Skip to content

Houellebecq économiste

29 décembre 2014

houellebecqJe ne me souviens plus exactement ce qui m’a amené à lire Houellebecq économiste de Bernard Maris. D’une part, je n’ai jamais lu de livre de Michel Houellebecq, même si son nom me disait quelque chose. D’autre part, j’aime bien ce que je connais de Bernard Maris, même si je ne l’ai pas lu beaucoup. J’ai grandement apprécié son intervention dans le documentaire L’encerclement de Richard Brouillette, et ai savouré le livre qu’il a écrit avec Gilles Dostaler (Capitalisme et pulsion de mort).

Prologue

Le prologue de ce livre m’a un peu irrité. Si je n’ai rien contre sa critique de la place démesurée qu’on accorde aux économistes dominants (ou néoclassiques, néolibéraux, etc.) dans notre société, j’ai moins aimé qu’il ne fasse aucune distinction entre ces économistes et les hétérodoxes, comme lui! C’est sûr qu’il fait exprès d’adopter un tel ton, ironique et sans nuance, mais je craignais que le livre se poursuive de la même façon. J’avais même de la difficulté à déterminer s’il se moquait des contenus à saveur économique des romans de Houellebecq ou si, au contraire, il les appréciaient.

Les chapitres

Plutôt que d’aborder les contenus qui portent sur l’économie des romans de Houellebecq chronologiquement (ou livre par livre), il les a plutôt regroupés par thèmes.

– Les individus : Maris s’attarde dans ce premier chapitre sur le fait que l’univers construit par les économistes classiques est uniquement basé sur la recherche utilitaire du bien-être, ne laissant aucune place à la société, à l’altruisme, à la générosité et à la bonté. Tout en citant des extraits des romans de Houellebecq (c’est le but de ce livre!) allant dans ce sens, ridiculisant par exemple les hypothèses irréalistes des économistes classiques, Maris explique l’illogisme de bien des concepts économiques, comme la «loi» de l’offre et la demande et l’assimilation de l’être humain à une machine qui ne réagit qu’en fonction d’incitatifs. Houellebecq a par exemple écrit :

«Nous refusons l’idéologie libérale parce qu’elle est incapable de fournir un sens, une voie à la réconciliation de l’individu avec son semblable dans une communauté qu’on pourrait qualifier d’humaine»

L’entreprise et la destruction créatrice : Ce chapitre se concentre sur les questions abordées par Houellebecq qui touche l’entreprise, y compris la publicité, les besoins insatisfaits, la concurrence, l’équilibre, la destruction créatrice (qu’on pourrait aussi assimiler à la création de la destruction…), l’obsolescence programmée, le salaire, l’entrepreneuriat, etc. Que de sujets profonds pour un livre portant sur l’analyse de romans!

– L’infantilisme des consommateurs : Ce que Maris appelle l’infantilisme des consommateurs me fait penser à la consommation ostentatoire. Il parle en effet de la pulsion toujours insatisfaite du consommateur, de son désir d’obtenir toujours de nouveaux objets. Mais, il a préféré se baser sur Keynes que sur Veblen (le premier à avoir parlé de consommation ostentatoire), ce qui n’est pas un mauvais choix! Cet infantilisme se manifeste par exemple par les «J’le veux» que je lis souvent sur Facebook au-dessus d’une photo d’un bidule…

– L’utile et l’inutile : L’utilité est trop souvent associée à ce qui sert l’économie marchande. On l’a vu quand le gouvernement a décrété que la vulgarisation scientifique à l’intention des enfants n’est pas un objectif louable, que seul «le développement de la culture d’innovation en entreprise » l’est. Bon, il a fini par reculer, mais l’alignement original allait dans ce sens. Maris joue avec ce concept pour à la fois dénoncer ceux qui trouvent les arts inutiles, alors que lui, ce sont les cadres, les agents commerciaux, les responsables des relations publiques et les publicitaires qu’il juge inutiles, pire, parasitaires!

«Les ouvriers, les techniciens ont son respect [celui de Houellebecq], les communicants son mépris, qu’il offre aussi généreusement aux publicitaires, journalistes et aux autres «métiers» de l’ère de l’information et de l’amusement. (…) Ce n’est pas parce que l’on fait de l’argent que l’on crée de la richesse. Les commerciaux, les gens de la com, les spéculateurs font [de] l’argent, mais ne créent pas de richesse, de valeur, sinon fausse, comme celle qui s’accumule dans les bulles boursières et immobilières.»

– Au bout du capitalisme : Le bout du capitalisme, c’est entre autres le détournement sens de la théorie de l’évolution de Darwin par l’application du darwinisme social : nous sommes tous en concurrence et pour survivre et évoluer, le fort doit écraser le faible. Par exemple, Thomas Robert Malthus prétendait qu’on ne doit pas aider les pauvres, car cela les incitent à se multiplier et leur enlève l’obligation de s’en sortir par eux-mêmes. N’oublions pas que Malthus était un pasteur anglican! Ce genre de théorie séduit encore de nos jours trop de monde, malheureusement…

Malthus croyait que la Terre n’avait pas assez de ressources pour faire vivre toute sa population à son époque. Il avait bien sûr tort. Mais, il n’empêche qu’on doit de nos jours se poser cette question, mais surtout éviter de lui apporter une réponse semblable à celle de Malthus!

Épilogue

Alors que Houellebecq parle de «l’irréversibilité absolue de tout processus de dégradation, une fois entamée», la théorie dominante en économie voit le temps réversible, la main invisible ramenant toujours tout dérèglement vers l’équilibre. Pas besoin de se préoccuper de l’épuisement des ressources et du réchauffement climatique, l’équilibre reviendra (ironie, j’imagine…).

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Lire! Malgré un début chancelant, le reste du livre se lit facilement, les exemples des écrits de Houellebecq venant toujours appuyer les explications très accessibles de Maris. Bon, il est exubérant, en met souvent plus que nécessaire, mais c’est ce qui fait son charme…. Le procédé demeure original et bien utilisé. J’imagine que c’est encore mieux si on a déjà lu les romans de Houellebecq!

Publicités
6 commentaires leave one →
  1. 5 janvier 2015 14 h 23 min

    D’abord merci pour vos articles, qui m’apprenent beaucoup et me donnent des arguments objectifs pour discuter, surtout avec mon père, qui est sous-secrétaire au conseil du trésor, et m’amènent vers des lectures que je n’aurais sans doute pas fait. Ensuite quand vous parlez de la main invisible, se peut-il que vous n’utilisiez pas le bon sens? C’est à dire que vous utilisez le sens généralement admis mais qui, semble t-il, n’est pas le bon! Je n’ai pas lu Wealth of Nations, mais d’après Chomsky, ce serait le cas(https://www.youtube.com/watch?v=eaZORYaygo0). Voici d’ailleur le passage,

     »By preferring the support of domestic to that of foreign industry, he intends only his own security; and by directing that industry in such a manner as its produce may be of the greatest value, he intends only his own gain, and he is in this, as in many other cases, led by an invisible hand to promote an end which was no part of his intention. Nor is it always the worse for the society that it was not part of it. By pursuing his own interest he frequently promotes that of the society more effectually than when he really intends to promote it. I have never known much good done by those who affected to trade for the public good. »

    Cela dit, le concept(ou devrais-je dire dogme) d’invisible hand, tel qu’admis, et bel et bien réel.

    J'aime

  2. 5 janvier 2015 17 h 29 min

    «quand vous parlez de la main invisible, se peut-il que vous n’utilisiez pas le bon sens?»

    La notion de la main invisible que j’ai écrite dans ce billet est celle de Bernard Maris (dans sa conclusion). Ce serait donc à lui de reprocher cette utilisation!

    Selon wiki, l’interprétation de Chomsky est plus spécifique au sens que lui donnait Smith. Par contre, celle de Maris est celle qui est la plus utilisée par ceux qui ont récupéré les idées de Smith (voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Main_invisible#Une_reprise_des_id.C3.A9es_de_Smith_.3F . Dans ce sens, elle me paraît acceptable. Surtout qu’il l’utilise avec humour…

    Il est certain que Smith n’a pas pu lui donner le sens de retour automatique à l’équilibre, parce que, à moins que je ne m’abuse, cette notion est venue par après.

    Aimé par 1 personne

  3. 6 janvier 2015 14 h 43 min

    Je viens de lire par hasard un texte très intéressant sur la pensée de Adam Smith et la récupération faite par les néo-classiques de la main invisible, sur le lien entre les intérêts personnels et le bien collectif. Même l’interprétation de Chomsky serait partielle…

    http://iasc-culture.org/THR/THR_article_2014_Fall_McRorie.php

    J'aime

  4. benton65 permalink
    8 janvier 2015 20 h 20 min

    Mes condoléances pour la famille de M. Maris…. c’est triste…

    Aimé par 2 people

  5. 8 janvier 2015 22 h 12 min

    En effet… J’ai failli laisser un commentaires comme le tient hier, mais, bon, je ne savais pas trop quoi dire. Merci!

    J'aime

  6. 9 janvier 2015 18 h 07 min

    Tiens, Bernard Maris justement sur la main invisible…

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :