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L’indice des prix à la consommation : 100 ans de changements

14 février 2015

ipcJ’ai à de nombreuses reprises mentionné à quel point les comparaisons du pouvoir d’achat entre de longues périodes sont insensées. Je l’ai fait dans ce billet qui critiquait la vaine recherche de l’homme le plus riche de tous les temps dans un article qui comparait la richesse d’un homme ayant vécu XIVème siècle avec celle des riches d’autres époques (il n’avait même pas les moyens de s’acheter un I-Pad…), mais aussi dans une série que j’ai consacrée à l’inflation. Je basais mon argumentation sur le fait qu’on ne peut pas comparer le pouvoir d’achat d’époques où le contenu du panier de consommation est trop différent.

Une récente parution de Statistique Canada intitulée Survol du premier siècle de l’Indice des prix à la consommation au Canada est venue ajouter de l’eau à mon moulin… Je pensais ne pas apprendre grand chose en lisant ce texte, mais j’ai au contraire reçu un choc!

Historique de l’Indice des prix à la consommation

Le tableau cansim 326-0020 de cansim fournit l’indice des prix à la consommation pour le Canada à partir de janvier 1914. Mais, que représentait cet indice de 1914?

1914 : à la suite de l’inquiétude en raison de l’augmentation des prix, le ministère du Travail «a commencé à publier dans sa publication officielle, la Gazette du travail, les prix au détail moyens d’un panier de biens de première nécessité typiquement acheté par les familles ouvrières en milieu urbain», panier formé de «29 produits alimentaires, l’empois, cinq sortes de combustibles ménagers et le loyer» dans 57 villes canadiennes. On parlait à l’époque de l’indice du coût de la vie.

1918 : À la suite de l’adoption de la Loi de la statistique en 1918, le gouvernement fédéral a créé le Bureau fédéral de la statistique (BFS), l’ancêtre de Statistique Canada. Ce n’est qu’en 1927 que le BSF a produit son propre indice. Il «comprenait des indices annuels pour les aliments, le carburant, l’éclairage et le loyer, dans toutes les provinces et huit villes». Cet indice était plus étendu, mais encore bien incomplet…

1930 : est l’année de la première mise à jour de l’indice du coût de la vie. On s’est bien aperçu que les produits achetés avaient bien changé depuis 1914. On a ajouté de nombreux produits au panier, «y compris l’électricité, les vêtements, (…) les réfrigérateurs, les honoraires de médecins, les loisirs, les produits du tabac, les tarifs de tramway et les coûts d’utilisation de véhicules automobiles».

1940 : «Alors qu’auparavant la population cible de l’indice de prix du BFS était l’ensemble du Canada, la mise à jour de 1940 a redéfini la population cible comme étant constituée des familles de salariés en milieu urbain». Et, en plus, il ne s’agissait pas de toutes les familles des villes, mais des familles qui :

  • avaient à leur tête un mari et une femme et comptaient un à cinq enfants;
  • étaient complètement autonomes financièrement, gagnant de 450 $ à 2 500 $ pendant l’année visée par l’enquête; et
  • vivaient dans des unités de logement autonomes, sans partager de cuisine ou de salle de bain avec d’autres familles.

La raison de ce changement était de permettre que cet indice serve à indexer les salaires dans un grand nombre d’industries. Alors, on comprendra que l’utilisation de cet indice pour comparer le coût de la vie à cette époque n’est pas uniquement impossible en raison de la différence du panier de consommation, mais aussi en raison de celle de l’univers enquêté.

1952 : on change le nom de l’indice pour adopter celui utilisé de nos jours, de «indice du coût de la vie» à «indice des prix à la consommation» (IPC); le panier contient dorénavant 224 articles, soit 40 % de plus que le panier précédent; on a notamment ajouté : les vêtements pour enfants, davantage de fruits et de légumes frais, plus d’éléments de transport, la margarine, les préparations pour gâteau, le jus d’orange, les tablettes de chocolat, les boissons gazeuses, les manteaux de fourrure, les fers à repasser électriques, les tondeuses à gazon, l’aide ménagère, les tarifs de taxi et d’autobus, les disques de phonographe, les téléviseurs, les boissons alcoolisées et le logement en propriété.

1961 : on a enlevé les tarifs des hôpitaux (dorénavant payés par l’État) et cessé de réviser les indices antérieurs en faisant évoluer le contenu des paniers entre deux mises à jour pour éviter que des poursuites soient intentées sur les clauses des contrats (pas seulement de travail) basés sur l’IPC.

1978 : Statistique Canada (nouveau nom du BFS depuis 1971) élargit sa population cible pour inclure «toutes les familles et toutes les personnes seules des centres urbains de plus de 30 000 habitants». On s’est en effet rendu compte que les données de l’IPC étaient beaucoup plus largement utilisées qu’auparavant, notamment pour les programmes sociaux, comme la sécurité de la vieillesse, le régime des rentes du Québec (RRQ) et le régime de pension du Canada (RPC), l’aide sociale, etc. Il était donc de moins en moins pertinent de ne considérer que les «familles de salariés en milieu urbain».

1985 : rien de majeur, mais on a remplacé les téléviseurs en noir et blanc par ceux en couleur, et on a ajouté les fours micro-ondes, les magnétoscopes et les lentilles cornéennes (j’en porte depuis 1969…).

1995 : j’ai appris à ma grande surprise que ce n’est qu’en 1995 que la population cible de l’IPC a inclus tous les ménages, peu importe la taille de leur localité ou leur statut. J’ai aussi appris que :

«La réduction de la taille de l’État, dans les années 1990, a entraîné la réduction du financement de plusieurs programmes de Statistique Canada, y compris le programme de l’IPC. Le nombre de prix relevés sur le terrain utilisés chaque année dans le calcul de l’IPC a été réduit de façon significative pendant cette décennie.»

Bref, les attaques contre Statistique Canada n’ont pas été inventées par le gouvernement actuel, même s’il a surpassé tous les gouvernements antérieurs à cet effet…

Je pourrais continuer à parler des ajouts au panier utilisé (téléphones interactifs, tablettes, services d’accès à Internet, etc.), mais je préfère terminer ce billet avec un graphique éloquent (tiré de la page 20 du document) qui montre l’ampleur des changements au panier de consommation.

ipc1

Ce graphique montre clairement l’évolution de l’importance des achats dans quatre catégories de consommation. Il ressort de ce graphique que l’importance relative des achats d’aliments, du loyer et des vêtements ont diminué considérablement entre 1926 et 2011, tandis que les dépenses de transport ont au contraire plus que triplé. Notons en passant que les aliments consommés en 1926 ne sont pas les mêmes qu’en 2011, que les logements n’ont pas les mêmes caractéristiques, qu’on a en moyenne bien plus de vêtements dans nos tiroirs et garde-robes de nos jours qu’en 1926 (et que bien des femmes – et peut-être quelques hommes – les confectionnaient pour leur famille) et que les moyens de transport n’avaient carrément rien à voir à ceux d’aujourd’hui. Bref, même en comparant des catégories de biens, il faut réaliser qu’on ne parle pas de la même chose et que ces comparaisons ne sont pas vraiment valables.

Mais, ce que je trouve au moins aussi important, c’est que ce graphique montre que la part des dépenses des ménages (en retenant que la population cible n’était pas la même lors de ces années) pour ces quatre catégories a considérablement diminué. Elle est passé (à l’œil) de 75 % des dépenses en 1926 (30 % + 20 % + 20 % + 5 % = 75 %) à 50 % en 2011 (20 % + 5 % + 5 % + 20 % = 50 %), ce qui signifie que nos dépenses pour les autres catégories de biens et services ont doublé, passant d’environ 25 % à 50 % (et cet indice ne tient pas compte des impôts!)… Alors, quand je dis que la structure de nos dépenses a changé, et qu’en conséquence les comparaisons de niveaux de vie avec ces époques n’ont aucun sens, ce n’est pas pour rien!

Et alors…

Je croyais bien connaître cet indice. Je ne m’attendais donc pas à apprendre autant de choses! Le fait que cet indice ne soit basé sur l’ensemble des ménages que depuis 1995 me renverse, tout comme le fait qu’il ne couvrait que les «familles de salariés en milieu urbain» jusqu’en 1978! J’ai aussi appris que Statistique Canada ne modifie pas ses indices antérieurs quand il change de panier. Cela rend les comparaisons du coût de la vie encore plus imprécises que je ne le pensais (et je les pensais déjà pas mal imprécises!)!

Cela demeure étonnant qu’un indicateur aussi répandu et discuté que celui qui sert à mesurer l’inflation soit aussi peu connu…

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7 commentaires leave one →
  1. Gilbert Boileau permalink
    14 février 2015 13 h 38 min

    Encore des surprises quand la rigueur de la recherche nous amène à revoir les fondements des indicateurs économiques qui sont analysés et diffusés dans nos média …merci de nous alerter. À garder en mémoire quand nous utilisons des indicateurs qu’on pense bien connaître…un doute doit subsister.

    Aimé par 1 personne

  2. Yves permalink
    14 février 2015 17 h 20 min

    Ce qui me surprend c’est que depuis 1996 on dépense plus en transports qu’en aliments!

    Je ne crois pas que c’est mon cas, mais je ne suis pas certain. Va bien valoir qu’un de ces jours je décortique toutes mes dépenses.

    J'aime

  3. 14 février 2015 17 h 41 min

    Bien vu! En fait, dès 1986 (voir le panier de 1986, Statcan n’en publie pas de plus ancien, à http://www23.statcan.gc.ca/imdb-bmdi/document/2301_D21_T9_V1_B.pdf ), le transport devançait les aliments avec 17,87 % des dépenses par rapport à 17,59 %. Au Québec, le aliments prenaient encore plus de place (19,71 % par rapport à 17,92 %).

    C’était aussi le cas en 1992, en 1996, 2001 et 2005. Ce n’est qu’avec le panier de 2009 (http://www23.statcan.gc.ca/imdb/pIX_f.pl?Function=showStaticArchiveHTML&a=1&fl=http://www23.statcan.gc.ca/imdb-bmdi/document/2301_D47_T9_V1-fra.htm&Item_Id=113532 ) que les dépenses de transport ont surpassées celles des aliments au Québec.

    Moi, c’est sûr que ce n’est pas mon cas!

    Aimé par 1 personne

  4. Yves permalink
    14 février 2015 18 h 29 min

    «Moi, c’est sûr que ce n’est pas mon cas!«

    Ah bon! Je savais pas. 😉

    Moi (pour 2011) c’est certain et de loin à part ça, je dépense bien plus en loyer qu’en vêtements. C’est une grosse année si je dépense 200.$ dans une année pour du linge. Je m’habille à fouillerie, je reçois du linge usager, pis je colle mes souliers! Une vrai chienne à Jacques! 🙂

    J'aime

  5. Richard Langelier permalink
    15 février 2015 0 h 51 min

    1952 m’amuse. Duplessis avait dit que jamais il ne se vendrait de la margarine au Québec, tant qu’il serait au pouvoir. Yvon Dupuis s’est vanté d’avoir mis de la margarine sur le bureau de Duplessis, juste avant la période de questions. Est-ce que l’enquête a fait une estimation le marché noir pour inclure le Québec? http://fr.wikipedia.org/wiki/Yvon_Dupuis indique que Dupuis a été député au provincial de 1952 à 1956. http://actualites.sympatico.ca/curiosite/en-ce-jour-du/margarine-quebec donne peut-être l’heure juste.

    En ce qui concerne la promesse de Pauline Marois d’indexer les frais de scolarité, transformée en indexation à l’enrichissement collectif, je préférerais en rire si ça ne faisait pas aussi mal quand je ris.

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