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Le libéralisme de Hayek

22 décembre 2014

hayek-DostalerAvec ce troisième billet portant sur lui, on dira peut-être que je suis fasciné par Friedrich Hayek, et on n’aura pas tort! Quand on m’a parlé du livre que le regretté Gilles Dostaler a écrit sur lui, Le libéralisme de Hayek, je n’ai pas hésité à me le procurer! Je dois ajouter que j’ai adoré les deux livres de Gilles Dostaler que j’ai lus auparavant, le superbe Keynes et ses combats et le passionnant et déroutant Capitalisme et pulsion de mort, écrit avec Bernard Maris.

Le contenu

Le premier chapitre du livre est consacré à la biographie de Hayek. Cela est loin d’être superflu, car les événements qui ont marqué sa jeunesse ainsi que ses rencontres ont eu une grande importance sur son alignement politique. La prise de pouvoir de gouvernements socialistes, des émeutes de milices ouvrières ainsi que des poussées d’hyperinflation ont notamment stimulé son individualisme et sa répugnance pour le socialisme. De même, sa rencontre avec Ludwig von Mises l’a fait passer «dans un camp libéral radicalement opposé au socialisme».

Comme John Maynard Keynes, qui était à la fois un ami et un adversaire dans le domaine de l’économie, Hayek rejetait les prétentions scientifiques du courant dominant en économie et en sciences sociales (le scientisme). Dostaler résume ainsi la pensée de Hayek à ce sujet : «Ceux qui croient faire œuvre rigoureuse dans le domaine des sciences sociales n’ont d’ailleurs, la plupart du temps, pas vraiment compris les méthodes des sciences naturelles». Sans généraliser autant, j’ai pensé la même chose à de très nombreuses reprises! Dans la même veine, Dostaler parle de la dénonciation par Hayek du «mythe de l’unification de la science, de l’explication rationnelle de la totalité des phénomènes naturels et sociaux». Là encore, j’appuie sans réserve cette vision.

Keynes et Hayek rejetaient tout deux l’utilisation des mathématiques en économie. Cette citation de Hayek pourrait d’ailleurs avoir été écrite par Keynes : «Le nombre de variables distinctes qui, dans tout phénomène social particulier, déterminera le résultat d’un changement donné, sera en règle générale beaucoup trop grand pour que l’esprit humain puisse les maîtriser et les manipuler effectivement». On peut d’ailleurs s’étonner que, avec des prémisses semblables, Keynes et Hayek ait pu arriver à des conclusions quasi opposées!

S’il était un adversaire de la redistribution, Hayek, tout comme Milton Friedman, appuyait l’instauration d’un niveau minimum de revenu : «L’assurance d’un certain minimum de ressources pour chaque individu, ou une sorte de niveau de base au-dessous duquel personne ne risque de tomber même s’il est incapable de pourvoir à sa subsistance, voilà qui peut être considéré non seulement comme une protection tout à fait légitime contre un risque commun à tous, mais encore comme un élément nécessaire de la Société élargie où l’individu n’a plus désormais de créance morale sur les membres du petit groupe particulier dans lequel il est né». Appuyer un revenu de base et se dire contre toute forme de redistribution apparaît contradictoire à Dostaler. Hayek rejette en plus l’impôt progressif qu’il considère comme une «spoliation illégitime d’un groupe qui contribue puissamment à la croissance économique et même au progrès d’une civilisation». Cette position, difficilement compatible avec son désir d’instaurer un revenu de base, illustre son élitisme et est carrément un appui à la théorie du ruissellementtrickle down» en anglais), théorie de plus en plus contestée de nos jours, avec raison!

Dostaler s’attarde longuement sur la vision de la liberté de Hayek. Cette vision est de fait fondamentale, puisqu’elle est le point central de ses positions économiques et politiques. Hayek rejette une à une les différentes formes de liberté positive : liberté comme droit, liberté utilitariste, pouvoir faire ce qu’on veut, liberté intérieure (lorsqu’une personne est guidée «dans son action par sa raison et ses convictions plutôt que par les circonstances ou des impulsions temporaires») et liberté politique (Hayek en dit que : «Un peuple libre en ce sens-là n’est pas nécessairement un peuple d’hommes libres»). Il préfère la liberté négative, définie par l’absence de coercition : «Cette condition humaine particulière où la coercition de certains par d’autres se trouve réduite au minimum possible dans une société».

Le livre présente bien d’autres positions de Hayek qu’il serait ici trop long à résumer. Il aborde notamment sa vision de l’économie (théorie, méthodes, prix, monnaie, capital, investissements, fluctuations, place de l’État et fiscalité), de la société (résultat d’un ordre spontané et non construit consciemment par l’homme), du droit, de la démocratie, etc.

Même si Hayek est souvent associé au néolibéralisme, notamment en raison de «sa remise en cause de l’interventionnisme keynésien» et de «son exaltation des vertus du marché», Dostaler considère qu’il s’en éloigne sur bien des plans. Tout d’abord, il rejetait le laisser-faire, accordant une place importante à l’État. Il s’éloignait aussi des monétaristes comme Friedman (dont la thèse repose sur le «positivisme logique» avec lequel Hayek était en complet désaccord depuis sa jeunesse), des néoconservateurs comme Robert Lucas (en raison de leur formalisme mathématique et leur prétention à faire des prévisions parfaites) et même des libertariens «dont plusieurs se réclament de lui» (tant en raison de «la connotation anarchiste de leurs positions» que par la place que Hayek donnait à l’État).

Dostaler conclut que Hayek fut un penseur brillant et original qui a su se démarquer des économistes techniciens en vogue à son époque, tant par sa polyvalence que par sa démarche. Il déplore par contre les nombreuses contradictions dans sa vision de l’économie et de la société, et dans ses raisonnements. Alors qu’il accuse les interventionnistes d’être des «rationalistes constructivistes», il cherche à «donner des fondements rationnels au libéralisme». Il voit la société comme le résultat d’un ordre spontané, mais cherche à construire une constitution idéale, démarche qui n’a rien d’un ordre spontané (au contraire tout à fait construit). Il a un temps tenté de bâtir une théorie de la monnaie, mais a plaidé par la suite pour la nécessité d’assurer la neutralité de la monnaie. Alors que ses premiers livres tentent d’expliquer comment éviter les fluctuations économiques, il prétend par la suite qu’elles sont inévitables. Dostaler mentionne d’autres contradictions, mais je vais m’en tenir à celles-là. Dostaler termine sa conclusion en revenant sur l’originalité de la pensée de Hayek, sur sa polyvalence, sur son érudition, sur son honnêteté intellectuelle et sur sa fidélité à ses convictions, trait de caractère qui a pourtant contribué à le mettre au ban de la communauté universitaire (rappelons qu’il n’a pas pu enseigner en économie à l’Université de Chicago parce que sa pensée se distinguait trop de l’idéologie néoclassique des économistes qui contrôlaient le département d’économie).

Les encadrés

L’auteur a ajouté dans la plupart des chapitres des encadrés qui présentent des éléments connexes, éléments qui auraient par contre alourdi la lecture s’il les avaient insérés dans le corps du texte. Dans ces encadrés toujours clairs et pertinents, il aborde notamment :

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Si Hayek et la pensée économique vous intéressent, c’est selon moi le livre à lire (il faut dire que je n’en ai pas lus d’autres à son sujet!). Ce livre est clair, précis, court (128 pages, mais avec de petits caractères) et se lit bien. Dostaler réussit à bien rendre le sujet, même s’il est idéologiquement bien loin de Hayek! Les encadrés m’ont en plus permis de mieux comprendre certains concepts qui m’apparaissaient nébuleux (comme l’individualisme méthodologique). En fait, ce livre m’a donné le goût de lire d’autres textes de Gilles Dostaler!

7 commentaires leave one →
  1. Daniel Bélanger permalink
    22 décembre 2014 11 h 27 min

    Merci Jeanne, article super intéressant!
    Dommage que ma liste de Noël soit déjà faite, j’y aurais bien ajouté ce livre 🙂

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  2. 22 décembre 2014 12 h 54 min

    Merci!

    Comme ce livre date déjà de 13 ans, il sera encore pertinent quand il datera de 14 ans!

    J’aime

  3. THE LIBERTARIAN BADASS permalink
    23 décembre 2014 11 h 40 min

    J’adore ce passage, ça m’inspire! 🙂
    « Même si Hayek est souvent associé au néolibéralisme, notamment en raison de «sa remise en cause de l’interventionnisme keynésien» et de «son exaltation des vertus du marché»… »

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  4. 23 décembre 2014 11 h 42 min

    Je n’en doute pas!

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  5. Robert Lachance permalink
    14 décembre 2019 8 h 48 min

    « Dostaler termine sa conclusion en revenant sur l’originalité de la pensée de Hayek, »

    Dans La juste inégalité : Essai sur la liberté, l’égalité et la démocratie, 1995, Robert Dutil page 209 a retenu cette idée d’Hayek (j’ai pris la liberté de copier en plus de paragraphes pour faciliter la lecture) :

    Il semblerait donc convenable pour la mission propre de légiférer, d’avoir une assemblée d’hommes et de femmes élus à un âge assez mûr et pour une durée assez longue, par exemple de quinze années, afin qu’ils n’aient pas la préoccupation de leur réélection.

    Après ce terme, afin de les rendre absolument indépendant de la discipline de parti, il ne seraient pas rééligibles; en revanche, pour qu’ils n’aient pas à retourner gagner leur vie sur le marché, ils seraient assurés d’un emploi public dans des positions honorifiques et politiquement neutres, comme celle de juge de paix.

    Ainsi, pendant la durée de leur mandat de législateurs, ils n’auraient à se soucier ni de l’appui d’un parti ni de leur avenir personnel.

    Pour qu’une telle idée soit réalisable, il faudrait que seuls soient éligibles des gens ayant déjà fait leurs preuves dans les activités ordinaires de la vie; et pour éviter que l’assemblée ne comporte une proportion trop élevée de vieilles personnes, il serait sans doute sage de s’en remettre à ce fait d’expérience, que les contemporains d’un individu sont des juges les plus équitables; l’on demanderait donc aux gens d’une même classe d’âge, une fois dans leur vie – par exemple dans l’année civile de leur quarante-cinquième anniversaire – de choisir parmi eux des représentants élus pour 15 ans.

    Le résultat serait une Assemblée législative d’hommes et de femmes âgés de 45 à 60 ans, dont un quinzième serait remplacé chaque année. L’ensemble serait ainsi un reflet de cette partie de la population qui a déjà acquis de l’expérience et eu l’occasion de mériter de la réputation, mais les membres seraient encore dans leurs meilleures années […]

    L’on serait sans doute amené à prévoir un mode indirect d’élection, avec des délégués régionaux élisant parmi eux le représentant. Ce serait une incitation de plus pour chaque circonscription, à choisir comme délégués des personnes ayant assez belle réputation pour avoir la chance d’être choisies au second vote. La route de la servitude, 1944.

    Dutil s’est inspiré de cette idée en inventant sa « démocratie modulaire ».

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  6. 14 décembre 2019 11 h 17 min

    Original et pas près de se réaliser (heureusement)!

    Aimé par 1 personne

  7. Robert Lachance permalink
    14 décembre 2019 12 h 13 min

    Bref, c’était pour en revenir là, là là.

    https://jeanneemard.wordpress.com/2019/12/09/nous-nirons-plus-aux-urnes/#comment-35741

    Je mijote.

    Au plan économie d’échelle, c’est à y penser.

    En gain de ce qui s’appelle maintenant démocratie selon Francis Dupuis-Déri, j’ai pas compilé faute de titre de variable.

    Aimé par 1 personne

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