Skip to content

La richesse et les lobbys

24 janvier 2015

oxfam_richesseJe n’ai pas l’habitude d’écrire sur des sujets qui sont bien traités par les médias… à moins que ceux-ci aient omis de parler de certains de leurs aspects importants. Ce fut le cas du traitement médiatique du rapport d’Oxfam intitulé Insatiable richesse : toujours plus pour ceux qui ont déjà tout. Si on a parlé allégrement de l’augmentation de la part des richesses par le 1 % le plus riche (qui en posséderait plus de 50 % en 2016 si la tendance se maintient) et par les 80 personnes les plus riches (qui en possèdent autant que les 50 % de la population mondiale la plus pauvre, alors que cela en prenait 388 en 2010, il n’y a que quatre ans!), il y a une partie importante de ce rapport qui n’a pas été abordée, soit l’influence des lobbys sur les politiques gouvernementales. Pourtant, ce rapport n’a que 14 pages…

En fait, je n’ai pris connaissance que de courtes remarques à ce sujet et ce, seulement à deux endroits : dans cet article du Devoir («Oxfam reproche aux entreprises de certains secteurs, comme la finance et l’industrie pharmaceutique, de dépenser des millions afin d’influencer le pouvoir et de s’assurer que l’encadrement réglementaire demeure minimal») et dans une intervention de Ianik Marcil au cours de l’émission RDI économie de lundi dernier (19 janvier, voir entre 6 minutes 05 et 7 minutes) .

«On ne peut pas faire l’économie de la question politique et morale derrière ça. (…) Le chiffre précis ne compte pas. Le problème, c’est que ça induit un déséquilibre politique et moral dans le sens où ces 80, 100, 200 personnes peuvent changer le cours du monde en ayant des besoins démesurés par rapport à une grande partie de la population et influencer des décisions politiques, économiques, de la planification comme on le voit par exemple en Europe présentement où on a des décisions majeures à prendre, comme on le voit au Japon et comme on le voit ici. Le problème, il est aussi moral. Il ne faut pas évacuer cette question-là, peu importe la précision de la mesure»

Je suis loin d’être certain que Ianik parlait directement de la partie du rapport d’Oxfam sur les lobbys (en fait, je suis presque certain que ce n’était pas le cas), mais il a très bien expliqué la dynamique du pouvoir démesuré des riches et ses conséquences, qu’elles s’expriment par des lobbys ou autrement.

Les lobbys de deux secteurs

La partie du rapport qui porte sur les lobbys ne compte que trois pages (7 à 9). Elle s’attarde en premier sur les dépenses de lobbying de l’industrie de la finance et des assurances, et des secteurs pharmaceutique et des soins de santé. On y apprend que «En 2013, le secteur de la finance [y compris les assurances] a dépensé plus de 400 millions de dollars dans des activités de lobbying aux États-Unis, soit 12 % du montant total consacré aux activités de lobbying dans le pays cette même année, tous secteurs confondus». Non seulement cette somme est-elle énorme, mais elle nous montre qu’il s’est dépensé cette année-là aux États-Unis plus de 3,3 milliards $ en activités de lobbying (comptabilisées…)! En plus, «dans le cadre des élections de 2012, les entreprises de ce secteur ont dépensé 571 millions de dollars pour financer certaines campagnes électorales». Le rapport ajoute que le nombre de milliardaires dans ce secteur est passé de 141 à 150 et que leur fortune a augmenté de 94 milliards $ au cours de la dernière année. Y aurait-il un lien de causalité entre ces deux observations?

Dans l’Union européenne, l’investissement déclaré de cette industrie en frais de lobbying ne s’est élevée «qu’à» 150 millions $. Par contre, tous les pays européens ne possèdent pas de registres de lobbyistes, ce qui laisse penser aux auteurs du rapport que cette somme est fortement sous-estimée. Le nombre de milliardaires dans ce secteur est passé de 31 à 39 et leur fortune a augmenté de 34 milliards $.

Le rapport souligne que le renflouement des entreprises de ce secteur après la crise a coûté aux contribuables des États-Unis environ 21 milliards $. Par contre, le salaire médian du contribuable qui a payé pour ce renflouement «n’a pas encore retrouvé son niveau d’avant la crise».

Le rapport présente ensuite le portrait équivalent du lobbying pour les secteurs pharmaceutique et des soins de santé. Je ne répéterai pas le processus qui est semblable, si ce n’est qu’ils ont dépensé encore plus aux États-Unis (487 millions $) et passablement moins en Europe (50 millions $). Le rapport compare les sommes que les trois entreprises pharmaceutiques (GSK, Johnson and Johnson et Novatis) qui ont le plus contribué à la lutte contre le virus Ebola (qui « menace les vies et les moyens de subsistance de millions de personnes en Guinée, en Sierra Leone et au Liberia») y ont consacré (3 millions $) à celles qu’elles ont «investi» en lobbying (18 millions $). Le rapport met en perspectives l’ampleur de la crise pour ces pays.

«Pour mettre le financement de la crise Ebola en perspective, la Banque mondiale estime que les coûts pour la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone représentaient un manque à gagner de 356 millions de dollars en 2014, et de 815 millions supplémentaires en 2015 si l’épidémie ne peut pas être contenue rapidement. La plus forte hausse des revenus d’un seul milliardaire opérant dans le secteur pharmaceutique entre 2013 et 2014 pourrait suffire à payer trois fois le coût total estimé à 1,17 milliard de dollars pour la période 2014–2015.»

Le lobbying aux États-Unis et au Québec

«Les milliards dépensés par les entreprises dans des activités de lobbying, leur conférant un accès direct aux législateurs et aux responsables de l’élaboration des politiques à Washington et à Bruxelles, sont un investissement calculé. On s’attend à ce que ces milliards génèrent des politiques créant un environnement commercial plus favorable et plus rentable qui compensera très largement les coûts de lobbying.»

oxfam_richesse1Cette citation va directement dans le sens de ce que disait Ianik à RDI économie! Le tableau ci-contre montre les actions de lobbying en 2013 selon l’objectif poursuivi par les lobbyistes des États-Unis. Les trois principaux sujets abordés sont au cœur des politiques économiques et sociales de ce pays : budget, fiscalité et santé (surtout dans le contexte de l’entrée en vigueur du «Obamacare» en octobre de cette année-là). Les entreprises qui «investissent» en la matière visent bien sûr à contribuer le moins possible au financement de l’État et à bénéficier le plus possible de ses dépenses. On ne s’étonnera pas alors que la première recommandation de ce rapport vise justement à «Faire travailler les États pour les citoyens»…

Et, cela ne se passe pas qu’aux États-Unis, mais aussi au Canada et au Québec. On se rappellera que Québec solidaire avait préparé en novembre 2013 un dossier étoffé sur le lobbyisme. En fait, il serait bien compréhensible qu’on ne s’en rappelle plus, car la couverture médiatique de ce dossier avait été minimale. On y montrait pourtant plein d’exemples sur la présence du lobbying au Québec et sur ses conséquences. Et quels étaient les secteurs les plus actifs? Non, pas la finance, mais l’industrie minière, qui revendiquait à elle seule 30 % des activités de lobbying entre 2002 et 2013, suivie de l’industrie éolienne (22 %), de l’industrie pharmaceutique (tiens, tiens, un suspect régulier… 20 %) et de l’industrie des hydrocarbures (même si cette industrie était quasiment inexistante au début de cette période) avec 12 % des activités. Si on fait le lien entre ces activités et les décisions des dernières années (Plan Nord et le Nord pour tous, développement de l’énergie éolienne par le secteur privé plutôt que par Hydro-Québec, vente des droits d’Hydro-Québec en énergie fossile au privé, refus répété des gouvernements de faire diminuer le coût des médicaments – en adoptant Pharma-Québec ou autrement – etc.), on peut bien penser que ces corrélations ne sont pas nécessairement des causalités, mais on peut se permettre d’au moins se poser des questions…

Et alors…

Cela peut sembler répétitif de sans cesse dénoncer les mêmes tares de notre système économique et politique, mais il change peu et ce peu ne va surtout pas nécessairement dans le bon sens. Reste que les études d’Oxfam et de Québec solidaire sur le lobbying ont beaucoup de points communs, notamment en soulignant l’emprise des plus riches sur les politiques de nos gouvernements et en constatant la faible couverture médiatique de ces activités et des études qui les dénoncent!

Au lieu de trépigner sur des chiffres qui sont attirants, comme de savoir si le 1 % le plus riche de la Terre possède 30 %, 40 %, 50 % ou 60 % des richesses, les journalistes devraient réaliser que cette concentration de richesse, peu importe son niveau exact, transforme graduellement nos démocraties en ploutocratie, rien de moins!

Publicités
7 commentaires leave one →
  1. benton65 permalink
    24 janvier 2015 15 h 13 min

    C’est connu au Québec…. la puissance des syndicats qui contrôlent nos gouvernement!!!

    Aimé par 2 people

  2. youlle permalink
    24 janvier 2015 18 h 53 min

    « …les journalistes devraient réaliser que cette concentration de richesse, peu importe son niveau exact,… »

    Il n’y a pas que la CIA qui influence les médias.

    Devinez qui a une très grande influence, pour ne pas dire énorme sur la presse du Québec.

    J'aime

  3. Mathieu Lemée permalink
    24 janvier 2015 20 h 18 min

    La concentration de la presse entre les mains de personnalités aussi riches que les entreprises qui usent de ces lobbys pour faire avancer leur cause politiquement laisse croire même que les médias sont un lobby en eux-mêmes.

    J’en tiens pour exemple Gesca, qui a su tirer profit, grâce au lobby, des éoliennes grâce à son partenariat avec EDF entre autres et ses liens avec Enbridge, et de son influence au Pari Libéral.

    Aimé par 2 people

Trackbacks

  1. Le lien entre le revenu et le patrimoine des ménages québécois |
  2. Les usurpateurs |
  3. Les lobbys |
  4. La richesse extrême et le mérite |

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :