) pour avoir un portrait complet des courants et des penseurs de l’anarchisme. En plus, facteur qui m’importe toujours, la structure de ce livre est impeccable!

Avec ses quelque 190 pages (si on omet la postface qui est en fait l’avant-propos de la version française de 2001), ce livre ne peut pas faire le tour de la question, mais fournit tous les éléments pour bien comprendre les bases de ce courant politique majeur. Il s’agit donc, pour les gens qui ne connaissent pas déjà à fond le sujet abordé, du livre à lire! J’aurais seulement aimé une conclusion qui aurait tenu compte des derniers événements qui ont marqué ce mouvement, mais bon, il faudra probablement attendre sa prochaine réédition!

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4 commentaires leave one →
  1. Benton permalink
    19 août 2014 12 h 08 min

    Pour ce qui est de l’ordre, vaut mieux ne pas être étudiant pour manifester!

    Aimé par 2 people

  2. Gilles Turcotte permalink
    20 août 2014 13 h 19 min

    Pour la conclusion, voilà une belle occasion de pratiquer l’ouverture et l’intelligence collective . . . faites un ajout de valeur et proposez la vôtre.
    Puisqu’il n’y a pas d’autorité . . . rien ne l’interdit. 🙂

    J'aime

  3. 20 août 2014 16 h 25 min

    «proposez la vôtre»

    Ça fait trois semaines que j’ai terminé ce livre et je ne l’ai plus (remis à la bibli)…

    J'aime

Trackbacks

  1. Une histoire philosophique de la pédagogie |

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