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La société des égaux

3 novembre 2014

RosanvallonPas un autre livre sur les inégalités, entends-je entre les branches…. Oui, mais pas n’importe lequel! La société des égaux de Pierre Rosanvallon est sûrement un des livres les plus cités sur le concept de l’égalité. J’hésitais toutefois à m’embarquer dans sa lecture, ayant toujours des réticences et de la difficulté à lire des livres écrits par des sociologues. Mais, deux amis m’ont fortement suggéré de m’y essayer. Dont acte.

On peut voir ce livre comme un ouvrage de référence. L’auteur y décortique un grand nombre concepts liés aux différents aspects de l’égalité.

Le contenu

– Introduction

«La démocratie affirme sa vitalité comme régime au moment où elle dépérit comme forme de société»

Par cette phrase qui ouvre le livre, l’auteur veut montrer dans un premier temps que, selon lui, les citoyens n’ont jamais été aussi présents sur la scène politique et n’ont jamais cessé d’accroître leur capacité d’intervention. Pour faire connaître leurs priorités politiques, ils jugent de plus en plus insuffisant de ne faire que voter une fois par quatre ans. Que ce soit par des pétitions, des manifestations ou des dénonciations, ils montrent «leur détermination à faire vivre l’idéal démocratique». Ces interventions ont «fait vaciller des despotes et modifié la face du globe».

Il souligne dans un deuxième temps que nos sociétés sont de moins en moins soudées, phénomène qui se concrétise en premier lieu par la croissance des inégalités qui «est à la fois l’indice et le moteur de ce déchirement». Cette croissance «est la lime sourde qui produit une décomposition silencieuse du lien social et, simultanément, de la solidarité».

Montrant que les inégalités ont diminué fortement au cours des Trente Glorieuses, Rosanvallon considère que leur remontée depuis 1980 n’a rien d’un «héritage du passé, elle marque au contraire une spectaculaire rupture avec celui-ci, renversant une tendance séculaire». Cette conclusion m’a surpris. D’une part, la tendance à la baisse des inégalités dont il parle est loin d’avoir duré 100 ans (séculaire). Ce graphique, tiré du site que Thomas Piketty a créé pour rendre publiques les données qu’il a utilisées pour son livre Le Capital au XXIe siècle, montre que, plus souvent qu’autrement, cette tendance a véritablement commencé vers 1940 (vers la fin des années 1920 en France, il est vrai) et a pris fin vers 1980 (année que Rosanvallon mentionne aussi). D’autre part, la plupart des auteurs que j’ai lus sur cette question considèrent au contraire que la tendance historique depuis l’avènement du capitalisme est la hausse des inégalités et que la période allant de 1940 à 1980 ne fut qu’une pause de la tendance «normale». Mais, bon, que Rosanvallon ait raison ou tort à ce sujet change peu de choses à la suite de son livre et aux thèses qu’il y défend.

Rosanvallon présente ensuite un paradoxe intéressant : les gens rejettent les inégalités et les considèrent actuellement trop élevées, mais acceptent ses causes : méritocratie, dynamisme économique, etc. J’ai encore une fois des réserves sur cette analyse. En fait, bien des auteurs, notamment Piketty, ont démontré avec précision que l’accroissement des inégalités relève de facteurs bien différents que le mérite ou le dynamisme économique (voir ce billet «L’évolution des inégalités dépend bien plus des interventions des institutions (impôts des hauts revenus et du capital, salaire minimum, droit du travail et syndicalisation, etc.) [que du mérite ou de la productivité]». Il est par contre vrai que la propagande de droite a probablement réussi à faire croire qu’on doit choisir entre une forte croissance et une société plus égale, et que les riches méritent leur sort.

L’auteur termine son introduction en montrant l’importance de bien comprendre ce qu’il appelle «la crise de l’égalité» pour pouvoir y faire face et espérer la surmonter.

– La suite

Je ne pourrai bien sûr pas m’attarder autant au corps du livre que je l’ai fait pour l’introduction. Dans ces chapitres, l’auteur présente :

  • les différentes facettes de l’égalité;
  • les facteurs sociaux qui nuisent aux différents types d’égalité;
  • les facteurs qui expliquent la baisse des inégalités au milieu du XXème siècle, puis ceux à la base de leur remontée depuis 1980 (dans un de ces chapitres, il explique clairement le rôle du racisme aux États-Unis dans le rejet par les classes pauvres et moyennes blanches des mesures sociales de lutte à la pauvreté pourtant présentes dans les autres pays industrialisés; le racisme en question ne s’est pas seulement manifesté à l’encontre des afro-américains, mais aussi auparavant contre les Irlandais et les Asiatiques, et plus récemment contre les hispanophones);
  • des concepts comme la dette sociale (le fait que chaque humain qui naît a une «dette» envers toutes les personnes qui ont précédemment créé les institutions et transmis les connaissances qui l’aideront tout au long de sa vie, et envers celles qui lui permettront de se développer);
  • des institutions comme l’impôt progressif («il a été conçu comme un instrument nécessaire de socialisation, corrigeant le biais de privatisation et d’individualisation des mécanismes de marché»);
  • le rôle du hasard et du mérite dans les inégalités, de même que de la chance et de la compétition (ces deux oppositions semblent se ressembler, mais Rosanvallon explique leurs spécificités clairement);
  • les bases d’une société des égaux : selon lui, on ne peut pas viser l’égalité de tous les aspects de la vie, car ce serait une recherche de gommage des différences; on doit donc plutôt viser l’égalité des relations (singularité, réciprocité et communalité, concepts qu’il explique aussi).

Rosanvallon termine son livre en présentant sommairement sa vision d’une société des égaux, mais en précisant qu’il ne s’agit que d’une esquisse qu’il approfondira éventuellement dans un autre livre…

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Tout d’abord, je tiens à mentionner que, malgré mes appréhensions, je n’ai eu aucune difficulté à lire ce livre, si ce n’est vers la fin. L’auteur explique généralement clairement ses concepts, sans abus de citations et de jargon. Ensuite et surtout, les concepts élaborés dans ce livre permettent d’avoir une vision beaucoup plus complète des inégalités et de ses conséquences, dont on n’entend parler généralement que dans leur dimension monétaire. S’il est exact de dire que l’observation des données monétaires sur les inégalités en est «à la fois l’indice et le moteur», il est loin d’en être la seule manifestation. Et, pour bien en voir l’étendue complète, ce livre est essentiel.

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4 commentaires leave one →
  1. Richard Langelier permalink
    30 novembre 2014 23 h 10 min

    J’ai lu «La Crise de l’État-providence» de Rosanvallon http://www.alternatives-economiques.fr/pierre-rosanvallon_fr_art_222_27854.html .

    J’ai été vraiment surpris que l’argumentaire des François Delorrme, Suzie St-Cerny et Luc Godbout passât comme une lettre à la poste. Les revenus de marché des classes moyennes baissent, mais ce n’est pas grave. Les paiements de transfert compensent. Or les réformes de la fiscalité des particuliers et des entreprises font en sorte que ces paiements de transfert sont payés de plus en plus par les classes moyennes. La révolte du contribuable suit. http://www.journaldemontreal.com/2014/11/29/des-milliers-de-quebecois-attendus-pour-marcher-contre-lausterite .

    J’ai lu les premiers commentaires. Je n’ai songé qu’au suicide politique. La vie vaut la peine d’être vécue, parce que…. Les Carabins ont gagné la Coupe Vanier dans un match dramatique au possible pour reprendre l’expression de René Lecavalier.

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  2. 1 décembre 2014 5 h 52 min

    «Or les réformes de la fiscalité des particuliers et des entreprises font en sorte que ces paiements de transfert sont payés de plus en plus par les classes moyennes. La révolte du contribuable suit.»

    Pas sûr que c’est en tant que contribuables que les gens pnt manifesté. Moi, j’y étais comme citoyen, en tout cas!

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  3. Richard Langelier permalink
    1 décembre 2014 14 h 17 min

    Je parlais des contribuables qui critiquent les autres membres des classes moyennes qu’ils considèrent «gras durs».

    Au moment où j’ai lu les commentaires sur le site du Journal de Montréal, j’avais des frissons dans l’dos.

    J'aime

  4. 1 décembre 2014 14 h 43 min

    «Au moment où j’ai lu les commentaires sur le site du Journal de Montréal, j’avais des frissons dans l’dos.
    »

    Voilà le genre de frissons dont je peux me passer! 😉

    Aimé par 1 personne

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