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Littératie et numératie

19 novembre 2014

littératieC’est rendu un lieu commun, tout le monde sait et répète qu’il y a 49 % d’analphabètes fonctionnels au Québec. On utilise cette donnée aussi bien à droite qu’à gauche pour appuyer son discours. J’ai déjà tenté de nuancer le sens de ce type de donnée à deux reprises, la première fois en montrant la signification réelle des classements utilisés par l’Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes de 2003, la deuxième, en montrant que les données du Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA) de 2012 ne sont pas si noires qu’on le prétend, surtout du côté des plus jeunes. Je prends cette fois prétexte de la diffusion d’une étude de Statistique Canada parue il y a deux semaines, étude intitulée Les diplômés universitaires ayant des niveaux de compétence moindres en littératie et en numératie, pour confirmer l’adage «jamais deux sans trois»!

L’étude

Comme cette étude vise à analyser le niveau de compétence en littératie et en numératie des diplômés universitaires, elle n’a utilisé que les données des personnes âgées de 25 à 65 ans, alors que le PEICA en fournit pour la population âgée de 16 à 65 ans. Compte tenu de la limitation des données, cette étude s’est concentrée sur la proportion de personnes ayant des résultats de 2 et moins, sans considérer les résultats précis (0, 1, 2, 3, 4 et 5).

Le graphique qui suit montre la proportion de la population du Canada qui avait un niveau 2 ou moins selon le niveau de scolarité en littératie (barre bleue pâle), en numératie (barre bleue foncée) et à la fois en littératie et en numératie (barre rouge).

littératie1

En moyenne, 49 % (tiens donc…) des personnes âgées de 25 à 64 avaient un niveau 2 ou moins en littératie, 55 % en numératie (bizarre qu’on parle moins de ce résultat pire que celui en littératie, comme s’il était moins important) et 43 % dans les deux domaines. Les auteurs ne le mentionnent pas, mais cela signifie que 24 % des personnes ayant un niveau 3 ou plus en littératie avaient un niveau 2 ou moins en numératie (55 % – 43 % = 12 %; 12 %/51 % = 23,5 %) , mais que près de deux fois moins de personnes ayant un niveau 3 ou plus en numératie, soit 13 % (49 % – 43 % = 6 %; 6 %/45 % = 13,3 %), avaient un niveau 2 ou moins en littératie. Bref, les gens compétents en numératie sont moins souvent incompétents en littératie que les gens compétents en littératie sont incompétents en numératie…

Le graphique nous montre aussi sans surprise que la proportion de personnes âgées de 25 à 64 qui avaient un niveau 2 ou moins en littératie ou en numératie (ou dans ces deux domaines) diminue en fonction de leur niveau de scolarité. Mais, qui auraient pensé que, parmi les diplômés universitaires, 27 % seraient dans ce cas en littératie (ce qui est quand même beaucoup mieux que les 88 % qui avaient moins d’un diplôme d’études secondaires, DES), 32 % en numératie (91 % chez les personnes qui avaient moins d’un DES) et 22 % dans les deux domaines (85 %). Que voilà une information qui plaira aux droitistes qui prétendent qu’on donne des diplômes universitaires à rabais et aux gauchistes qui verraient là une conséquence de la marchandisation de l’éducation où l’entreprise universitaire satisfait son client qui revendique le diplôme qu’il a payé… Je ne prétends pas qu’ils ont tort ou raison, mais que tout cela n’est pas aussi simple.

D’une part, il faudrait savoir ce que signifie avoir un niveau 2 ou moins. Justement, l’étude en parle : «Il est important de souligner que les personnes dont les scores en littératie et en numératie se situent en dessous du niveau 3 ne sont pas nécessairement incapables d’effectuer des tâches à des niveaux plus élevés. Cela signifie plutôt qu’elles sont moins susceptibles de le faire». Est-ce à dire qu’ils ne seraient pas nécessairement des analphabètes, comme le prétendent nos commentateurs les plus éclairés, comme celui-ci qui parle de catastrophe nationale? D’autre part, il faudrait se demander quels sont les facteurs qui sont associés au personnes qui présentent de moins bons résultats.

Facteurs

Littératie2Le premier facteur que les auteurs de l’étude mentionnent est l’immigration. Le graphique ci-contre illustre bien l’importance de ce facteur. Il montre que les titulaires d’un diplôme universitaire immigrants âgés de 25 à 64 étaient en 2012 proportionnellement trois fois plus nombreux que les natifs du Canada à avoir un niveau 2 ou moins en littératie (45 % par rapport à 16 %), deux fois plus nombreux en numératie (46 % par rapport à 23 %) et trois fois plus nombreux dans les deux domaines (36 % et 12 %). Il faut noter que les tests à ce programme n’étaient offerts que dans les deux langues officielles du Canada.

Le tableau 1 de la page numérotée 5 de l’étude (la septième) montre les résultats selon un grand nombre d’autres facteurs, mais uniquement chez les titulaires d’un diplôme universitaire nés au Canada. Je vais ici mentionner les plus significatifs.

– selon le sexe

À ma grande surprise, les femmes ont été plus nombreuses que les hommes à avoir un niveau 2 ou moins en littératie (16,3 % par rapport à 13,6 %), quoique cet écart n’est pas jugé significativement différent par les auteurs, et beaucoup plus nombreuses en numératie (26,8 % et 16,8 %, écart cette fois significatif).

– selon l’âge

Cette fois sans surprise, les personnes âgées de 55 à 59 ans et de 60 à 65 ans étaient proportionnellement presque trois fois plus nombreuses que celles âgées de 35 à 39 ans à avoir un niveau 2 ou moins (23,8 % et 23,9 % par rapport à 8,6 %). L’écart entre les personnes de ces tranches d’âge, même si moins net, était aussi significatif en numératie (29,0 % et 29,3 % par rapport à 17,4 %).

– selon la langue

Les résultats dans les deux domaines étaient les meilleurs chez les anglophones, près de la moyenne chez les francophones et moins bons chez les allophones.

– selon la province

Les Québécois avaient des résultats significativement moins bons que la moyenne en littératie, mais pas significativement différents en numératie.

– domaines d’études

Les diplômés en Sciences humaines, langues et arts et surtout en Formation des enseignants et sciences de l’éducation avaient des résultats significativement moins bons dans les deux domaines. Ce constat, surtout chez nos futurs enseignants, est particulièrement troublant…

– autres facteurs

Les deux facteurs qui sont associés aux résultats les plus différents (mis à part l’immigration et l’âge) sont le niveau de scolarité des parents et encore plus le nombre de livres à la maison à l’âge de 16 ans.

Le niveau de compétence et le marché du travail

Selon qu’on tienne compte ou pas des facteurs mentionnés plus tôt (âge, sexe, langue, province, etc.), le taux d’emploi des titulaires d’un diplôme universitaire nés au Canada ayant un niveau 2 ou moins en littératie était de 10 ou de 4 points de pourcentage inférieur au taux d’emploi de ceux ayant un niveau de 3 et plus (différence jugée non significative dans ce deuxième cas). En numératie, l’écart est à peine inférieur (ce sont en grande majorité les mêmes personnes!), soit de 8 ou de 4 points de pourcentage inférieur (différence encore une fois jugée non significative dans ce deuxième cas).

De même, la probabilité d’occuper un emploi de professionnel ou de gestionnaire chez les titulaires d’un diplôme universitaire nés au Canada ayant un niveau 2 ou moins en littératie était de 8 points de pourcentage inférieur à la probabilité de ceux ayant un niveau de 3 et plus, peu importe qu’on tienne compte ou pas des facteurs mentionnés plus tôt. Mais, dans ce cas, l’impact est encore plus élevé (autour de 9,5 points de pourcentage) en numératie. Toutes ces différences sont considérées significatives.

Et alors…

Cette étude nous donne selon moi trois messages principaux. Tout d’abord, il est abusif d’associer des résultats inférieurs à 3 en littératie ou en numératie à une forme d’analphabétisme. Qu’on se le dise! Ensuite, le niveau de compétence est influencé par une foule de facteurs (lieu de naissance, âge, sexe, langue, scolarité des parents, présence de livres à la maison, etc.) autres que le niveau de scolarité. Finalement, le succès sur le marché du travail n’est pas uniquement associé au niveau de scolarité, mais aussi au niveau de compétence, ce qui nuance les calculs du supposé rendement d’un investissement dans les études supérieures.

J’espère que ce billet permettra de mieux nuancer les résultats des programmes internationaux de mesure des compétences, mais je ne me leurre pas sur l’impact de mes petits billets…

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7 commentaires leave one →
  1. 19 novembre 2014 14 h 31 min

    Y’a un mot de trop dans ce billet: petits 😉

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  2. 19 novembre 2014 15 h 18 min

    Petits longs? 😉

    J'aime

  3. 19 novembre 2014 16 h 03 min

    Grand-maman disait « Dans les petits pots les meilleurs onguents » mais y’en a d’excellents dans des pots plus grands 😉

    Aimé par 1 personne

  4. Raymond Lutz permalink
    4 octobre 2016 19 h 44 min

    AiE, au secours! je tente d’insuffler un peu d’intelligence sur ce sujet ici:

    http://w5.montreal.com/mtlweblog/?p=63975 (27% of grads “functionally illiterate”)

    sans grand succès… Darwin, on vous y associe à un troll sur reddit… est-ce avéré?

    😎

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  5. 4 octobre 2016 21 h 55 min

    Je crois qu’il parlent d’un troll qui signe Jean Émard (là=bas, ils parlent aussi de Jean Naimard. Je n’ai jamais vu ce nom). Aucun lien de parenté! 😉

    Moi, je signe Darwin, Jeanne Émard étant le nom du blogue.

    J'aime

  6. 4 octobre 2016 22 h 01 min

    Dans le Journal de Montréal, ils ont aussi ressorti la légende des 53 % d’analphabètes au Québec, et du 27 % de diplômés universitaires analphabètes. Je réponds ainsi à mes contacts Facebook qui en parlent :

    Il s’agit d’une interprétation erronée d’une étude :

    https://jeanneemard.wordpress.com/2015/12/23/analphabetes-vous-dites/

    Dans un document de 250 pages de l’Institut de la statistique du Québec sur le PEICA, l’étude à la base de ce 53 %, on peut lire :

    «Contrairement à l’EIACA, il n’y a pas dans le PEICA de seuil dit fonctionnel ou minimal utilisé pour considérer une personne comme compétente ou non compétente pour faire face aux exigences de la société actuelle et participer pleinement à la vie en société. Il n’est donc plus question d’un niveau «souhaité» de compétence pour fonctionner aisément dans la société. Lorsque les niveaux de compétence en littératie et en numératie sont regroupés en deux catégories (niveau 2 ou moins et niveau 3 ou plus), ce regroupement est fondé sur un critère statistique et non pas sur un critère théorique. Plus précisément, ce point de coupure est celui qui permet de séparer la population en deux parties presque égales.»

    Je répète : «Plus précisément, ce point de coupure est celui qui permet de séparer la population en deux parties presque égales.». Oui, l’étude est conçue pour qu’il y ait environ 50 % des gens avec des résultats de 2 ou moins, ce qui ne signifie nullement que ces personnes soient analphabètes.

    Au Québec, le résultat n’est qu’un peu moins bon qu’attendu (53 % au lieu de 50 %). Et cette proportion est encore moins bonne dans tous les autres pays francophones qui ont participé à cette étude. Dans le document de 250 pages de l’Institut de la statistique du Québec d’où est tirée cette citation, les mots analphabètes et analphabétisme ne sont pas mentionnées une seule fois.

    Aimé par 1 personne

Trackbacks

  1. Analphabètes, vous dites? |

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