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Citations de L’Homme révolté d’Albert Camus

29 septembre 2014

camus_homme_revoltéJe devais avoir 14 ou 15 ans quand j’ai lu pour la première fois L’étranger et La peste d’Albert Camus. J’ai lu bien d’autres de ses livres par la suite, mais, je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais eu l’occasion de lire L’homme révolté. Il s’agit pourtant d’une de ses œuvres majeures, qui a, entres autres, consacré sa rupture avec Jean-Paul Sartre et bien d’autres existentialistes.

Citations

Compte tenu de mes lacunes en philosophie, je me contenterai ici de présenter les citations qui m’ont le plus marqué dans ce livre. J’ai en effet eu beaucoup de difficulté à suivre de nombreux raisonnements philosophiques de Camus.

Les parties du livre qui m’ont le plus attiré (notamment parce que je les ai comprises!) sont celles portant sur le totalitarisme, aussi bien hitlérien que stalinien.

– sur les promesses non tenues du marxisme

Ici, Camus montre que le processus d’accumulation de capital propre au capitalisme ne s’efface pas nécessairement après une révolution, qu’elle soit bourgeoise ou socialiste.

«Économiquement, le capitalisme est oppresseur par le phénomène de l’accumulation. Il opprime par ce qu’il est, il accumule pour accroître ce qu’il est, exploite d’autant plus et, à mesure, accumule encore. Marx n’imaginait pas de fin à ce cercle infernal, que la révolution. À ce moment, l’accumulation ne serait nécessaire que dans une faible mesure, pour garantir les œuvres sociales. Mais la révolution s’industrialise à son tour et s’aperçoit alors que l’accumulation tient à la technique même, et non au capitalisme, que la machine enfin appelle la machine. Toute collectivité en lutte a besoin d’accumuler au lieu de distribuer ses revenus. Elle accumule pour s’accroître et accroître sa puissance. Bourgeoise ou socialiste, elle renvoie la justice à plus tard, au profit de la seule puissance. Mais la puissance s’oppose à d’autres puissances. Elle s’équipe, elle s’arme, parce que les autres s’arment et s’équipent. Elle ne cesse pas d’accumuler et ne cessera jamais qu’à partir du jour, peut-être, où elle régnera seule sur le monde. Pour cela, d’ailleurs, il lui faut passer par la guerre. Jusqu’à ce jour, le prolétaire ne reçoit qu’à peine ce qu’il lui faut pour sa subsistance. La révolution s’oblige à construire, à grands frais d’hommes, l’intermédiaire industriel et capitaliste que son propre système exigeait. La rente est remplacée par la peine de l’homme. L’esclavage est alors généralisé, les portes du ciel restent fermées. Telle est la loi économique d’un monde qui vit du culte de la production, et la réalité est encore plus sanglante que la loi. La révolution, dans l’impasse où l’ont engagée ses ennemis bourgeois et ses partisans nihilistes, est l’esclavage. A moins de changer de principes et de voie, elle n’a pas d’autre issue que les révoltes serviles, écrasées dans le sang, ou le hideux espoir du suicide atomique. La volonté de puissance, la lutte nihiliste pour la domination et le pouvoir, ont fait mieux que balayer l’utopie marxiste. Celle-ci est devenue à son tour un fait historique destiné à être utilisé comme les autres. Elle, qui voulait dominer l’histoire, s’y est perdue ; asservir tous les moyens, a été réduite à l’état de moyen et cyniquement manœuvrée pour la plus banale et la plus sanglante des fins. Le développement ininterrompu de la production n’a pas ruiné le régime capitaliste au profit de la révolution. Il a ruiné également la société bourgeoise et la société révolutionnaire au profit d’une idole qui a le mufle de la puissance.»

Pas étonnant qu’il ne se soit pas fait que des amis avec des envolées du genre!

– la révolution soviétique et l’État sans fin

Dans cette deuxième longue citation, Camus montre que le passage supposément temporaire par un État fort (pour ne pas dire totalitaire) risquait au contraire de durer indéfiniment.

«Avec cette machine ou cette massue (l’État), nous écraserons toute exploitation, et lorsque sur terre il n’y aura plus de possibilités d’exploitation, plus de gens possédant des terres et des fabriques, plus de gens se gavant au nez des affamés, lorsque de pareilles choses seront impossibles, alors, seulement, nous mettrons cette machine au rancart. Alors il n’y aura ni État, ni exploitation.». [citation de Lénine] Aussi longtemps qu’il y aura sur terre, et non plus dans une société donnée, un opprimé ou un propriétaire, aussi longtemps l’État se maintiendra donc. Il sera aussi longtemps obligé de s’accroître pour vaincre une à une les injustices, les gouvernements de l’injustice, les nations obstinément bourgeoises, les peuples aveuglés sur leurs propres intérêts. Et quand, sur la terre enfin soumise et purgée d’adversaires, la dernière iniquité aura été noyée dans le sang des justes et des injustes, alors l’État, parvenu à la limite de toutes les puissances, idole monstrueuse couvrant le monde entier, se résorbera sagement dans la cité silencieuse de la justice. Sous la pression, pourtant prévisible, des impérialismes adverses naît, en réalité, avec Lénine, l’impérialisme de la justice. Mais l’impérialisme, même de la justice, n’a d’autre fin que la défaite, ou l’empire du monde. Jusque-là, il n’a d’autre moyen que l’injustice. Dès lors, la doctrine s’identifie définitivement à la prophétie. Pour une justice lointaine, elle légitime l’injustice pendant tout le temps de l’histoire, elle devient cette mystification que Lénine détestait plus que tout au monde. Elle fait accepter l’injustice, le crime et le mensonge par la promesse du miracle. Encore plus de production et encore plus de pouvoir, le travail ininterrompu, la douleur incessante, la guerre permanente, et un moment viendra où le servage généralisé dans l’Empire total se changera merveilleusement en son contraire : le loisir libre dans une république universelle. La mystification pseudo-révolutionnaire a maintenant sa formule : il faut tuer toute liberté pour conquérir l’Empire et l’Empire un jour sera la liberté. Le chemin de l’unité passe alors par la totalité.»

Encore là, il ne s’est pas fait beaucoup d’amis auprès des communistes français qui défendaient la révolution soviétique! Et, il précise un peu plus loin, au sujet des totalitarismes hitlérien et stalinien, pour bien illustrer leur hypocrisie :

«L’empire est en même temps guerre, obscurantisme et tyrannie, affirmant désespérément qu’il sera fraternité, vérité et liberté»

– sur le révisionnisme soviétique

Ici, Camus ne se laisse pas berner par la propagande soviétique :

«La cohérence profonde que Marx, homme de culture, avait maintenue entre les civilisations, risquait de déborder sa thèse et de mettre au jour une continuité naturelle, plus large que l’économique. Peu à peu, le communisme russe a été amené à couper les ponts, à introduire une solution de continuité dans le devenir. La négation des génies hérétiques (et ils le sont presque tous), des apports de la civilisation, de l’art, dans la mesure, infinie, où il échappe à l’histoire, le renoncement aux traditions vivantes, ont retranché peu à peu le marxisme contemporain dans des limites de plus en plus étroites. Il ne lui a pas suffi de nier ou de taire ce qui, dans l’histoire du monde, est inassimilable par la doctrine, ni de rejeter les acquisitions de la science moderne. Il lui a fallu encore refaire l’histoire, même la plus proche, la mieux connue, et, par exemple, l’histoire du parti et de la révolution. D’année en année, de mois en mois parfois, la Pravda se corrige elle-même, les éditions retouchées de l’histoire officielle se succèdent, Lénine est censuré, Marx n’est pas édité. À ce degré, la comparaison avec l’obscurantisme religieux n’est même plus juste. L’Église n’est jamais allée jusqu’à décider successivement que la manifestation divine se faisait en deux, puis en quatre, ou en trois, puis encore en deux personnes. L’accélération propre à notre temps atteint aussi la fabrication de la vérité qui, à ce rythme, devient pur fantôme. Comme dans le conte populaire, où les métiers d’une ville entière tissaient du vide pour habiller le roi, des milliers d’hommes, dont c’est l’étrange métier, refont tous les jours une vaine histoire, détruite le soir même, en attendant que la voix tranquille d’un enfant proclame soudain que le roi est nu. Cette petite voix de la révolte dira alors ce que tout le monde peut déjà voir : qu’une révolution condamnée, pour durer, à nier sa vocation universelle, ou à se renoncer pour être universelle, vit sur des principes faux.»

– trois dernières citations

J’aurais pu citer bien d’autres paragraphes, mais je vais terminer avec trois citations plus courtes et peut-être encore plus lapidaires… La première montre le peu de respect de l’État totalitaire soviétique envers ses citoyens :

«Le système concentrationnaire russe a réalisé, en effet, le passage dialectique du gouvernement des personnes à l’administration des choses, mais en confondant la personne et la chose. »

Encore sur l’hypocrisie soviétique :

« Qu’elle est donc misérable, s’écriait Marx, cette société qui ne connaît de meilleur moyen de défense que le bourreau ! » Mais le bourreau n’était pas encore le bourreau philosophe et ne prétendait pas, du moins, à la philanthropie universelle.»

Finalement, sur la répression soviétique :

«Dans l’univers religieux, (…) le vrai jugement est remis à plus tard ; il n’est pas nécessaire que le crime soit puni sans délai, l’innocence consacrée. Dans le nouvel univers, au contraire, le jugement prononcé par l’histoire doit l’être immédiatement, car la culpabilité coïncide avec l’échec et le châtiment. L’histoire a jugé Boukharine parce qu’elle l’a fait mourir. Elle proclame l’innocence de Staline : il est au sommet de la puissance. Tito est en instance de procès, comme le fut Trotsky, dont la culpabilité ne devint claire pour les philosophes du crime historique qu’au moment où le marteau du meurtrier s’abattit sur lui.»

Et alors…

Malgré ces citations et analyses percutantes, j’ai trouvé la lecture de ce livre très ardue. Je n’ose même pas résumer la thèse centrale du livre qui aborde notamment la révolte, le nihilisme et la mort, de peur d’être totalement dans le champ. Je peux au moins dire que j’ai trouvé cette thèse assez déprimante, même si ce livre se termine avec un certain espoir. Il faut dire que, ce livre ayant été écrit en 1951, juste après l’horreur de la Deuxième Guerre mondiale et vers la fin du règne de Staline (et au cœur de celui de Franco), il était difficile d’être optimiste…

Alors, lire ou ne pas lire? Ça dépend. C’est le genre de classique que je trouve essentiel de lire, même si sa lecture demande beaucoup d’effort (pour moi!). Il est certain que les lecteurs qui connaissent mieux les codes philosophiques n’auront pas cette impression…

P.S. Il est possible de se procurer gratuitement ce livre sur Internet, notamment sur le site des classiques de l’Université du Québec à Chicoutimi.

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