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Les gros chars

18 mars 2015

gros_charsQuelques articles récents ont abordé les conséquences de la baisse du prix de l’essence sur les choix des consommateurs dans leurs achats de véhicules automobiles. Dans celui-ci, on se sert des affirmations de deux concessionnaires automobiles de la Colombie-Britannique et d’une donnée lancée sans fournir de sources, ni sur cette affirmation, ni sur les changements qu’elle apporte à la tendance antérieure («les camions légers, les véhicules utilitaires sport (VUS) et les véhicules multisegments représentent 60 % des ventes de nouveaux véhicules au Canada») pour conclure que la baisse du prix de l’essence entraîne une hausse de la proportion de gros véhicules dans les achats. Dans cet autre article, Pierre-Olivier Pineau présente un discours semblable, mais le base de façon plus claire sur les données récentes (décembre 2014) de Statistique Canada pour appuyer le constat que, par exemple, «pour la première fois de notre histoire, il s’est vendu plus de VUS que de voitures».

Comme, en plus, Statistique Canada a publié une donnée encore plus récente (janvier 2015) sur le sujet la semaine dernière, je me suis dit que ce serait intéressant de présenter ces données et ainsi mettre à jour un billet que j’ai publié sur la question en novembre 2013, soit bien avant la baisse des prix de l’essence qui a vraiment commencé à se manifester en octobre 2014, selon ce document de la Régie de l’énergie (voir entre autres la page 6).

Tendance à long terme

Les deux graphiques que je présenterai dans ce billet proviennent du tableau cansim 079-0003 de Statistique Canada. Le premier illustre l’évolution en moyenne annuelle de la proportion de voitures de promenade dans les ventes de véhicules neufs (formés des voitures de promenade et des camions, camions qui comprennent les véhicules dits utilitaires sport, VUS).

gros_chars1

Ce premier graphique montre que la tendance des achats d’automobiles, si ce n’est une certaine stabilité de 1997 à 2008, penche vers une baisse de la proportion de voitures de promenade, et vers une hausse des achats de VUS depuis au moins 30 ans, tant dans le reste du Canada qu’au Québec. Cette tendance est plus forte dans le reste du Canada, car la proportion de voitures de promenade dans les achats totaux a diminué de 39 points de pourcentage entre 1983 et 2014 (de 75 % à 36 %, soit une baisse de 52 %), tandis quelle diminuait de 32 points au Québec (de 86 % à 54 %, une baisse de moins de 38 %). L’écart observé entre le Québec et le reste du Canada a d’ailleurs atteint son sommet historique en 2014, avec plus de 17 points de pourcentage d’écart. Mais, on peut bien se consoler avec cette observation, il n’en demeure pas moins que le portrait qui se dégage de ce graphique est surtout désolant…

Tendance à court terme

Le graphique suivant illustre aussi l’évolution de la proportion de voitures de promenade dans les ventes de véhicules neufs, mais en moyenne mensuelle, cette fois, et seulement depuis le début de 2010. Cela nous permet de présenter la donnée la plus récente (janvier 2015) et de voir si les mouvements récents sont liés à la baisse du prix de l’essence.

gros_chars2

Malgré certains écarts mensuels, les tendances, tant au Québec que dans le reste du Canada, ne sont que légèrement (quoique clairement) à la baisse entre 2010 et le milieu de 2014, même s’il n’y a pas eu de baisses notables du prix de l’essence entre ces deux périodes (il y a même eu une hausse importante, d’environ 30 % au Québec, entre 2010 et 2011, ce qui ne semble avoir aucunement renversé la tendance…). On observe toutefois une forte baisse au cours des trois derniers mois, soit d’octobre 2014 à janvier 2015, de 14,1 % dans le reste du Canada (de 36,5 % à 31,3 %) et de 14,9 % au Québec (de 54,5 % à 46,4 %, deuxième mois consécutif en bas de 50 %, ce qui confirme l’observation de Pierre-Olivier Pineau, quoiqu’il soit inexact de parler de «la première fois de notre histoire», puisque ce taux était à 48,4 % en janvier 2011). Comme ces deux chutes importantes correspondent à la période où le prix de l’essence a diminué, il est bien sûr invitant de donner raison à M. Pineau et aux personnes interrogées en Colombie-Britannique. Mais, comme j’hésite toujours à interpréter une corrélation comme une causalité, j’ai tenté d’aller un peu plus loin… Certes la tendance récente à la baisse est plus forte que la tendance générale, mais à quel point?

J’ai alors constaté que presque tous les points les plus bas du graphique s’observent… en janvier! Le cas de 2011 est particulièrement évident. Je l’ai d’ailleurs isolé en indiquant le pourcentage pour le Québec et le Canada. Mais, on voit aussi la baisse de janvier de façon claire en 2014. J’ai aussi remarqué que le volume des ventes de janvier est toujours le plus bas de l’année. Il ne semble en outre pas anormal que les VUS soient proportionnellement plus populaires en hiver qu’en été (c’est tellement plus sécurisant, les gros chars, en hiver!). En comparant les pourcentages de ventes de voitures de promenade de janvier avec ceux d’octobre, j’ai fait les constats suivants :

Reste du Canada :

  • baisse entre octobre 2014 et janvier 2015 : 14,1 %;
  • baisses moyennes entre octobre et le mois de janvier suivant de 2010 à 2014 : 7,6 %, variant d’une hausse de 2,1 % entre octobre 2011 et janvier 2012 à une baisse 13,6 % entre octobre 2010 et janvier 2011. La baisse la plus récente, même si elle est la plus élevée à 14,1 %, l’est à peine plus que celles observées entre octobre 2010 et janvier 2011 (13,6 %) et entre octobre 2013 et janvier 2014 (12,3 %).

Québec :

  • baisse entre octobre 2014 et janvier 2015 : 14,9 %;
  • baisses moyennes entre octobre et le mois de janvier suivant de 2010 à 2014 : 10,0 %, variant d’une baisse de 3,1 % entre octobre 2011 et janvier 2012 à une baisse 15,4 % entre octobre 2010 et janvier 2011, soit une baisse plus importante que la plus récente (14,9 %), sans pourtant que la moindre baisse du prix de l’essence n’ait été relevée entre ces deux mois. Il est en fait passé au Québec de 1,08 $ en octobre 2010 (voir à la page 6) à environ 1,18 $ en janvier 2011 (voir à la page 6).

Devant ces observations, comment peut-on être raisonnablement certain que la baisse récente de la proportion de voitures de promenade dans les ventes de véhicules neufs est uniquement due à la diminution du prix de l’essence? Elle semble plus clairement due à la tendance générale observée depuis au moins 1981 et, surtout, à la baisse normale de cette proportion entre les mois d’octobre et de janvier. Cela dit, il n’est pas impossible que la diminution récente du prix de l’essence ait aussi joué un rôle dans l’ampleur de cette baisse récente, mais elle n’en est clairement pas le facteur principal. Cela dit, on verra avec les données des prochains mois si cette proportion augmentera, comme elle le fait habituellement, à partir du mois de mars.

Et alors…

Quand j’ai décidé d’écrire ce billet, j’étais certain que mon analyse appuierait les conclusions de Pierre-Olivier Pineau et des concessionnaires de la Colombie-Britannique. Je voulais simplement examiner leur ampleur et leur niveau de corrélation. À ma grande surprise, je me suis aperçu que la relation entre le prix de l’essence et l’évolution de la proportion de voitures de promenades dans les achats de véhicules automobiles neufs n’est pas aussi évidente qu’on l’aurait pensé.

Pourtant, j’aurais dû m’y attendre, moi qui ai mentionné dans le billet précédent sur ce sujet que le prix de l’essence n’avait rien changé au comportement des acheteurs d’automobiles en écrivant «Ah, l’amour du char, et surtout du gros char, ils sont bien nombreux à être prêts à tout sacrifier pour l’assouvir…». Mais, on aimerait tellement que cela change…

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8 commentaires leave one →
  1. 18 mars 2015 9 h 00 min

    Billet très intéressant, comme d’habitude. Question: le titre des deux graphiques ne devrait-il pas être « Voitures de promenade dans les ventes de véhicules neufs »?

    J'aime

  2. 18 mars 2015 10 h 09 min

    Merci pour les bons mots.

    « le titre des deux graphiques ne devrait-il pas être « Voitures de promenade dans les ventes de véhicules neufs »?»

    Non, car le fichier cansim 079-0003 parle de voitures particulières. J’aurais peut-être dû utiliser le même terme dans le texte, mais j’ai choisi celui utilisé par la Société d’assurance automobile du Québec… Les deux termes sont équivalents.

    J'aime

  3. Youlle permalink
    19 mars 2015 10 h 09 min

    Ça donne encore raison Yvon Deschamps après des années. Ça n’a pas changé.

    Première ambition d’un Québécois awère un char.
    Deuxième ambition d’un Québécois, changer de char. *

    Il faisait de l’humour sur les Québécois, mais ça s’applique partout en Amérique.

    Un char c’est le rêve américain grandiose, et quand on veut réaliser un rêve important ce n’est pas quelques goûtes d’essence plus chère qui vont nous barrer la route.

    Je pense qu’il faut tenir compte de ce fait.

    .

    *D’après mes connaissances, c’était pareil avec les chevaux. Surtout une affaire de mâle.

    Aimé par 2 people

  4. Yves permalink
    20 mars 2015 6 h 43 min

    «Surtout une affaire de mâle.«

    En effet.

    Enfant je voulais une trottinette pcq mon ami en avait une et ça semblait le fun, un peu plus tard c’était le bicycle mustang et quelques années après la mobylette, pour enfin aboutir à ma première auto. La consécration! J’étais enfin un vrai homme digne de ce nom. Pas un trou de cul, un moins que rien qui prend l’autobus qui pue.
    La réussite quoi!

    Prochain rêve, la pitoune et la maison!

    Toujours aller plus vite pour finir par comprendre que la seule vitesse qu’on a atteint c’est de se rendre compte qu’on approche de la mort sans s’être aperçu qu’on a passé à côté de ben des affaires et qu’on a gaspillé bien du temps.

    J'aime

  5. 14 mai 2015 9 h 19 min

    J’ai écrit dans ce billet :

    «Cela dit, il n’est pas impossible que la diminution récente du prix de l’essence ait aussi joué un rôle dans l’ampleur de cette baisse récente, mais elle n’en est clairement pas le facteur principal. Cela dit, on verra avec les données des prochains mois si cette proportion augmentera, comme elle le fait habituellement, à partir du mois de mars.»

    Les données de mars ont été publiées ce matin. La proportion de voitures de promenade dans les ventes de véhicules neufs au Québec est finalement passée de 46,4 % en janvier à 50,4 % en mars. Je n’avais donc pas tort de souligner le caractère saisonnier de la donnée de janvier. Par contre, cette donnée semble confirmer la hausse de popularités des VUS, car cette proportion est passée de 53,8 % en mars 2014 à 50,4 % en mars 2015.

    Au Canada, cette proportion a aussi augmenté en mars (39,0 %) par rapport à janvier (34,5 %), mais aussi en recul par rapport à mars 2014 (41,0 %).

    Bref, oui, le prix de l’essence peut avoir un impact, mais ce facteur ne fait que s’ajouter à la tendance à la baisse observée depuis 30 ans. Mais oui aussi, il ne faut pas négliger les tendances saisonnières.

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