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Créer et partager la prospérité

15 septembre 2014

bellemareJ’ai tergiversé un bon moment avant de lire Créer et partager la prospéritéSortir l’économie canadienne de l’impasse de Diane Bellemare. J’ai entendu parler de cette économiste dans les années 1980 alors qu’elle a écrit avec Lise Poulin-Simon quelques livres sur le plein emploi. Après avoir enseigné une vingtaine d’années l’économie à l’Université du Québec à Montréal, elle a dirigé la Société québécoise de développement de la main-d’œuvre (SQDM), l’ancêtre d’Emploi Québec. Son association avec le Conseil du patronat du Québec en 2003 et, encore plus sa candidature au sein de l’Action démocratique du Québec (ADQ) lors des élections de 2003 m’ont rendu perplexe. Après s’être présentée à deux autres reprises pour l’ADQ en 2008, elle fut nommée au Sénat par Stephen Harper en septembre 2012, même si elle s’était opposée ouvertement à la réforme de l’assurance-emploi quelque mois plus tôt. Face à ce qui m’apparaissait comme un revirement politique assez radical, je me demandais à quoi pourrait ressembler son dernier livre, ce qu’elle entendait pas la «prospérité» et de quelle impasse elle pouvait bien parler… Mais, bon, je me suis quand même laissé tenté!

Premiers chapitres

– préface

Le début du livre n’a fait qu’appuyer mon scepticisme. En effet, dans une préface fade, Claude Castonguay adopte sans nuance le discours du gouvernement conservateur sur la coexistence au Canada d’un fort chômage et d’une pénurie de travailleurs qualifiés, même si le directeur parlementaire du budget (et bien d’autres, dont moi) a contredit brillamment cette affirmation.

– avant-propos et introduction

L’avant-propos de l’auteure est de meilleure tenue. Il m’a renversé! Elle s’y dit institutionnaliste et keynésienne, ce qui est quasiment à l’opposé de l’école économique appuyée par l’ADQ et le parti conservateur! Sa vision de l’économie et du travail me semble un peu limitée, car elle ne parle presque pas du rôle fondamental de l’économie non marchande, ou non comptabilisée, comme le travail domestique et le bénévolat, si ce n’est pour le mettre en opposition avec le travail rémunéré. Cela dit, elle y avance certaines idées, notamment le fait que le travail n’est pas une marchandise, mais bien une institution sociale, qui m’ont donné le goût de poursuivre ma lecture…

Son introduction présente les principaux points qu’elle abordera dans son livre, en les mettant dans le contexte de la crise actuelle. Elle aborde tellement de sujets qu’il me sera ici impossible de tous les présenter et les commenter. Je m’attarderai aux points que j’ai jugés les plus importants et les plus originaux. Notons que la préface, l’avant-propos et l’introduction sont disponibles gratuitement sur Internet.

– la rémunération sociale

La rémunération sociale est «la portion du revenu national attribuée aux individus et aux familles à travers les activités de marché [moins les impôts et les cotisations sociales, comme les cotisations à l’assurance emploi et au RRQ] mais aussi à travers les transferts de revenus [assurance-emploi, indemnités d’accidents de travail, pensions de la RRQ, sécurité de la vieillesse, aide sociale, etc.], la fiscalité et les services public de santé et d’éducation».

Ce concept est intéressant, car il ne comprend pas seulement des éléments monétaires, mais aussi la valeur des services publics. Par contre, l’auteure a choisi de ne pas développer sur ce qui me semblait le plus intéressant et le plus original dans ce concept, soit l’équivalent de rémunération reçu par les individus et les familles à travers les services publics. En passant, je crois que ce concept devrait aussi inclure l’ensemble des services publics, pas seulement l’éducation (dans laquelle elle inclut les services de garde) et la santé, mais tous les autres : infrastructures et entretien des transports, financement du transport en commun, aqueduc, police, protection des incendies, bibliothèques et autres services culturels, protection de l’environnement, etc. En effet, tous ces services contribuent au bien-être de la population, sans que les usagers doivent les payer à leur prix complets.

Elle divise la rémunération sociale en deux composants majeurs, la rémunération privée disponible (activités de marché moins impôts et cotisations sociales) et la rémunération publique (transferts et valeur des services de santé et d’éducation). Elle estime à leur coût la valeur monétaire de la rémunération publique provenant des secteurs de la santé et de l’éducation. Il est difficile de procéder autrement, mais cela a comme conséquence d’accorder une rémunération sociale plus élevée aux territoires où ces services coûtent plus cher. Par exemple, la hausse de la rémunération des médecins fait augmenter la valeur des services de santé, même s’ils ne sont pas plus complets et ne contribuent pas plus au bien-être. Il n’y a pas de solution magique à ce problème, mais, pour en trouver une, il faudrait au moins en parler!

– l’émergence de la rémunération sociale

Ce chapitre fait l’historique de l’apparition des transferts qui font partie de la rémunération publique (et sociale, par le fait même), surtout au Canada. Ce chapitre m’a vraiment passionné. Il présente l’évolution du partage de risque (santé, revenu, etc.). Celui-ci se faisait au début par la famille et par la charité pour les personnes qui n’avaient pas de famille ou si celle-ci ne pouvait pas aider. Ensuite, certaines sociétés d’assurance sont intervenues, mais en n’assurant que les personnes ayant le moins de risque, ou dans le cadre de contrats collectifs dans les entreprises. Comme cela ne réglait pas les principaux problèmes, l’État a pris le relais, programme par programme. Cela a grandement amélioré la situation, même si, comme ces programmes ont été adoptées un par un, à la pièce (notamment en raison des partages de compétences entre le gouvernement fédéral et les provinces), le tout manque de cohésion. Notons ici que j’ai résumé à outrance (même une partie des chapitres suivants) et que cela ne rend pas justice à la présentation de l’auteure.

Les autres chapitres

Dans les chapitres suivants, l’auteure :

  • va plus loin dans l’analyse de l’apparition des programmes de transferts et montre leur importance;
  • revient sur la question des pénuries (avec quelques contradictions);
  • analyse la précarisation de la rémunération (notamment sur les contrats à durée déterminée);
  • déplore la hausse des inégalités de rémunération;
  • examine en détail les programmes de rémunération à la retraite (comme moi, elle considère l’indexation à l’inflation insuffisante pour maintenir le niveau de vie des personnes âgées) et appuie entre autres la proposition d’augmenter la couverture des programmes publics comme la RRQ, ajoutant que «Les entreprises n’ont pas rempli la mission que la société canadienne leur a confiée, car les salariés ne participent pas tous à un régime de retraite complémentaire» (étonnant pour une ex-vice-présidente du Conseil du patronat!);
  • commente la question de l’équité intergénérationnelle (avec entre autres cette observation pleine de sagesse : «En somme, les transferts entre les générations sont multiples et vouloir en faire un bilan comptable partiel ou même exhaustif est une entreprise oiseuse»);
  • revoit en détail le programme d’assurance-emploi (sujet sur lequel j’aurais pu écrire un billet complet; disons simplement que j’appuie certaines de ses observations, mais en rejette d’autres) et recommande que son administration soit transférée aux provinces, plus près des besoins et des caractéristiques des chômeurs de leur territoire;
  • plaide pour une amélioration importante de la formation continue;
  • veut réduire les inégalités de revenus, entre autres en rendant les cotisations sociales moins régressives, par exemple en augmentant les plafonds de cotisation (la démonstration est un peu compliquée, mais très juste);
  • présente son programme pour atteindre le plein emploi : il s’agit du point culminant du livre, mais son programme est impossible à résumer; disons seulement qu’elle dénonce les politiques qui visent la croissance du PIB et appuie plutôt celles qui visent la hausse de l’emploi (le PIB suivra bien!).

Le seul moyen que j’ai trouvé pour résumer sa position sur le plein emploi est de citer ce long paragraphe :

«Au Canada, certains éléments du système de rémunération doivent être réformés pour relever les défis économiques de l’heure comme l’adaptation constante des individus et des entreprises aux nouvelles réalités. Si le changement fait peur, on s’y opposera. Le changement et l’adaptation doivent être facilités par des incitatifs collectifs et individuels appropriés. À cette fin, la rémunération sociale doit mieux protéger le maintien du niveau de vie en période de changement et d’adaptation. L’assurance-emploi doit être repensée et l’on doit mettre davantage l’accent sur la formation continue et le développement des compétences. La sécurité du revenu à la retraite doit inciter toutes les générations à travailler à améliorer les conditions de vie. La rémunération sociale doit atténuer les inégalités croissantes de revenus, notamment par des cotisations plus progressives. Les gouvernements doivent travailler de concert à l’établissement de politiques d’emploi visant le plein emploi, condition sine qua non au bon fonctionnement de l’économie, du système de rémunération et (sic) à la promotion de la justice sociale. Le système de rémunération et les politiques d’emploi constituent en effet une combinaison gagnante pour assurer une prospérité partagée, car ils encouragent l’autonomie individuelle ainsi que la mobilité sociale et professionnelle, ingrédients fondamentaux d’une fibre sociale et économique solide.»

Ouf, voilà. Cette citation me fascine, regroupant certains éléments assez classiques en économie sur les incitations (mises en œuvre dans les pays nordiques, il faut le souligner) et un fort souci de justice et de lutte aux inégalités. C’est dans ce sens que je trouve cette citation très typique de ce livre. Son ton très technique et dénué d’émotions est aussi représentatif de ce livre.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre couvre en effet en détail un grand nombre de sujets liés à l’emploi et aux programmes sociaux qu’on trouve rarement regroupés dans un seul livre. Je ne partage pas toutes ses positions, mais reconnaît sans peine qu’elles suscitent réflexion et débats. C’est beaucoup!

Reste le mystère de l’association de l’auteure avec l’ADQ, le Conseil du patronat et le parti conservateur. Mais, cela, je ne pense pas pouvoir l’éclaicir!

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12 commentaires leave one →
  1. benton65 permalink
    15 septembre 2014 17 h 58 min

    La nature humaine est ainsi faite: L’on peut prêcher un certain collectivisme…. tout en étant individuellement opportunisme!

    Pour ce qui est des médecins spécialistes, je n’ai rien contre leurs augmentations de salaire (bien que c’est autre chose pour l’accès a l’incorporation) sur la base d’équité avec les autres provinces… si cela peut permettre aux restes des Québécois d’avoir aussi l’équité!

    N.B.: J’ai bien le message de la présidente des médecins spécialistes comme quoi ils ont l’intérêt de prodiguer des soins aux patients avant tout…. Comme depuis leurs augmentations le nombre d’heures de travail s’en est trouvé réduit de 20%… il faudrait penser a ouvrir un peu plus les portes à l’accès a la médecine!
    (Sans doute l’un des effets collatéraux de l’augmentation de salaire des médecins spécialistes, ma conjointe ainsi qu’un confrère de travail ont perdus leurs médecins de famille…. pour retour aux études pour une spécialité!)

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  2. 15 septembre 2014 18 h 04 min

    «si cela peut permettre aux restes des Québécois d’avoir aussi l’équité!»

    Je ne crois pas que, compte tenu du coût de la vie moins élevé au Québec, l’équité soit dans l’égalité avec les autres provinces. En outre, ce ne sont pas que les médecins qui sont moins payés au Québec!

    Pour le reste, je ne me sens pas assez informé pour commenter!

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  3. benton65 permalink
    15 septembre 2014 18 h 26 min

    Que le coût de la vie soit moins élevée est sans doute un détail que l’ordre des médecins spécialistes ont oubliés….

    Un médecin m’a dit que cela a toujours existé que du fait que les études coûtent chère qu’un jeune médecin va sur le marché du travail quelques années… et retournent aux études par la suite pour une spécialité.
    Par contre, ce que je retiens de la prime du Dr. Bolduc, c’est qu’un jeune médecin n’a qu’à travailler une couple d’années, empocher la prime de $250 000, ce qui paie largement sa dette étudiante… et sa future spécialité! Il me semble qu’un accès entièrement gratuit à l’université nous reviendrait moins chère….

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  4. 15 septembre 2014 20 h 11 min

    «Il me semble qu’un accès entièrement gratuit à l’université nous reviendrait moins chère….»

    En effet!

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  5. Frédéric L. permalink
    16 septembre 2014 14 h 59 min

    Je trouve que Mme Bellemare représente bien un certain courant conservateur, mais non ultra-libéral (au plan économique), ce qui permet de concilier son association avec les partis conservateurs du Québec et du Canada avec ses positions actuelles et passées.

    Cela dit, petite précision: la Société québécoise de développement de la main-d’oeuvre est l’ancêtre de la Commission des partenaires du marché du travail et non d’Emploi-Québec tel qu’indiqué.

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  6. 16 septembre 2014 16 h 30 min

    En fait, la SQDM a remplacé la Commission de la formation professionnelle et administrait aussi les programmes de formations provinciaux avant l’Entente Canada Québec. On peut donc dire que les fonctions de la SQDM ont été en partie transférés à Emploi-Québec et en autre partie à la Commission des partenaires du marché du travail, un n’empêchant pas l’autre.

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  7. Richard Langelier permalink
    16 septembre 2014 19 h 34 min

    Diane Bellemarre m’a donné le cours Macro II à l’UQAM au début des années 80. J’aurais évidemment préféré que ce cours fût donné par Ruth Rose ou Gilles Dostaler. Je me souviens que Diane Bellemarre nous avait présenté les différents interprètes de Keynes et qu’elle nous avait dit qu’elle se situait entre John Hicks et Joan Robinson.

    Pour l’anecdote, je me permets de raconter que lors du 5 à 7 du colloque du mouvement D’abord solidaires, j’avais dit à Sylvie Morel que la candidature de Diane Bellemarre à l’ADQ ne me surprenait guère. Lors d’une émission de Droit de parole pendant la campagne électorale, elle avait dit : «Lorsque j’étais à Emploi-Québec, des syndicats se sont opposés à la sous-traitance aux groupes communautaires!». S’il s’agissait de remplacer des emplois d’auxiliaires familiales de CLSC qui avaient obtenu des conditions de travail relativement bonnes, à la suite de luttes syndicales, par des emplois au salaire minimum, il me semble qu’il était normal qu’il y ait eu opposition.

    Pendant cette campagne électorale, en entrevue au Devoir, elle affirmait bien connaître la social-démocratie suédoise. Elle parlait de l’époque où le parti social-démocrate n’était plus au pouvoir. Est-ce que l’éditorial de Guy Taillefer http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/418537/suede-confiance-fragilisee et le texte d’Olivier Truc http://www.ledevoir.com/international/europe/418368/suede-le-retour-d-une-social-democratie-en-panne-d-idees résument bien cette époque? Je ne saurais le dire.

    Voilà ma modeste contribution à l’éclaircissement du mystère de l’association avec l’ADQ, le Conseil du patronat et le parti conservateur

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  8. 16 septembre 2014 20 h 19 min

    Intéressant, mais je reste sur ma faim… John Hicks et surtout Joan Robinson demeurent bien loin du crédo de l’ADQ et des conservateurs!

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  9. benton65 permalink
    16 septembre 2014 22 h 55 min

    « Intéressant, mais je reste sur ma faim… John Hicks et surtout Joan Robinson demeurent bien loin du crédo de l’ADQ et des conservateurs! »

    Il arrive parfois que l’instinct primaire prends le dessus sur la pensée. L’on peut prôner la générosité tout en étant avare….
    Comme dirait l’autre: « Faite ce que je dis et non pas ce que je fais! »

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  10. Richard Langelier permalink
    16 septembre 2014 23 h 22 min

    Personne n’a entendu parler de la pente savonneuse, ici?

    Si Richard Martineau pense qu’accepter le port du foulard islamique par l’infirmière permet aux imans de prendre le contrôle de nos démocraties, Richard Langelier peut bien penser qu’interpréter Keynes autrement que Joan Robinson conduit, à terme, à l’ADQ, au Conseil du patronat du Québec et au Parti conservateur du Canada.

    Si j’avais un enfant, je ne lui donnerais pas le nom : «Richard». Quoique Wagner, Desjardins et Little Richard ne sont pas particulièrement mauvais!

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  11. 17 septembre 2014 5 h 27 min

    «on peut prôner la générosité tout en étant avare….»

    J’ai le sentiment que c’est un peu le contraire ici. Elle appuie des partis à droite sans vraiment l’être. Mais, je peux me tromper.

    «Personne n’a entendu parler de la pente savonneuse, ici?»

    Non, qu’est-ce que c’est?

    https://jeanneemard.wordpress.com/2013/08/30/le-sophisme-de-la-pente-glissante/

    «je ne lui donnerais pas le nom : «Richard»»

    Pas sûr que pauvre ou démuni soient de meilleurs prénoms! 😉

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  12. Benton permalink
    17 septembre 2014 12 h 38 min

    Je crois qu’elle appuie les partis à droite par opportunisme et/ou ambition personnel…..

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