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L’efficacité

22 novembre 2014

efficacitéIl y a maintenant plus de trois ans, j’ai écrit un billet sur la confusion qui entoure le concept de productivité. J’y disais entre autres qu’on mélange souvent les notions de productivité, d’efficacité et de compétitivité. Après la lecture d’une étude suggérée (ou mentionnée?) par Alain Vadeboncoeur sur les impacts économiques de l’instauration d’un régime public et universel d’assurance médicaments au Québec, je crois que je ne sais même plus ce qu’est l’efficacité.

L’efficacité selon DAMÉCO

Cette étude, commandée par le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), a été réalisée par la firme DAMÉCO, dont je n’avais jamais entendu parler. Je ne présenterai pas cette étude dans ce billet, car elle n’aborde pas les sujets qui m’intéressent le plus (par exemple, l’estimation des économies que l’instauration d’un tel régime entraînerait) et repose sur tellement d’hypothèses, dont certaines douteuses, qu’il serait étonnant que ses conclusions soient valables. Mais, il y a plein de chiffres pour les personnes qui aiment ça…

Après avoir démontré de façon satisfaisante que l’instauration d’un régime public et universel d’assurance médicaments au Québec amènerait plus d’équité que le système mixte actuel (régimes privés d’employeurs et régime public pour les personnes qui n’en ont pas), tant du côté de l’équité horizontale (les personnes ayant des caractéristique semblables sont traitées de façon semblable) que de celui de l’équité verticale (un régime public tient compte de la capacité de payer des personnes, les plus pauvres payant moins ou pas du tout), les auteurs ont abordé la question de l’efficacité.

Citant des études de l’IRIS et du CCPA, de l’Union des consommateurs et de Québec solidaire qui démontrent qu’un régime public et universel d’assurance médicaments permettrait une réduction des coûts d’administration et du prix des médicaments de façon très importante, les auteurs affirment qu’il ne s’agirait pas là de gains d’efficacité! En effet, ils argumentent que ces baisses de dépenses entraîneraient des pertes de revenus pour les employés administratifs et pour les sociétés pharmaceutiques et leurs actionnaires (car ils nous vendraient leurs médicaments moins chers), annulant du même coup les avantages de la baisse des coûts! J’en suis resté bouche bée. Bref, un gouvernement ne peut pas se targuer d’efficacité en rendant un service moins coûteux pour les contribuables et les citoyens, car, en ce faisant, il privera ceux qu’il payait trop cher de revenus. Or, comme toute dépense d’une partie est le revenu d’une autre, oublions la recherche d’efficacité! Vous pensez que personne ne peut avoir écrit cela? Lisez alors cet extrait…

«Si le prix du médicament diminue, le consommateur voit l’évaluation monétaire de sa satisfaction augmenter tandis que le producteur voit son profit (qui correspond à l’évaluation monétaire de sa satisfaction) diminuer. Dans le cas où la diminution de prix ne modifie pas de manière significative la quantité utilisée du médicament, ce que gagne le consommateur correspond exactement à la perte du producteur. Autrement dit, dans ce cas, la baisse du prix ne fait que déshabiller Jules pour habiller Jacques, et il n’y a donc pas de gain d’efficacité lié à cette baisse de prix.»

Si on ne peut pas être plus efficace en diminuant les coûts pour un même produit (bien ou service), comment l’être? La seule efficacité que les auteurs reconnaissent est de diminuer les dépenses hors du Québec (par exemple, si les actionnaires des sociétés pharmaceutiques y habitent) et les augmenter à l’intérieur de ses frontières. Si cette façon de voir l’efficacité n’était pas aussi absurde, je rétorquerais bien que, si on considère la question à l’échelle mondiale, il n’y a aucune façon d’améliorer l’efficacité de quoi que ce soit!

Avec cette façon de voir l’efficacité, on pourrait conclure que, en réduisant de 20 % à 33 % le coût des contrats de construction, la ville de Montréal n’est pas plus efficace, car elle a ainsi privé la mafia, les employés corrompus et les contracteurs de revenus équivalents! Et, comme ces personnes habitent au Québec (quoique certains les ont vu quelques fois en Italie, au Mexique et en République dominicaine…), il ne sert à rien de vouloir diminuer les coûts des travaux de construction… Tant qu’à y être, on peut aussi dire que cette baisse des coûts fera réduire la vente de bateaux et les revenus des chantiers maritimes! Et à quoi bon faire des démarches pour se faire rembourser?

Et alors…

Voilà ce qui arrive quand on limite un concept comme l’efficacité à sa dimension uniquement monétaire. C’est un peu un corollaire de la façon de calculer le PIB : on ne s’intéresse qu’au volume monétaire des activités économiques sans tenir compte de leur teneur. Que la baisse des dépenses gouvernementales en médicaments permettrait de maintenir, par exemple, les tarifs actuels des services de garde, d’éliminer les compressions aux écoles et au sein de nos organismes communautaires ou même d’améliorer les services gouvernementaux ne compte pas, car l’échange monétaire global demeurerait le même!

J’ai vu souvent des concepts idiots liés à l’économie, mais celui-ci les surpasse probablement tous!

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4 commentaires leave one →
  1. Mathieu Lemée permalink
    22 novembre 2014 7 h 59 min

    Ça me fait penser à ceux qui disent qu’il n’y a pas d’austérité au Québec; parce qu’ils en limitent le concept uniquement sur la question des dépenses. Si les dépenses de l’État ne baisse pas=pas d’austérité. Magnifique et ridicule syllogisme!

    Ils ne tiennent pas compte de plusieurs autres facteurs (je ne les connais pas tous d’ailleurs et j’essaie de les apprendre), et ils vont s’entêter dans leur concept étroit pour se prouver qu’ils ont raison.

    Aimé par 1 personne

  2. 22 novembre 2014 9 h 05 min

    Le problème est surtout qu’ils regardent uniquement l’ensemble des dépenses, alors qu’il est clair qu’il y a des compressions dans des domaines précis. En plus, une hausse réelle (après inflation) qui est inférieure à l’augmentation de la population et qui ne tient pas de l’évolution de ses besoins (par exemple dus au vieillissement de la population) correspond inévitablement à des compressions et à des mesures d’austérité.

    Ce billet est un peu différent. La définition de l’efficacité utilisée par la firme DAMÉCO est théorique. Ça existe dans les théories économiques! Ça n’en demeure pas moins stupide!

    Aimé par 1 personne

  3. 23 novembre 2014 19 h 26 min

    Pour votre bénéfice, je vais prendre quelques minutes de mon temps pour vous mettre en garde contre votre conception de l’efficacité. Vous excuserez, j’en suis certain, mon ton professoral qui me vient des profondeurs de ma formation.

    Tout d’abord, rendons à César ce qui est à César. Le concept d’amélioration potentielle de l’efficacité d’une économie n’est pas une innovation de Daméco (hélas…), mais un concept défini à la fin des années trente par deux brillants économistes, à savoir John Hicks et Nicolas Kaldor (vous pourrez trouver sur le web la vie et les découvertes fascinantes de ces deux hommes). Il est certain que ce concept est critiquable, qu’il a été critiqué et qu’il est encore critiqué (parcourez le web et vous verrez non seulement les discussions que son utilisation suscite, mais aussi le grand nombre d’études qui l’utilisent). Son utilisation permet toutefois d’indiquer si un changement dans une économie a le potentiel de créer de la richesse dans cette économie. Bien entendu, certains membres de cette économie peuvent gagner et d’autres peuvent perdre. Ce que le critère d’Hicks-Kaldor indique est que si un projet fait en sorte que les gagnants peuvent compenser les perdants, alors ce projet a le potentiel d’augmenter l’efficacité de l’économie. Ainsi, ce dont il est question est l’identification des projets qui possèdent un potentiel de création de richesse.

    Pour montrer les dangers de votre point de vue sur l’efficacité, je vais prendre un exemple de situation volontairement très simplifié. Supposons que vous travailliez dans les services administratifs d’un employeur québécois et que cet employeur ait lu votre billet. Après y avoir réfléchi pendant la fin de semaine, votre employeur arrive le lundi dans votre bureau en vous proposant d’augmenter l’«efficacité» (selon votre conception) de l’économie québécoise. Évidemment, vous êtes très intéressé d’apprendre de quelle manière votre employeur va augmenter l’«efficacité» du Québec. Sa proposition est simple: il vous demande de fournir le même travail pour la moitié de votre salaire actuel, ce qui lui permettra d’utiliser l’autre moitié de votre salaire actuel pour acheter les cadeaux de Noël de ses enfants. Selon votre conception, cette proposition augmente effectivement l’efficacité, puisque, comme dans le cas de la ville de Montréal que vous utilisez dans votre billet, votre employeur diminue ses couts d’administration.

    Votre conception de l’efficacité est donc très dangereuse. Heureusement, elle ne correspond pas à celle que nous utilisons en économie. L’exemple ci-dessus, tout comme ceux que vous utilisez dans votre billet, appartiennent, dans la théorie économique, à la classe des problèmes de redistribution et non pas à la classe des problèmes de création de richesse. La redistribution de la richesse peut être discutée, mais sur la base de concepts différents, comme l’équité ou la justice.

    Pour reprendre votre exemple de la ville de Montréal, réduire les montants d’argent accordés aux contracteurs peut conduire à une situation plus « juste ». Par contre cette réduction dans le transfert aux contracteurs ne crée pas de richesse (en première analyse, en tout cas) et n’améliore donc pas l’efficacité de l’économie québécoise selon le critère d’Hicks-Kaldor. Voilà, si vous voulez plus de précisions sur ces concepts, cela me fera plaisir d’échanger avec vous. Ce serait toutefois plus pratique de vive voix devant un tableau.

    Pour conclure, il faudrait quand même mentionner pour nos lecteurs que l’étude de Daméco a démontré que l’instauration d’un régime public et universel d’assurance médicaments a le potentiel d’améliorer l’efficacité de l’économie québécoise en permettant une création de richesse.

    J'aime

  4. 23 novembre 2014 21 h 05 min

    Je vous remercie de vos précisions. Je connaissais de nom la conception de Hicks (monsieur IS-LM, si je ne m’abuse) et Kaldor, mais pas de façon précise.

    «Il est certain que ce concept est critiquable, qu’il a été critiqué et qu’il est encore critiqué»

    J’en suis ravi!

    «si un changement dans une économie a le potentiel de créer de la richesse dans cette économie»

    Qu’est-ce que la richesse? La basent-ils seulement sur son évaluation monétaire, sans tenir compte de la teneur de cette «richesse» et de sa contribution au bien-être de la population?

    «si un projet fait en sorte que les gagnants peuvent compenser les perdants,»

    Pour moi, les gagnants et les perdants ne sont pas équivalents. Entre le gain de l’ensemble de la population face aux actionnaires des sociétés pharmaceutiques (qui, je le sais, peuvent être des régimes de retraite) ou des firmes de marketing ou la mafia, mon coeur ne balance pas longtemps.

    «Supposons que»

    Je viens de rajeunir de 40 ans! 😉

    Ça me rappelle mes cours d’économie…

    «selon votre conception»

    Telle que vous l’interprétez! Comme je viens de le montrer, je ne considère pas sur le même pied la situation d’un travailleur avec celle des actionnaires d’une société. Cela dit, je crois possible de diminuer graduellement les coûts qui ne bénéficient pas au bien-être. Je n’ai, par exemple, jamais appuyé les campagnes syndicales contre l’utilisation du code postal ou contre le dépôt direct des salaires (qui faisaient tout deux diminuer les besoins en personnel administratif), même si j’ai été pendant des années (et suis encore) président d’une unité syndicale. Je revendiquais par contre que les employés touchées soient protégés et que la baisse se fasse de façon graduelle en ne remplaçant pas les départs et les employés retraités, par exemple, ou en déplaçant les employés dans d’autres tâches.

    Il en serait, je le souhaite, de même pour les employés des sociétés d’assurance privées touchés par la nationalisation du régime. Des ententes administratives, ça existe. Et il serait idiot de ne pas tenter d’embaucher du personnel formé dans le domaine.

    «elle ne correspond pas à celle que nous utilisons en économie»

    Je ne savais pas qu’il y avait une seule école de pensée en économie. Je suis plutôt institutionnaliste. Vous connaissez?

    «Par contre cette réduction dans le transfert aux contracteurs ne crée pas de richesse (en première analyse, en tout cas)»

    Cela montre encore une fois que nous ne partageons pas la même définition de la richesse. Payer pour rien ne crée pas, selon moi, de richesse. C’est confondre l’indicateur (l’échange monétaire) avec ce qu’il évalue (la richesse). À ce titre, jeter de l’argent par terre a le même impact que de l’utiliser pour une fin qui améliore le bien-être. Les deux méthodes entraînent des retombées dites économiques similaires. Elles seraient donc d’une même efficacité?

    «Pour conclure, il faudrait quand même mentionner pour nos lecteurs que l’étude de Daméco a démontré que l’instauration d’un régime public et universel d’assurance médicaments a le potentiel d’améliorer l’efficacité de l’économie québécoise en permettant une création de richesse.»

    D’accord.

    Je terminerai en précisant que j’ai de la difficulté à comprendre que le principe d’efficacité de Hicks-Kantor mette sur le même pied la baisse des profits de sociétés pharmaceutiques et la baisse des contributions gouvernementales aux municipalités, aux agriculteurs et aux organismes communautaires, ce que le rapport Robillard propose et que la nationalisation du régime d’assurance médicament éviterait en grande partie. Je juge plus efficace pour le bien-être de la population de profiter de notre rapport de force pour faire diminuer nos dépenses en médicaments que de faire diminuer les services à la population, même si, en termes monétaires, cela ne change rien…

    Aimé par 2 people

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