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Économistes : deux critiques pour le prix d’une!

26 janvier 2015

économistesJe crois que je ne lis pas assez de romans. Je me vois donc contraint (par moi-même) de présenter deux essais dans ce billet… Comme les deux portent sur les économistes, le premier directement, le deuxième indirectement, ce regroupement ne devrait pas être trop déroutant…

À quoi sert un économiste

Avec un titre comme celui-là, je pensais que À quoi sert un économiste de Mariana Heredia serait un livre léger. Il est en fait l’adaptation d’une thèse de doctorat en sociologie… Malgré cela (et le fait que les notes sont regroupées à la fin du livre, grrrrrrrr), il demeure en général facile d’accès..

Ce livre part du postulat que tous les économistes appartiennent à la même école de pensée associée au néolibéralisme. Elle écrit par exemple en introduction une phrase qui débute ainsi : «L’émergence des économistes comme un collectif clairement défini, solidaire et homogène, et son association avec le néolibéralisme (…)». Pourtant elle sait bien que les économistes n’appartiennent pas tous à cette école, car elle cite plusieurs économistes hétérodoxes dans son livre. En partant de ce postulat, elle fait ce qu’elle reproche (avec raison) aux économistes néolibéraux, c’est-à-dire de partir d’une hypothèse fausse et d’élaborer ensuite sur cette fausseté en s’imaginant que ses conclusions seront valables.

Malgré ce départ douteux, ce livre n’est pas sans intérêt (même s’il n’est pas capital!). Elle y soulève par exemple pertinemment que la «science économique» s’éloigne de plus en plus des autres sciences sociales et que le courant dominant se revendique de façon abusive des sciences naturelles. Elle observe correctement que cette association avec les sciences naturelles est inexacte et mène à des «lois» économiques qui ne s’observent pas dans la réalité.

L’auteure élabore beaucoup sur le rôle des économistes comme experts que les décideurs consultent de plus en plus sur un éventail sans cesse croissant de sujets. Elle conclut cette démonstration par une phrase que j’ai bien aimée : «nous sommes de plus en plus confrontés à des situations dans lesquelles l’expert évalue sans décider, le responsable politique décide sans évaluer». Cela s’observe clairement ici, quand on a constaté par exemple que le gouvernement fédéral n’avait pas procédé à des études sur les conséquences de sa réforme de l’assurance-emploi et que le gouvernement provincial n’en produit pas plus avant de modifier l’aide sociale et le mode de paiement des services de garde, ou en gelant le salaire de ses employés et en s’attaquant aux régimes de retraite des employés municipaux.

En fait ce livre porte davantage sur l’économisme (soit l’association à l’économie de tous les faits sociaux) et sur la montée du néolibéralisme que sur les économistes. À ce sujet, elle avance fort pertinemment que :

«Dans les activités globalisées du Sud et de l’Est, alors que les indicateurs nécessaires pour les calculs «économiques» prolifèrent et se perfectionnent concernant les coûts, les prix, les demandes, les ressources naturelles, les délais de transport, l’intérêt est bien moindre quand il s’agit d’identifier les populations concernées, les impacts écologiques, le rapport entre richesse produite et richesse distribuée.

Les réformes créent ainsi une force asymétrique entre les ressources, la portée et la durée des agencements étatiques et ceux structurés et articulés par le capitalisme global. Ceux qui s’inscrivent avec succès dans ces réformes expérimentent la liberté que donnent les nouvelles modalités du gouvernement à distance. Pour les autres, le néolibéralisme ne constitue qu’un alibi pour généraliser et approfondir les contrôles, les expropriations et les inégalités du capitalisme le plus sauvage.»

Alors, lire ou ne pas lire? Même si ce livre contient des éléments intéressants, il n’apporte pas suffisamment de points de vue originaux pour justifier sa lecture. Cela est étonnant, car une thèse de doctorat devrait justement analyser des angles peu ou pas abordés ailleurs, ce qui n’est pas le cas ici. Alors, on peut passer son tour!

La fin de l’abondance

économistes1Je ne me souviens plus qui m’a demandé mon avis sur La fin de l’abondance – L’économie dans un monde post-pétrole de John Micheal Greer (présenté dans wiki comme un écrivain et occultiste), ou me l’a recommandé. Je devrais toujours noter ce genre de choses, mais ne le fais pas toujours.

– du bon et du moins bon

Ce livre contient de nombreux bons points, notamment quand il annonce la fin prochaine (ou éventuelle) de l’énergie abondante et peu chère, et insiste sur l’importance de la conserver pour les objectifs les plus importants plutôt que de la dilapider le plus rapidement possible pour augmenter les profits des sociétés (conclusion semblable à celle à laquelle j’arrivais dans ce billet datant de plus de quatre ans). Malheureusement, l’auteur s’égare souvent dans des domaines qu’il ne maîtrise manifestement pas. Il confond par exemple à de nombreuses reprises l’argent et le PIB. S’il dénonce avec raison le rôle croissant de la finance et soulève pertinemment le fait que l’argent ne produit pas de biens et services, il a une vision un peu apocalyptique des conséquences de ces réalités, prévoyant aussi bien une hyperinflation qu’une déflation… De même, quand il parle de la manipulation des données gouvernementales (par exemple sur le PIB et le chômage) par les autorités statistiques des États-Unis pour faire plaisir (ou obéir) aux politiciens (en citant des sites Internet conspirationnistes), je décroche. J’utilise des données aussi bien canadiennes que provenant d’autres pays (y compris des États-Unis) depuis assez longtemps pour connaître leur fiabilité (aussi bien que leurs forces et leurs faiblesses). Le seul exemple que l’auteur donne de façon explicite (mis à part le fait qu’il connaît beaucoup de monde en chômage, confusion courante entre les anecdotes et une situation globale) concerne la productivité, mais c’est le concept sur lequel elle repose et surtout les interprétations qu’on tire de ses données qui causent des problèmes (je l’ai assez dit), pas la fiabilité des données pour la calculer!

Small is Beautiful

Une bonne partie du livre porte sur la vision de l’économie de Ernst Friedrich Schumacher, telle que décrite dans son livre le plus connu, Small is Beautiful. J’ignore si Greer décrit correctement son contenu, mais je préfère le lire (ce que je compte faire depuis longtemps…) que de me fier à ce qu’il en dit. Je mentionnerai ici seulement que, selon l’interprétation de Greer, Schumacher diviserait l’économie en trois niveaux :

  • l’économie primaire est la production faite par la nature (aussi bien par ses ressources que grâce au soleil, au travail des abeilles, etc.);
  • l’économie secondaire est la production de biens et services découlant du travail humain;
  • l’économie tertiaire est la finance.

Cela me semble une base intéressante, mais j’en dirai davantage quand j’aurai lu le livre de Schumacher.

– encore du bon…

Même s’il divague fréquemment, j’ai bien aimé sa sortie sur ce qu’on peut mesurer, que ce soit en physique ou, encore plus, en économie :

«Ce qui peut être mesuré n’est jamais qu’un sous-ensemble du connaissable, et ce qui peut être connu dans chaque situation n’est qu’un sous-ensemble de ce qui existe. Sans oublier que certaines propriétés d’une chose qui peuvent être mesurées sur une échelle numérique ne l’empêchent pas d’avoir d’autres propriétés qui échappent à ce type de mesure.

La mauvaise logique qui considère les mesures quantitatives comme étant les seules vraiment existantes domine dans les sciences, mais son emprise est encore plus forte dans les champs d’études qui aspirent au statut de science sans vraiment y arriver. La discipline économique en est l’exemple parfait. Au fil des générations et malgré les mises en garde avisées de leurs meilleurs confrères, les économistes ont systématiquement traité le seul élément qui peut facilement et uniformément être mesuré, l’argent [je dirais plutôt le PIB], comme si c’était tout ce qui comptait. Il est facile de voir combien cette attitude peut séduire, puisqu’elle permet de tout mesurer avec la même échelle; le problème, bien sûr, est qu’elle déforme tout ce qui ne se prête pas à cette simplification et que ces facteurs déformés se révèlent le plus souvent décisifs.»

J’irais ici encore plus loin que Greer. En fait, cette attitude déforme aussi ce qui est mesuré, mettant par exemple sur le même pied un enrichissement artificiel dû à des placements dans des produits financiers et des activités vraiment utiles (comme des services de santé).

Plus loin, il explique avec pertinence qu’on devrait parler de chaos climatique (chaos dû aux différences de température entre l’air et l’eau) plutôt que de réchauffement climatique (attitude encore une fois due, selon lui, à l’obsession de la quantité). Il est en effet déjà perceptible, encore plus que le fait que la température augmente (ce qui fait l’affaire de bien du monde, surtout après une période de grand froid…) que les événements climatiques extrêmes sont de plus en plus fréquents et que ce sont ces événements qui sont le plus à craindre (avec la hausse des océans). Ce graphique (tiré de ce billet) montre clairement le découplage entre l’évolution de la température des océans et celle de la terre depuis une quinzaine d’années.

Dans une section plus technique qui m’a semblé de bonne tenue (je ne suis pas un expert en thermodynamique…), l’auteur décrit les propriétés des sources d’énergies. Il y reproche aux économistes orthodoxes (il généralise moins que Mariana Heredia, même s’il caricature souvent…) de croire que la demande d’énergie suffit à la créer (je n’ai jamais lu d’économiste dire ça, quoiqu’ils soient nombreux, comme dans la population, à être adeptes de la pensée magique en prétendant qu’on trouvera bien de nouvelles sources d’énergie quand on en aura besoin). Il montre avec brio que les sources d’énergie renouvelables, comme l’énergie solaire et éolienne, ne pourront jamais remplacer les énergies fossiles dans certaines fonctions (industrie, aviation, etc.), car pas assez concentrées. Ces sources doivent plutôt être utilisées où elles sont efficaces, soit où on n’a pas besoin d’énergie concentrée (chauffe-eau, chauffage des maisons, etc.). On devrait donc réserver l’énergie fossile (concentrée) pour les tâches auxquelles elle est nécessaire et utiliser l’énergie renouvelable ailleurs.

– encore du moins bon…

Le dernier chapitre et son épilogue sont pour moi les plus faibles du livre. C’est dommage, car c’est dans ces parties qu’il décrit ses solutions. Par exemple, il recommande de ne taxer que l’économie primaire (tant lors de l’extraction des ressources que dans leur utilisation, surtout si cette utilisation entraîne de la pollution ou des émissions de gaz à effet de serre) et l’économie tertiaire, et pas du tout l’économie secondaire, soit, entre autres, les revenus, juste après avoir souligné que les paliers élevés d’imposition des années 1950 n’ont pas nuit à l’économie, bien au contraire. Si la taxation de l’économie tertiaire (soit le secteur financier) ne me pose pas vraiment de problème (quoique l’auteur devrait être plus précis pour qu’on puisse estimer les conséquences), la foi de l’auteur en l’écofiscalité (qui a son rôle, mais n’est pas une panacée, comme je l’ai expliqué dans ce billet) est déconcertante. Cette foi dans les mécanismes du marché pour solutionner les problèmes dus à la pollution, à l’épuisement des ressources (notamment énergétiques, l’objet principal de son livre), et au chaos climatique va tellement à l’encontre de tout ce qu’il dit sur l’économie que j’en suis resté bouche bée. Pire, il ne tente même pas d’évaluer les recettes tirées ainsi, ni les conséquences d’une telle taxe sur les inégalités. Il ne parle pas non plus de l’interaction pourtant nécessaire entre l’écofiscalité et la réglementation (interdiction ou réduction de certaines activités particulièrement dommageable pour l’environnement et l’utilisation des ressources à long terme).

Il propose aussi de pouvoir appliquer la même justice aux personnes morales (entreprises) qu’aux personnes physiques, y compris l’emprisonnement et même la peine de mort! Je ne dis pas que cette proposition est mauvaise, mais il n’en analyse absolument pas les conséquences. C’est lancé comme une idée originale sans analyse, si ce n’est de dire qu’il est insuffisant de simplement imposer des amendes aux entreprises qui contournent les lois (tout à fait exact!).

Il prétend aussi que les conséquences de l’épuisement des énergies fossiles sont déjà commencées, citant comme preuve les augmentations de 2007 et 2010 du prix du pétrole… Il doit bien se gratter la tête face à la baisse actuelle de ce prix! En conséquence, il conseille à ses lecteurs à se préparer rapidement à la disparition de cette source d’énergie en aménageant des potagers domestiques, en apprenant à tous comment réparer leur maison et en se développant des sources d’énergie autonomes. Même sans désastre à craindre, ces propositions seraient loin d’être mauvaises en elles-mêmes, mais il va ensuite beaucoup trop loin :

«J’ai parlé longuement dans ce livre et dans d’autres du genre de préparatifs qui pourraient aider les individus, leurs familles et leurs collectivités à faire face à un avenir marqué par les pénuries, l’implosion économique, l’impasse politique et les risques de guerre civiles que les occasions manquées et les décisions bornées des 30 dernières années ont rendus désespérément probables aux États-Unis et ailleurs dans le monde industriel avec d’infinies variations locales. Ces préparatifs demeurent cruciaux. Il tombe sous le sens qu’il faut commencer à produire une partie de vos aliments, à diminuer radicalement votre dépendance à des systèmes technologiques complexes, à réduire autant que possible votre consommation d’énergie, à transférer au moins un des membres de votre famille de l’économie de marché à l’économie domestique et ainsi de suite.»

Ouf! Si ces prévisions sont possibles (et même probables) à long terme, l’urgence ici montrée («il faut commencer») ressemble à un discours de survivaliste… Et à qui demanderait-on de rester à la maison pensez-vous? Aux femmes, on peut s’en douter. Mais, de ça non plus, il ne parle pas.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Je suis toujours embêté quand je lis un livre qui aborde une question essentielle et dont je partage un grand nombre de constats, mais qui contient tellement d’exagérations, de prévisions catastrophistes et de confusion que je n’arrête pas de le critiquer. Chose certaine, je ne conseillerai jamais ce livre pour appuyer le discours environnemental que j’appuie pourtant.

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5 commentaires leave one →
  1. Marcus Sacapus permalink
    26 janvier 2015 11 h 28 min

    Selon Tyler Cowen, les économistes les plus influents en 2014 sont :
    1. Thomas Piketty
    2. Paul Krugman
    3. Jospeh Stiglitz
    4. Jeffrey Sachs
    5. Amartya Sen

    Tous des néoclassiques dont le plus à droite est Paul Krugman ! Doit-on les qualifier de néolibéraux ? À lire ce billet, j’ai l’impression que le livre de Mariana Heredia a été publié 30 ans en retard. Il faut que les sociologues comprennent une jour que l’école néoclassique ne se résume pas à Milton Friedman et l’école de Chicago

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  2. 26 janvier 2015 11 h 44 min

    Plutôt des néokeynésiens (à moins que votre commentaire ne soit ironique). Je connais moins Jeffrey Sachs. Sen est plus difficile à caser, un humaniste…

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  3. benton65 permalink
    26 janvier 2015 12 h 46 min

    @Marcus Sacapus

    Il y a deux types d’influents chez les économistes:
    Les économistes influents des gens et l’argent influents des économistes!

    Évidemment, l’on nomme de gauche les économistes donc les préoccupations premières sont les gens et de droite les économistes donc les préoccupations premières sont l’argent… idem a savoir si l’économie est au service des gens ou les gens au services de l’économie!

    Aimé par 1 personne

  4. Marcus Sacapus permalink
    26 janvier 2015 15 h 41 min

    Les néo-keynésiens sont des néoclassiques (synthèse néoclassique). Il ne faut pas les confondre avec les hétérodoxes post-keynésiens.

    Mon commentaire n’était pas ironique. Quand l’auteure affirme que les économistes appartiennent à la même école de pensée associée au néolibéralisme, elle parle assurément des néoclassiques. Elle associe donc Piketty, Krugman, Stiglitz, Sachs et Sen au néolibéralisme car ils ont toujours utilisé le cadre néoclassique en formulant leurs théories durant leur longue carrière. Krugman en géographie et commerce, Stiglitz en asymétrie de l’information, Sen en bien-être, etc. Même Piketty avec Le Capital au XXI siècle a eu droit a un flot de critique de la part de la « gauche » car il a utilisé un cadre néoclassique…

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  5. 26 janvier 2015 15 h 57 min

    «Il ne faut pas les confondre avec les hétérodoxes post-keynésiens.»

    Merci, mais je connais.

    «elle parle assurément des néoclassiques»

    Avez-vous lu le livre? En fait, elle distingue nettement les néokeynésiens des néolibéraux. Malgré la synthèse néoclassique, je vois une différence nette entre les néolibéraux et les néokeynésiens, qu’on oppose aux États-Unis en Saltwater contre Freshwater economists. Cela ne veut pas dire que je les approuve dans toutes leurs oeuvres, mais simplement qu’ils n’utilisent pas les mêmes modèles (ils s’opposent par exemple au modèle d’équilibre général dynamique stochastique). À l’inverse, les Saltwater n’utilisent jamais la courbe IS-LM (dont Krugman abuse, à mon avis, même s’il sait au moins distinguer cette courbe de la réalité, même si pas toujours assez!).

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