Skip to content

Les pays nordiques et la social-démocratie

17 novembre 2014

Social-démocratieJ’ai commencé à lire Social-démocratie 2.0: Le Québec comparé aux pays scandinaves, de Stéphane Paquin et Pier-Luc Lévesque avec un peu d’appréhension. J’avais en effet lu quelques articles sur ce livre (provenant notamment du Journal Métro, du Devoir et du blogue de Gérald Fillion) et ne savais pas trop si ce livre insisterait davantage sur la possibilité qu’un pays a d’avoir une croissance élevée tout en demeurant relativement égalitaire et en ayant une fiscalité importante, ou sur les supposés bienfaits d’une «nouvelle social-démocratie» plus axée sur la concurrence et sur la nécessité d’être «meilleur que les autres» (d’où le titre du livre avec son «2.0»).

Compte tenu que ce livre compte 16 auteurEs (voir la table des matières), on ne s’étonnera pas qu’on y trouve un peu de tout cela, certainEs insistant sur l’importance pour un État d’offrir des programmes sociaux complets et universels, d’autres misant davantage sur le virage vers la nouvelle social-démocratie implantée graduellement sous une forme ou une autre dans tous les pays nordiques au cours des années 1990, ou encore sur l’évolution du mode de financement de l’État vers plus de taxes à la consommation et moins d’impôt sur le revenu des particuliers et des entreprises.

Comme il est impossible de présenter tous les textes de ce livre dans un billet, je me concentrerai sur le premier, celui qui offre le portrait le plus complet de la question. C’est normal qu’il en soit ainsi, car il provient de deux auteurs dont la famille est originaire des pays nordiques et y ont vécu, Bo Rothstein et Sven Steinmo.

La social-démocratie en crise? Quelle crise?

La auteurs commencent leur texte en précisant son objectif : déterminer si la social-démocratie comme telle est responsable la baisse de l’appui aux partis qui la défendent en Europe. Pour ce, les auteurs ont comparé les performances des principaux modèles européens, soit la social-démocratie, la politique des pays européen de l’Est, celle des pays européens centraux et le libéralisme.

– caractéristiques principales

Pour effectuer cette comparaison, les auteurs définissent ce qui caractérise la social-démocratie :

  • offrir des droits, des services publics et des programmes de transferts universels à toute la population et non seulement à une population vulnérable ou minoritaire, comme le font les programmes et services offerts dans des pays comme les États-Unis et la Grande-Bretagne, et le système de sécurité sociale des États-providences de la plupart des pays européens;
  • «limiter les effets négatifs de l’économie de marché sans la remplacer ou tenter de la contrôler» : ainsi, les pays qui adoptent ce modèle sont ouverts au libre-échange et à l’entreprise privée tout en constatant qu’ils doivent être encadrés avec une réglementation publique pour fonctionner adéquatement, tant sur le marché du travail (heures de travail, appui à la syndicalisation, santé et sécurité, régimes de pension, assurance-chômage, travail des enfants, etc.) qu’en matière de protection de l’environnement et d’hygiène publique, ou qu’au sujet du fonctionnement du système financier et de l’égalité des sexes et des communautés; en conséquence, la social-démocrate rejette le concept d’autoréglementation efficace des marchés;
  • tabler davantage sur les services publics que sur les transferts directs pour redistribuer la richesse (le taux de transferts directs sur le PIB est d’ailleurs moins élevé dans les pays sociaux-démocrates que dans les pays libéraux, tout en obtenant de meilleurs résultats sur les inégalités, mais le taux de dépenses en services publics sur le PIB y est beaucoup plus élevé);
  • mettre l’accent sur la solidarité sociale, tous et toutes ayant droit aux mêmes services, aux mêmes conditions, contrairement à l’approche que veut adopter le gouvernement actuel au Québec, par exemple, du côté des services de garde;
  • adopter des politiques sociales progressistes : droits des femmes, des travailleurs, des enfants, etc.

La fiscalité n’est pas nécessairement plus progressive dans les pays sociaux-démocrates que dans les pays libéraux. En effet, c’est entre autres l’ampleur du niveau de taxation et surtout la façon de dépenser qui les distinguent. Les auteurs mentionnent en plus :

  • le niveau élevé de dépenses sociales, pas seulement pour les pauvres et les personnes âgées, mais surtout pour les familles et les jeunes;
  • la dette et les déficits faibles;
  • les fortes dépenses en éducation et en soins de santé;
  • plus d’égalité sociale;
  • le haut niveau d’égalité des sexes;
  • le fort niveau de scolarité;
  • le niveau plus élevé de confiance interpersonnelle;
  • moins de corruption;
  • une meilleure santé;
  • un taux de croissance élevé.

– erreurs communes

Les auteurs observent que bien des commentateurs, même partisans de la social-démocratie, la comprennent mal :

  • en prétendant qu’elle coûte cher et qu’il faut faire un arbitrage (trade-off) entre la croissance et l’égalité : les niveaux de croissance élevés de ces pays montrent qu’il n’en est rien; en plus, sans services publics gratuits, la population devrait se les procurer auprès du secteur privé qui les offre en général à un prix bien plus élevé;
  • en l’associant à une forte bureaucratie, au paternalisme (d’où le «gouvernemaman» des droitistes…) et à la limitation des choix : encore là, il n’en est rien, le choix demeurant présent dans tous les réseaux financés par le secteur public, des services étant même parfois offerts par le secteur privé, mais sans possibilité de sélectionner les personnes qu’il dessert;
  • en prétendant que de lourdes dépenses publiques nuisent à la croissance : on l’a dit, c’est simplement faux; d’ailleurs, les pays pauvres dépensent proportionnellement beaucoup moins en services publics;
  • en avançant que le seul moyen de lutter contre les inégalités est d’imposer fortement les plus riches et d’augmenter les transferts aux pauvres : en fait, grâce aux dépenses publiques en services, les pauvres bénéficient de services qu’ils ne pourraient pas se procurer sans elles et qui les aident à sortir de la pauvreté; en plus, grâce à l’universalité, tous bénéficient de ces services, renforçant la solidarité et l’acceptation sociales;
  • en affirmant que la social-démocratie est menacée par la mondialisation : selon les auteurs, ce n’est pas le montant des taxes et impôts qui importent, mais la façon de les collecter et de dépenser cet argent; d’ailleurs, les pays sociaux-démocrates sont parmi ceux qui ont eu la meilleure performance depuis les débuts de la vague actuelle de mondialisation; en fait, les fortes dépenses de l’État en services publics ont plutôt protégé ces pays des pires conséquences des crises dues à la déréglementation, notamment des services financiers;
  • en observant que les électeurs des pays nordiques sociaux-démocrates ont tous élus des gouvernements de centre droit au cours des dernières années : en fait, aucun de ces gouvernements n’a osé s’attaquer aux institutions sociale-démocrates, n’agissant que dans certaines façons de rendre les services publics (plus de concurrence, par exemple).

– les défis

Cela dit, le modèle social-démocrate fait face à de nombreux défis. Selon les auteurs, le principal défi peut venir aussi bien de la droite que de la gauche, en s’attaquant au caractère universel des services. La réaction souvent vive des milieux nationalistes et d’extrême droite (dont les partis gagnent en popularité dans les quatre pays nordiques) face à l’immigration est un autre défi, car sans solidarité sociale, le modèle d’universalité de la social-démocratie est en danger. Pourtant, l’universalité des services publics est un facteur favorisant l’insertion et la solidarité bien plus qu’un facteur de division entre les communautés.

Les auteurs concluent en s’étonnant de certaines attaques contre la social-démocratie dans un contexte où c’est essentiellement le modèle néolibéral qui a, depuis quelques décennies, montré sa faiblesse et même ses tendances à provoquer des crises majeures, remettant en question «le fondamentalisme du marché et de la déréglementation» de même que la pertinence des politiques d’austérité (sans trop de succès, malheureusement…).

Les autres textes

Les autres de textes de ce livre sont à la fois variés et inégaux. Certains abordent des questions pointues (les relations patronales-syndicales, la gouvernance pétrolière, les systèmes de retraite, l’enseignement supérieur, la place des femmes en politique, la banalisation de l’extrême droite, etc.), tandis que d’autres tentent de voir quels aspects le Québec pourrait importer de ces modèles (fiscalité, lutte à la pauvreté, taxes à la consommation, etc.). J’ai trouvé en général ces derniers textes plus faibles, car ils tentaient de choisir les éléments du modèle social-démocrate qui correspondent à leur idéologie, sans réaliser qu’on ne peut pas développer un modèle qui fonctionne aussi bien en le privant de sa cohérence. Même si elle ne vise pas ce livre, une une lettre parue la semaine dernière dans La Presse dénonce justement le détournement de sens de certaines mesures adoptées en Suède par des gens qui se revendiquent du modèle suédois sans vraiment vouloir l’adopter en entier.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Je dois souligner que j’avais davantage apprécié le livre précédent que j’ai lu sur les pays nordiques, soit  Le bon sens à la scandinave – Politiques et inégalités sociales de santé, de Marie-France Raynault et Dominique Côté (comme le montre ce billet), même s’il n’examinait à fond que les politiques sur la santé.

Cela dit, malgré les faiblesses de ce livre, je ne regrette nullement les heures que je lui ai consacrées. D’une part, certains textes permettent d’avoir une vision plus complète du modèle social-démocrate nordique, alors que, trop souvent, certains commentateurs n’en retiennent que ce qui fait leur affaire. Le texte que j’ai présenté, par exemple, montre bien à quel point chaque élément qui forme ce modèle a sa place et est essentiel à la cohérence du système. D’autre part, d’autres textes permettent de connaître les spécificités des solutions retenues par chacun des pays, solutions qui, malgré leurs ressemblances, ont des caractéristiques bien particulières dans chacun de ces pays. Par exemple, si la plupart de ces pays misent davantage sur les taxes à la consommation qu’auparavant, le Danemark demeure probablement le pays dont la plus grande part des revenus provient des impôts sur le revenu des particuliers, et cela, sans conséquences négatives, contrairement à ce que veulent nous faire croire certaines personnes…

Est-ce à dire que le modèle scandinave est LE modèle à imiter? Ça, c’est une autre question qui mériterait au moins un billet à elle seule. Par contre, je n’ai aucune hésitation à affirmer que ce modèle n’est pas totalement différent de celui que nous avions jusqu’à il y a quelques années et qu’il me paraît nettement plus intéressant que celui vers lequel on se dirige de plus en plus…

Publicités
No comments yet

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :