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La fabrique de la confusion

1 septembre 2014

homme endettéJe ne me souviens plus trop pourquoi j’ai mis La fabrique de l’homme endetté – Essai sur la condition néolibérale de Maurizio Lazzarato sur ma liste de livres à lire. Pourtant, j’ai en général une grande réticence envers les livres qui portent sur la dette. Mais, bon, je suis très obéissant à ma liste! Ah oui, ce livre appuie la thèse que le système capitaliste et les néolibéraux visent l’endettement de la population et des États de façon à augmenter leur pouvoir sur eux. Enfin, quelque chose du genre.

Le contenu

– quelques données

Dès la présentation des premières données par l’auteur, j’ai grimacé…

Il mentionne par exemple que les versements cumulatifs d’intérêt pour le service de la dette de la France depuis 1970 sont plus élevés que les sommes qu’elle a empruntée; il s’agit là d’une comparaison que plusieurs font et qui n’a pour moi aucun sens, d’une part parce que ce calcul est fait en monnaie courante et que le franc emprunté en 1970 vaut plusieurs fois le franc (ou sa valeur en euros) actuel, et, d’autre part, parce que l’emprunt a permis l’achat de biens, la livraison de services ou la construction d’infrastructures dont les gens n’auraient pas pu bénéficier sans ces emprunts. Ce discours par la gauche est très ambigu, car on ne peut pas d’un côté reprocher aux néolibéraux leur fixation sur la dette et ensuite reprocher à l’État d’avoir emprunté pour offrir des services auxquels on tient. Et quant aux emprunts sans intérêt que soutient l’auteur, ce mode de financement est plus souvent qu’autrement illusoire.

Il mentionne d’ailleurs juste après une loi adoptée dans les années 1970 (en fait en 1973) qui empêche l’État français de se financer avec des emprunts sans intérêts à la banque centrale. Or, s’il était possible de le faire avant, on imposait un maximum à ces emprunts. Ensuite, si ce type d’emprunt peut se faire et être avantageux dans des périodes de crise (comme aujourd’hui), le faire constamment entraînerait une hausse importante de l’inflation. Bref, les reproches de l’auteur qui pourraient être valables sont présentés sous le signe de l’indignation sans aucune nuance.

Un peu plus loin, il utilise une donnée démagogique qu’on lit encore une fois plus souvent dans des écrits de la droite : «Les économistes nous disent que chaque nouveau bébé français naît déjà avec 22 000 euros de dette». Il omet ici de préciser, comme l’omettent aussi les droitistes, qu’il naît aussi dans un pays avec des actifs importants et pas seulement financiers : des infrastructures (routes, égouts, aqueducs, trains, écoles, hôpitaux, etc.) et des institutions développées (éducation, justice, santé, filet social, etc.), même si perfectibles. Je ne dis pas qu’il a totalement tort, l’augmentation de la dette des dernières décennies s’expliquant en bonne partie par la baisse de la contribution des plus riches et des entreprises, l’adoption de niches fiscales (déductions d’impôts et autres dépenses fiscales) pour réduire les impôts versés par ces mêmes personnes (physiques et morales) et le renflouement du secteur financier, mais son ton sans nuance mène à des conclusions manichéennes.

Encore plus loin, il attribue le titre de «prêteur en dernière instance» à l’État, alors que ce rôle est plutôt exercé par les banques centrales. Lui qui venait de reprocher (en partie avec raison) à l’État d’avoir «privatisé» le pouvoir de créer de la monnaie aux banques et le pouvoir réglementaire du processus aux banques centrales, il n’en est pas à une contradiction près. Erreur mineure? Peut-être, mais l’accumulation de ces inexactitudes et de ces envolées manichéennes fatigue et enlève toute crédibilité à ce livre.

Vers la fin, l’auteur montre le caractère antidémocratique du processus de remboursement de la dette, où l’État n’a pas le choix de plier face au système financier. Sans nier complètement ce constat, il mérite lui aussi des nuances. En effet, il est faux de dire que les États n’ont pas le choix. Ils l’ont, mais choisissent de se plier. L’exemple de l’Islande qui a refusé de sauver toutes les banques de son territoire et d’endosser leurs dettes montre bien que les États ont le choix. L’expérience de l’Argentine est un autre exemple, même si on voit bien que la résistance au système financier qui a des appuis même dans les cours de justice la rend difficile. Difficile, mais, pas impossible!

– des maux de tête…

Mais, s’il n’y avait que ça… Même en relisant plusieurs fois certaines phrases, je ne parvenais pas à comprendre de quoi elles parlaient… En voici un exemple, un peu long, mais, même si ce n’est pas le seul, qui est représentatif de l’ensemble du livre.

«L’économie néolibérale est une économie subjective, c’est-à-dire une économie qui sollicite et produit des processus de subjectivation dont le modèle n’est plus, comme dans l’économie classique, l’homme qui échange et le producteur. Au cours des années 1980 et 1990, ce modèle a été représenté par l’entrepreneur (de soi), selon la définition de Michel Foucault qui résumait dans ce concept la mobilisation, l’engagement et l’activation de subjectivité par les techniques de management de l’entreprise et de gouvernement social. Depuis que les crises financières se succèdent, la figure subjective du capitalisme contemporain semble plutôt être incarnée par l’«homme endetté». Cette condition, qui était déjà là, puisqu’elle représente le cœur de la stratégie néolibérale, occupe désormais la totalité de l’espace public. L’ensemble des assignations de la division sociale du travail des sociétés néolibérales («consommateur», «usager», «travailleur», «entrepreneur de soi», «chômeur», «touriste», etc.) est traversé par la figure subjective de l’«homme endetté», qui les métamorphose en consommateur endetté, usager endetté et, finalement, comme c’est le cas de la Grèce, en citoyen endetté. Si ce n’est pas la dette individuelle, c’est la dette publique qui pèse, littéralement, sur la vie de chacun, puisque chacun doit s’en charger.

Longtemps, j’ai pensé que cette implication subjective découlait principalement des changements dans l’organisation du travail. Je voudrais aujourd’hui nuancer cette affirmation à l’aide d’une hypothèse complémentaire : c’est la dette et le rapport créancier-débiteur qui constituent le paradigme subjectif du capitalisme contemporain, où le «travail» se double d’un «travail sur soi», où l’activité économique et l’activité éthico-politique de la production du sujet vont de pair. C’est la dette qui dresse, apprivoise, fabrique, module et modèle la subjectivité. De quelle subjectivité s’agit-il? Avec quelle machinerie la dette fabrique-t-elle le sujet?

Nietzsche avait déjà dit l’essentiel à ce propos. (…)»

Bon, à force de relire cet extrait, j’ai fini par comprendre quelques trucs, comme le fait que Nietzsche avait déjà tout dit sur les changements survenus après les années 1980 et 1990, et «Depuis que les crises financières se succèdent». Bon, je suis un peu malhonnête, mais en lisant cela, je ne pouvais pas ne pas penser au texte surréaliste et totalement absurde qu’Alain Sokal avait envoyé à la revue Social Texts pariant qu’elle le publierait. Et, elle l’a publié… Et je me disais aussi que la dette du Québec ne m’a jamais empêché de dormir, même si l’auteur prétend que «chacun doit s’en charger»!

Conclusion de l’auteur

Dans sa conclusion, l’auteur, oh surprise, recommande de rayer les dettes. Comme j’ai déjà commenté cette proposition et ses effets dans ce billet, et ai démontré dans cet autre billet que, non, il est faux de dire qu’un pays devra un jour rembourser sa dette, je n’irai pas plus loin ici. Disons seulement que la facilité et le manque de nuances ne semblent pas gêner l’auteur.

Et alors…

Et alors, lire ou ne pas lire? J’ai déjà mentionné la difficulté que j’ai à lire et à comprendre les livres écrits par des sociologues et des philosophes. Or, l’auteur de celui-ci est à la fois sociologue et philosophe! Inutile de dire que ce livre partait avec deux prises contre lui! Et le fait que les données y sont présentées de façon partiale, imprécise et réductrice a constitué la troisième prise… bien avant que je ne trouve des raisons de lui en donner une quatrième ou une cinquième!

Je tiens toutefois à préciser que je ne rejette pas tout ce que dit l’auteur dans ce livre. Les bouts que j’ai compris me semblent simplement présentés pour appuyer sa thèse sans nuance («la figure subjective du capitalisme contemporain semble plutôt être incarnée par l’«homme endetté (…)» condition qui «occupe désormais la totalité de l’espace public»; oui, oui, la totalité…). Oui, l’endettement crée généralement une relation de pouvoir, mais, pas tout le temps et c’est loin d’être le seul facteur intervenant dans les relations humaines. En outre, j’avais l’impression que l’auteur était incapable d’avancer une seule idée sans reposer sur des citations d’auteurs célèbres, comme Marx, Nietzsche, Foucault ou Deleuze. Moi, ces citations me mêlaient plus qu’elles ne m’éclairaient. Quelqu’un qui s’intéresse davantage à ce type de bouquins pourra certainement l’apprécier plus que moi. D’ailleurs, les quelques critiques que j’ai lues de ce livre (quand même pas des dizaines) sont soit aussi sévères que la mienne (et même plus!), soit élogieuses, comme celle-ci et, dans une moindre mesure, celle-là (article peut être à l’origine de l’entrée de ce livre dans ma liste).

Si on veut mieux comprendre la crise et l’emprise du secteur financier sur nos vies, je suggère plutôt de lire des auteurs qui savent de quoi ils parlent. J’en ai présenté quelques-uns ici (Krugman, Stiglitz, Goodwin, Stanford et bien d’autres). On peut aussi s’inspirer des textes produits par de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), ou par les vidéos qu’il produit comme celle-ci, qui porte justement sur le rôle de la finance dans l’endettement :

 

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2 commentaires leave one →
  1. Richard Langelier permalink
    2 septembre 2014 19 h 07 min

    «Ce discours par la gauche est très ambigu, car on ne peut pas d’un côté reprocher aux néolibéraux leur fixation sur la dette et ensuite reprocher à l’État d’avoir emprunté pour offrir des services auxquels on tient.»

    C’est le seul passage de ton billet qui m’a fait sursauter. Dans le cas des infrastructures, il est normal d’emprunter puisqu’elles serviront pendant plusieurs générations. En période de récession, emprunter pour les dépenses courantes me semble tout à fait normal pour éviter la dépression économique [1].
    La recension de Dalie Giroux me laisse perplexe. Je suis un dilettante, généralement plus à l’aise avec les textes de nature épistémologique et sociologique. Par contre quand Deleuze et Guattari choisissent comme sous-titre «Capitalisme et schizophrénie» pour http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Anti-%C5%92dipe et http://fr.wikipedia.org/wiki/Mille_Plateaux , je ne trouve pas de pot des années 70 pour me faire tripper sur les résumés de Wiki [2].

    Je sens que je serai plus à l’aise lors de la lecture du livre Vincent Descombes «Les embarras de l’identité». J’ai apprécié le texte http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/417324/des-idees-en-revues-peut-on-encore-dire-nous .

    [1] Je n’ai évidemment pas pensé à cela, tout seul.

    [2] Camil Samson aurait dû m’en laisser sur son héritage. Si François Legault devient premier ministre et abolit les Cégeps, le pot des années 70 reviendra peut-être à la mode, en 6e Secondaire ou en première année du bac.
    On rit bien, mais selon certains commentaires sur les blogues, les péquistes devraient conclure : puisque dans les 450, les problèmes et les solutions politiques présentés par le discours de droite de François Legault sont populaires, ils devraient choisir Pierre-Karl Péladeau comme chef.

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  2. 2 septembre 2014 19 h 38 min

    «J’ai apprécié le texte»

    En plus, ça ne parle pas de dette!

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