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Les syndicats contribuent au bonheur de leurs membres!

17 décembre 2014

syndicats_bonheurJ’ai mentionné il y a quelque temps que la lecture du blogue Economist’s View fait maintenant partie de ma routine matinale. On y trouve fréquemment des mentions à des textes et à des études qui ne se rendent pas jusqu’à nos médias.

La semaine dernière, il a brièvement fait écho à une courte étude diffusée par l’université Baylor intitulée Labor Union Membership and Life Satisfaction in the United States (L’adhésion à un syndicat et la satisfaction de la vie aux États-Unis). On comprendra que cela a titillé ma curiosité…

Le contexte

De nombreuses études ont abordé les facteurs qui contribuent à la qualité de la vie, qu’ils soient psychologiques, politiques ou sociaux. On s’est aussi demandé si la taille de l’État y contribuait ou pas. Par contre, personne ne semble avoir voulu savoir si l’adhésion à un syndicat avait un rôle de ce côté.

Les auteurs, Patrick Flavin et Gregory Shufeldt, deux professeurs de sciences politiques, commencent leur étude en montrant à quel point la présence syndicale a été réduite aux États-Unis (11,3 % en 2014, en baisse de près de moitié en 30 ans). L’adoption de lois antisyndicales n’est bien sûr pas étrangère à cette baisse.

Si les études qui tentent d’évaluer le bonheur, la qualité de vie ou le bien-être à partir d’enquêtes subjectives (basées sur une autoévaluation de son niveau de satisfaction) ont parfois été contestées, elles sont de plus en plus acceptées, car dans l’ensemble fiables. Mieux, plus les questions sont simples, meilleurs en seront les résultats. On a en effet constaté que ces autoévaluations sont fortement corrélés avec d’autres indicateurs de bien-être. Par exemple, ceux qui se disent les plus satisfaits rient et sourient davantage, et leur entourage les considère aussi plus heureux.

Les liens théoriques entre le fait d’être syndiqué et satisfait de la vie

Les auteurs examinent ensuite différentes caractéristiques des syndiqués qui pourraient avoir un lien, positif ou négatif, avec la satisfaction de la vie :

  • l’emploi : on passe une grande partie de notre vie au travail; les gens qui y sont satisfaits, dont leur expérience est agréable, ont une meilleure santé physique et mentale, ce qui est une condition presque nécessaire à la satisfaction de la vie; comme les employés syndiqués ont davantage un mot à dire sur leur travail et leurs conditions de travail, ils devraient se sentir plus en contrôle et moins subir l’aliénation au travail (notamment en raison de l’arbitraire patronal); ils ont des recours s’ils se sentent traités injustement; des études ont démontré qu’ils sont plus satisfaits au travail, ce qui devrait tendre à les rendre plus satisfaits dans leur vie (les auteurs notent que les nouveaux syndiqués sont parfois moins satisfaits, ce qui est possiblement une des raisons pour lesquelles ils se sont syndiqués);
  • la sécurité d’emploi : un des objectifs des syndicats étant d’assurer davantage de sécurité d’emploi à leur membres, ce facteur peut donc aussi contribuer à la qualité de leur vie; les conventions collectives prévoient toutes des clauses pour éviter les congédiements arbitraires; cela peut faire diminuer le stress et l’anxiété dus à la crainte de perdre soudainement un emploi;
  • les liens sociaux : le fait d’être syndiqué augmente les occasions de créer des liens avec ses collègues et de se sentir ainsi moins seul; un syndicat est par définition une union de personnes qui partagent un certain nombre d’intérêts et d’objectifs communs; les liens de réciprocité qui se développent persistent souvent en dehors du milieu de travail; cette participation à un réseau d’entraide réduit aussi le stress et stimule la solidarité; la littérature est très abondante sur les bienfaits de ces facteurs sur le bien-être subjectif;
  • la citoyenneté : les syndicats incitent leurs membres à s’intéresser davantage à la participation aux décisions en milieu de travail, et, par voie de conséquence, à celles prises dans une démocratie, autre élément fortement lié au bien-être.

À la suite de cette analyse, les auteurs s’attendent donc à ce que les travailleurs syndiqués soient plus satisfaits de leur vie que les non syndiqués.

L’étude empirique

Les auteurs ont utilisé les données de cinq vagues de la World Values Survey (enquête mondiale sur les valeurs) conduite aux États-Unis de 1982 à 2006 à intervalles réguliers. Pour s’assurer autant que possible que les résultats obtenus soient réellement dus à l’appartenance à un syndicat, les auteurs les ont contrôlés à l’aide de nombreux facteurs pouvant influencer la satisfaction de la vie (revenu, âge, scolarité, sexe, état matrimonial, santé auto-déclarée, statut d’emploi et fréquentation d’une l’église).

Les résultats montrent une forte relation entre l’appartenance à un syndicat et la satisfaction à la vie, même en enlevant les effets des facteurs mentionnés plus tôt. L’effet spécifique de la syndicalisation est plus élevé que celui lié au passage à un décile supérieur de revenu ou à la fréquentation d’une église. Par contre, le fait de vivre en couple et d’avoir une meilleure santé sont les facteurs apportant le plus de satisfaction de la vie, de quatre à cinq fois plus que d’être syndiqué. Le chômage suit la mauvaise santé et le fait de ne pas être en couple comme facteur nuisant à la satisfaction de la vie. Étonnamment, l’âge et le niveau de scolarité ne jouent aucun rôle à cet effet. Finalement, les femmes sont plus satisfaites de leur vie que les hommes, mais de peu.

Les auteurs ont cherché à savoir si l’effet positif sur la satisfaction de vie d’être syndiqué variait en fonction de quatre des facteurs étudiés (revenu, scolarité, sexe et âge). Ils n’ont trouvé aucune différence significative, ce qui signifie que l’effet positif d’être syndiqué s’applique avec sensiblement la même ampleur peu importe son revenu, son niveau de scolarité, son sexe et son âge.

Conclusion des auteurs

Les auteurs ne sont pas surpris des résultats, car ils confirment l’analyse théorique qu’ils ont mené. Ils soulignent aussi d’autres avantages de la syndicalisation, entre autres sur la vie démocratique, sur la lutte aux inégalités et sur l’équité. Ils aimeraient toutefois explorer davantage la question pour savoir si cet effet varie selon les secteurs industriels et les états, notamment entre les états ayant des lois sur le «right to work» qui limitent la syndicalisation et les autres.

Et alors…

On pourrait penser que, vu que j’appuie le syndicalisme, j’ai apprécié cette étude par biais de confirmation. Je crois au contraire que c’est en raison des avantages analysés dans cette étude que j’appuie le syndicalisme! On notera que cette étude ne tient pas compte des avantages salariaux d’être syndiqué, ce qui aurait une incidence supplémentaire sur la satisfaction de la vie. Et, c’est bien comme ça. Le principal avantage d’être syndiqué se trouve, selon moi, dans les quatre caractéristiques mentionnées par les auteurs. Je suis convaincu que les employés du commerce de détail ne se syndiquent pas en premier lieu pour avoir de meilleurs salaires, mais pour pouvoir amoindrir l’arbitraire patronal et retrouver leur dignité. Là est le rôle premier des syndicats, rôle qu’on néglige trop souvent.

Cela dit, je ne crois pas que ce serait un bon moment pour tenir une enquête similaire auprès des employés de l’État québécois ou des municipalités, ni que cela aurait été pertinent l’an passé d’en tenir une auprès des employés fédéraux… Mais, avec une variable contrôle tenant compte de l’absence de conscience sociale de leurs employeurs néolibéraux, les résultats ne seraient pas nécessairement mauvais!

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8 commentaires leave one →
  1. THE LIBERTARIAN BADASS permalink
    19 décembre 2014 10 h 54 min

    Cette étude me perturbe… 😯

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  2. 19 décembre 2014 12 h 10 min

    Je n’en doute pas! 😉

    Aimé par 1 personne

  3. Marcus Sacapus permalink
    22 décembre 2014 12 h 44 min

    Bonjour Darwin, j’adore ton blog car il est très informatif et très rigoureux, par contre, je trouve cette étude particulièrement faible. On ne peut pas mettre quelques variables dans Stata et faire la fonction « reg » pour que les résultats soient valides. Le coefficient de la variable « union member » est clairement biaisé. En particulier, la variable « income » ne tient pas compte des avantages sociaux et des cotisations de l’employeur aux régimes de retraite. Étant donné que ces facteurs sont corrélés à la fois avec la variables « union member » et la variable « satisfaction de vie », il est certain que la variable « union member » est fortement biaisée à la hausse car elle capte l’effet de ces facteurs sur la « satisfaction de vie ».

    Pour capter uniquement les quatre facteurs énumérés dans le « modèle théorique » des chercheurs, la variable « income » doit être mesurée en termes de rémunération globale et non pas en termes de revenus. Si les avantages sociaux d’un syndiqué représentent plus de 30% de sa rémunération globale, il est normal qu’à salaire égal, il soit plus satisfait qu’un employé non syndiqué.

    Comme dirait Noah Smith à propos de la faiblesse quantitative de certains départements en sciences sociales : »It’s time to stop whining and tech up. »

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  4. 22 décembre 2014 13 h 34 min

    «la variable « income » ne tient pas compte des avantages sociaux et des cotisations de l’employeur aux régimes de retraite»

    Pouvez-vous m’indiquer où vous avez pris cette information? Je ne la trouve ni dans l’étude, ni sur le site du World Values Survey. En fait, et là je vous donne raison, la variable «income» n’est pas bien définie.

    «il est certain que la variable « union member » est fortement biaisée à la hausse car elle capte l’effet de ces facteurs sur la « satisfaction de vie ».»

    Vous faites là ce que vous reprochez aux auteurs. D’une part, nous ignorons si les avantages sociaux des syndiqués sont significativement différents de ceux des non-syndiqués. Par exemple, aux États-Unis, bien des employeurs de salariés non syndiqués offrent des assurances-maladie. Ensuite, même en supposant que les syndiqués ont davantage d’avantages sociaux, il faudrait inclure cette variable dans les équations pour connaître leur effet. On peut supposer bien des choses, mais les démontrer est plus compliqué. Il est loin d’être certain qu’un avantage social procure la même satisfaction qu’une hausse de revenu.

    Cela dit, vous avez de fait trouvé une lacune potentiellement importante à cette étude. Je vous remercie de m’en faire part. Il serait toutefois intéressant d’en connaître les impacts précis.

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  5. Marcus Sacapus permalink
    23 décembre 2014 12 h 36 min

    Bonjour Darwin,

    voici la définition de la variable

    ‘On this card is an income scale on which 1 indicates the lowest income group and 10 the highest income group in your country. We would like to know in what group your household is. Please, specify the appropriate number, counting all wages, salaries, pensions and other incomes that come in.

    http://www.worldvaluessurvey.org/WVSDocumentationWV6.jsp

    Mon problème avec cette étude c’est que les résultats semblent démontrer que les avantages non pécuniaires du syndicalisme (sécurité d’emploi, liens sociaux, citoyenneté, etc.) sont très importants dans la satisfaction de vie du travailleur. À « satisfaction de vie » égale, le travailleur syndiqué n’aurait pas besoin d’une rémunération globale aussi élevée que le travailleur non syndiqué. C’est l’argument par excellence de la droite. Pour la droite, la sécurité d’emploi est une mine d’or pour les syndiqués et pour cette raison, il est possible, par exemple, de geler les salaires dans la fonction publique sans nuire au recrutement. Je ne suis pas d’accord avec ce point de vue et pour cette raison je suis soulagé que cette étude et ses lacunes ne changent pas mes a priori sur cette question.

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  6. 23 décembre 2014 13 h 34 min

    «À « satisfaction de vie » égale, le travailleur syndiqué n’aurait pas besoin d’une rémunération globale aussi élevée que le travailleur non syndiqué. C’est l’argument par excellence de la droite.»

    Il est rare que la droite (économique, en tout cas) utilise la satisfaction ou le bonheur comme incitatif. Elle a plutôt tendance à considérer que le prix (ici, le salaire) est le seul signal important dans tout marché.

    «et pour cette raison, il est possible, par exemple, de geler les salaires dans la fonction publique sans nuire au recrutement»

    Là, oui, ça, on entend cela! Et pas seulement à droite! Sauf que à peine un peu plus de 50 % des employés de l’État bénéficient de la véritable sécurité d’emploi. Cela dit, il est vrai que la droite ne s’encombre pas des faits de ce genre!

    «ce point de vue et pour cette raison je suis soulagé que cette étude et ses lacunes ne changent pas mes a priori sur cette question.»

    Moi, au contraire, j’ai toujours pensé que le premier avantage du syndicalisme est, comme je l’ai écrit dans le billet, de « pouvoir amoindrir l’arbitraire patronal et retrouver leur dignité». Malgré les lacunes de cette étude, je suis bien content que ces avantages aient été au moins considérés!

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  7. Ken Howe permalink
    24 décembre 2014 10 h 14 min

    Je voulais mentionner à ce sujet les constats rapportés par Daniel Kahneman (dans son Les Deux vitesses de la pensée) qui s’attarde assez longuement sur l’auto-évaluation du bonheur / satisfaction de vie. Il soulève de grands problèmes avec presque toutes ces études. À titre d’exemple, je cite la différence du niveau de satisfaction de vie rapporté par des étudiants lorsque la question était posée ensemble avec une question sur leur vie amoureuse. Quand les chercheurs ont posé cette autre question en premier, la corrélation entre celle-là et le niveau de satisfaction de vie a été très marquée, mais en renversant l’ordre des questions on l’a fait disparaître complètement. On a aussi réussi à modifier grandement le niveau de satisfaction rapporté en plaçant une pièce de monnaie sur le chemin du répondant ou par divers autres moyens.

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  8. 24 décembre 2014 11 h 10 min

    Kahnemann est vraiment l’autorité dans le domaine. Cela dit, je crois que votre commentaire va dans le sens de ce qu’avancent les auteurs de l’étude quand ils disent que «plus les questions sont simples, meilleurs en seront les résultats.».

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