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Le capital humain

7 mars 2015

capital humainÊtes-vous une pièce du casse-tête de votre employeur ou même de l’économie? Si oui, vous faites partie de son capital humain!

Je ne suis vraiment pas le seul à parler des expressions qui me tapent sur les nerfs! Depuis quelques semaines, des blogueurs économiques des États-Unis se répondent sur leur attachement ou leur répulsion de l’expression «capital humain». L’initiateur de cette polémique, Branko Milanovic, a parti le bal avec un article paru dans la version des États-Unis de Al Jazeera… Il reprenait ici une remarque de Thomas Piketty dans son livre Le Capital au XXIe siècle. S’il a reçu l’appui de nombreux blogueurs, dont Paul Krugman, qui a précisé que les gens ne sont pas des androïdes, d’autres, même au Canada, se sont inscrits en faux.

Les arguments de Milanovic

Milanovic nous apprend (enfin, au moins à moi!) que cette expression, que j’exècre aussi, vient de Gary Becker, ce maniaque de l’École de Chicago qui pensait que tout ce qui arrive est toujours dû uniquement à l’économie et aux choix rationnels des homos œconomicus… Le capital humain a donc une prise contre lui en partant!

Cette expression remplace simplement la notion de l’acquisition de compétence qui dit pourtant bien ce qu’elle dit. Dans son premier texte, Milanovic mentionne principalement deux objections à cette utilisation abusive du terme capital. Tout d’abord, elle amalgame les notions de main-d’œuvre et de capital, qui sont pourtant antinomiques depuis au moins l’époque de Karl Marx. Le capital ne produit rien tout seul, seul le travail le fait. Même les économistes orthodoxes distinguent, par exemple, la productivité du travail (pourquoi pas de la main-d’œuvre?) de celle du capital. Deuxième prise!

Ensuite, cette expression laisse sous-entendre que toutes les personnes, qu’elles possèdent ou non du vrai capital (on doit préciser…), sont des capitalistes. Qu’on possède du capital financier ou du capital humain, nous sommes dans la même famille, celle des capitalistes. Que le détenteur du «capital humain» doive travailler pour faire des sous avec ses compétences, mais pas celui du capital financier (ou physique), ne semble faire aucune différence pour les promoteurs de cette expression détestable. Troisième prise, cette expression est retirée!

On confond aussi l’origine des revenus et de la richesse. Pourtant, «[traduction] une société dans laquelle les 10 % les plus riches sont formés des personnes les plus compétentes qui reçoivent les salaires les plus élevés est fondamentalement différente d’une société dans laquelle les 10 % les plus riches sont formés de gens qui vivent des loyers perçus de leurs propriétés». Si certains acceptent les inégalités basées sur le mérite, bien peu les endurent quand elles sont uniquement dues à un héritage… Quatrième prise! Oups, elle est déjà retirée!

Pour lui, cette expression n’ajoute rien aux concepts économiques, mais, au contraire, ajoute une couche de confusion à notre compréhension des sociétés capitalistes. On devrait simplement parler de main-d’œuvre qualifiée et n’utiliser le concept de capital que pour ce qu’il est, soit un attribut de la propriété.

Paul Krugman n’ajoute qu’un argument à ceux de Milanovic (qu’il endosse) : les enfants d’un vrai capitaliste peuvent hériter du capital financier ou physique de leurs parents et en vivre, mais ils ne peuvent recevoir en cadeau leurs compétences, ni même les acheter!

Répliques et réplique des répliques…

Ce billet pourtant bien inoffensif a suscité sa part de répliques. Nick Rowe rejette les arguments de Milanovic en disant que le capital physique ne peut pas produire seul, qu’il a besoin de capital humain pour ce faire (il ne doit pas avoir entendu parler de la spéculation et du gain en capital!). Et il évacue la question du capital financier en disant qu’elle obscurcit le débat, car le capital financier ne serait pas vraiment du capital, contrairement au capital humain! Il prône même l’abolition de l’expression «capital financier» qui ne serait qu’une dette! Pas fort…

Tim Worstall, de son côté, prétend que c’est l’investissement en éducation pour augmenter ses compétences et son revenu qui justifie l’utilisation du terme «capital humain» (je me sens tout d’un coup de retour à la grève étudiante de 2012 et aux arguties sur l’association des études supérieures à un investissement…).

La réplique de Milanovic débute en citant ces deux textes et en soulignant qu’elles ne contredisent pas du tout ses arguments. Il sent le besoin de répéter que, quelque soit la forme du vrai capital, financier, foncier, propriété intellectuelle, celle-ci permet de recevoir des revenus sans travailler, tandis qu’il faut le faire pour recevoir des sous de ses compétences. Il ajoute que l’attrait du terme «capital humain» par Becker et d’autres lui apparaît essentiellement idéologique. Cette expression gomme en effet tout conflit possible entre deux formes de capital, alors qu’il y en a toujours eu et en aura toujours entre la main-d’œuvre (ou le travail) et le capital. «Si les profits et le salaire sont de même nature, pourquoi nous battrions-nous pour en changer la distribution?» ajoute-t-il. Était-ce vraiment l’objectif de Becker? Milanovic ne tranche pas, mais n’en pense pas moins!

Et alors…

J’ai déjà pensé à critiquer cette expression, mais mon aversion pour elle n’était qu’épidermique. Je n’avais jamais fait les associations que Milanovic explique aussi brillamment. Je dois ajouter que je n’apprécie guère plus l’expression en usage, soit les ressources humaines (ramenant aussi l’être humain à l’état d’une ressource comme une autre, voire d’une matière première…), mais, m’y étant peut-être habitué, j’ai sursauté quand j’ai entendu parler la première (et même la centième) fois de la «Direction du développement du capital humain» de la ville de Montréal. Cessons d’utiliser cette expression et combattons là. C’est humain et c’est capital!

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4 commentaires leave one →
  1. Richard Langelier permalink
    7 mars 2015 16 h 58 min

    T’es sérieux. Il y a vraiment une «Direction du développement du capital humain» à la ville de Montréal? Ouf!

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  2. Richard Langelier permalink
    7 mars 2015 17 h 25 min

    P.-S. Avant de condamner la personne qui a choisi ce terme-là à la ville de Montréal à 35 ans ferme, je veux une démonstration hors de tout doute raisonnable (genre «vra comme chu là»..

    Dans le Journal de Montréal, il y a un bel article d’information http://www.journaldemontreal.com/2015/03/06/des-proches-de-victime-en-faveur-du-35-ans-minimum .

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  3. 7 mars 2015 17 h 50 min

    Les seules sources que j’ai touvées dans le site de la ville de Montréal était dans des documents pdf. Ce nom a peut-être été modifié, mais il a déjà existé.

    Voir entre autres ce document.

    Il existait en 2012 : http://www.offres-emplois.ca/instructeur-instructrice-de-natation-sports-756230-detail.html

    Ici, on parle du «Service du capital humain et des communications».

    On peut aussi lire «Réservé au service du capital humain» au bas de cette offre d’emploi :

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  1. Les infrastructures sociales |

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