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L’enseignement postsecondaire des États-Unis combat-il les inégalités?

21 mars 2015

indic_éduc_USIl y a quelque semaines, j’ai écrit un billet sur l’importance de la dette étudiante aux États-Unis. Ce billet montrait clairement que le système universitaire de ce pays n’est surtout pas un modèle à suivre. Plus récemment, encore une fois grâce au blogue Economist’s View, j’ai lu une étude du Pell Institute for the Study of Opportunity in Higher Education et de l’University of Pennsylvania Alliance for Higher Education and Democracy intitulée 2015 Indicators of Higher Education Equity in the United States: 45 Year Trend Report (ou «Les indicateurs de l’éducation postsecondaire sur les inégalités aux États-Unis: un rapport sur les tendances depuis 45 ans»), étude qui présentait un grand nombre de données sur la participation des jeunes des États-Unis aux études supérieures en fonction de leur niveau socio-économique.

Comme ce rapport contient de très nombreuses données, je vais me contenter ici de présenter celles qui m’ont le plus frappé.

Participation aux études supérieures

Le graphique qui suit montre l’évolution du taux de poursuite des études des jeunes dépendants (non mariés de 1970 à 1986 et qui dépendent de leur famille de 1987 à 2013) âgés de 18 à 24 ans à des études postsecondaires selon le quartile de revenu.

indic_éduc_US1

On peut ainsi constater que le taux de poursuite des études était en 2012 beaucoup plus élevé (de 80 %) chez les jeunes du quartile supérieur (81 %) que chez les jeunes du quartile inférieur (45 %). On pourrait se consoler en se disant que l’écart entre les deux s’est amoindri (l’écart en points de pourcentage est passé de 46 en 1970 à 36 en 2012), mais il demeure qu’il est encore énorme.

Le coût des études et les bourses

Le prochain graphique montre l’évolution du coût des études postsecondaires en dollars constants de 2012 (comprenant les droits de scolarité, une chambre et la pension) par rapport au montant maximum de bourses qu’un étudiant peut recevoir.

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Alors que le coût des études a augmenté de près de 130 % entre 1974 et 2012 (de 8 858 $ à 20 234 $), le montant maximal des bourses (qui est nettement supérieur à ce qui est versé en moyenne, soit de 55 % en 2012) n’a augmenté que de 18 %. Les auteurs ajoutent qu’il a même diminué si on le compare au montant maximal de la période (en 1975, disent-il, quoique le graphique ne semble pas montrer cela). La proportion du coût des études assurée par ces bourses est passée de 53 % en 1974 (un peu plus en 1975) à seulement 27 % en 2012, proportion deux fois moins élevée.

Un graphique que je ne présenterai pas ici montre d’ailleurs que les jeunes du quartile inférieur sont proportionnlelement plus nombreux à étudier dans des programmes de deux ans (les moins avantageux pour trouver un emploi bien payé par la suite) que de quatre ans par rapport aux jeunes du quartile supérieur. Et, ce n’est pas la seule conséquence de cette baisse de financement, comme on le verra à l’aide des prochains graphiques…

L’obtention des diplômes

Le graphique qui suit montre l’évolution du pourcentage de jeunes dépendants qui obtiennent un diplôme d’études postsecondaires selon le quartile de revenu.

indic_éduc_US3

Ce graphique est celui qui m’a le plus renversé. Tout au long de la période, moins de 10 % des jeunes dépendants du quartile inférieur ont obtenu un diplôme d’études postsecondaires, taux n’augmentant que légèrement au début du siècle, alors que la proportion de jeunes dépendants du quartile supérieur a presque doublé entre 1965 (le texte parle de 1970…) et 2013. Cette hausse serait encore plus forte si la période débutait en 1975. La proportion de jeunes dépendants du quartile supérieur était environ 6 à 7 fois plus élevée que celle des jeunes dépendants du quartile inférieur en début de période, soit 40 % par rapport à 6 %, (environ 5 fois plus élevée en 1975) et avait grimpé à plus de 8 fois en 2013 (77 % par rapport à 9 %). Il est difficile de ne pas faire de lien entre la hausse du coût des études non compensée par une hausse comparable des bourses et la faible hausse de la proportion des jeunes du quartile inférieur qui obtiennent des diplômes. On aura d’ailleurs sûrement remarqué que l’écart entre ceux qui commencent des études postsecondaires (premier graphique de ce billet) est bien moindre que l’écart entre ceux qui les terminent avec succès.

Ce dernier phénomène est bien rendu par le prochain graphique qui compare l’évolution de la proportion de jeunes dépendants qui obtiennent un diplôme d’études postsecondaires parmi ceux qui les ont commencé.

indic_éduc_US4

On peut en effet constater que la proportion de jeunes dépendants du quartile inférieur qui ont obtenu un diplôme d’études postsecondaires parmi ceux qui les ont commencées n’a presque pas varié entre 1970 et 2013. Par contre, en 2013, presque tous les jeunes dépendants du quartile supérieur qui les avaient commencées ont obtenu un diplôme (99 %). Cette proportion a en plus augmenté fortement entre 1970 et 2013 (de 55 % à 99 %). On notera que cette proportion a aussi peu augmenté chez les jeunes du deuxième quartile (de 23 à 29 %), mais bien davantage chez ceux du troisième quartile (de 26 % à 51 %).

Il est difficile de ne pas voir de liens entre ces données et la hausse du coût des études dans un contexte où les bourses permettent de compenser une plus faible portion de ces coûts qu’en début de période.

Conclusion du document

Les auteurs concluent de ces données (et des autres que je n’ai pas présentées ici) que la hausse du coût des études postsecondaires et la baisse de leur proportion qui peut être compensée par des bourses font en sorte que les études postsecondaires ne sont plus un moyen pour les membres les plus défavorisés de la société de se sortir de leur situation, mais sont au contraire devenus un facteur qui favorise la reproduction des inégalités intergénérationnelles.

Et alors…

Ce document vient accentuer le malaise qu’on pouvait ressentir à la vue des données sur la dette étudiante aux États-Unis. On ne peut qu’endosser la conclusion des auteurs et s’en désoler. Cela montre encore une fois à quel point il est ridicule de vouloir imiter le système d’éducation de nos voisins comme certains recteurs voulaient le faire il n’y a pas si longtemps et en rêvent sûrement encore!

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8 commentaires leave one →
  1. Gilbert Boileau permalink
    21 mars 2015 8 h 24 min

    Une démonstration fort éclairante. Les jeunes étudiants ont bien raison de défendre leur droit aux études à un coût abordable.

    Aimé par 2 people

  2. youlle permalink
    22 mars 2015 8 h 34 min

    J’avais lu ceci. Je ne sais pas si c’est exact, mais c’est l’horreur.

    http://www.courrierinternational.com/article/2012/04/11/ces-prets-etudiants-qui-etranglent-les-seniors

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  3. 22 mars 2015 9 h 42 min

    «Je ne sais pas si c’est exact,»

    Ça semble exact. Cet article datant de 2012 parle d’une dette étudiante de 36 milliards $ détunue par des citoyens âgés de 60 ans et plus, tandis que les articles que j’ai résumés dans ce billet (https://jeanneemard.wordpress.com/2015/02/25/la-dette-etudiante-aux-etats-unis/ ) mentionnaient que 5 % de la dette étudiante de 1157 milliards $ à la fin 2014 (soit près de 60 milliards $) était due par des personnes âgées de 60 ans et plus.

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  4. 23 mars 2015 9 h 12 min

    Ce sont surtout les universités à but non-lucratif qui augmentent les frais le plus rapidement.

    Curieusement, aux États-Unis, les universités les plus sélectives et les plus dispendieuses (i.e. Ivy League) sont celles qui reçoivent le plus de subventions gouvernementales, mais sont aussi celles qui acceptent le moins d’étudiant provenant de familles à faibles revenus (voir tableaux en liens). Les étudiants provenant de ces universités auront les meilleurs revenus par la suite tel que démontré dans le deuxième tableau en lien.

    Ceci est la source des 2 tableaux : http://www.air.org/files/WhoWins_bookmarked_050411.pdf

    En fait, on constate que plus une université est coûteuse, plus le gouvernement la subventionne pour aider les étudiants, mais ensuite la subvention est utilisée par l’université pour dépenser encore plus.

    Plus il y eu d’argent disponibles pour l’éducation provenant de subventions gouvernementales, de dons privés et de prêts étudiants, plus les écoles sans but lucratif ont augmenté leur bureaucratie et leurs dépenses inutiles. Une entreprise recherchant le profit cherchera à accomplir une tâche le plus efficacement possible en utilisant le moins de ressources possible, alors que pour les écoles à but non-lucratif, c’est souvent le contraire puisque le salaire et le prestige des dirigeants y est corrélé au nombre d’employés et à la taille du budget.

    Voir ce graphique éloquent : https://minarchiste.wordpress.com/2012/12/05/la-grande-courbe-de-gatsby-inegalites-vs-mobilite/20121201_usc537/

    Pourtant, les moyens d’évaluer et de comparer ce que les étudiants obtiennent contre ces sommes faramineuses sont déficients et confus. C’est que la plupart des agences d’accréditation n’observent que les intrants (e.g. nombre de livres à la bibliothèque ou la taille des laboratoires) et négligent les extrants. Cela pousse les écoles à dépenser énormément pour augmenter les intrants et ainsi améliorer leur score, alors que la qualité de l’éducation ne s’y améliore pas vraiment.

    Prenez l’exemple de l’Université Princeton qui a fait construire un nouveau dortoir pour 500 étudiant, avec des fenêtres en verre cathédrale et cadre en acajou, avec une salle à dîner comportant un plafond de 35 pieds de hauteur, le tout au coût de $130 millions. Ou l’Université Baylor a fait augmenter la hauteur de son mur d’escalade de 41 à 52 pieds suite à ce que l’Université Texas A&M en ait construit un de 44 pieds. Puis, l’Université de Houston en a construit un de 53 pieds, qui fut vite surpassé par celui de l’Université du Texas à San Antonio. Comme quoi les murs d’escalade mènent à des escalades de coûts, refilés aux contribuables puisque le gouvernement subventionne ces « coûts » excessifs. Notez aussi que ce ne sont que les universités à but non-lucratif qui ont des programmes de football de la NCAA, lesquels coûtent très cher.

    Une bonne part des coûts des universités sans but lucratif sont reliés à la recherche. C’est d’ailleurs la qualité de la recherche et la réputation de certains de leurs professeurs qui fait la renommée des universités les plus prisées. Pourtant, cette recherche ne sert souvent qu’à améliorer le c.v. et à faire avancer la carrière de certains professeurs et la plupart des étudiants de premier cycle n’en bénéficient pas et n’ont pas accès aux fameux professeurs-vedettes.

    Les subventions qui servent à aider les étudiants dont les familles ne sont pas assez riche pour payer leurs études donnent un incitatif aux écoles à maintenir les frais de scolarités dispendieux. Ainsi, lorsque les subventions aux étudiants sont augmentées, les universités augmentent les frais de scolarité d’un montant équivalent et dépensent l’argent sur des intrants qui rendent leur école plus concurrentielle sur les palmarès et plus attrayante pour les étudiants.

    Donc en subventionnant les universités en fonction de leurs coûts (dont une bonne partie ne sert pas à l’éducation, mais bien à améliorer leur classement), et en subventionnant les prêts étudiants dans un environnement où la Federal Reserve manipule les taux d’intérêt à la baisse, l’intervention du gouvernement américain dans l’éducation fait augmenter les frais de scolarité et favorise une forme d’élitisme qui nuit à la mobilité sociale et accentue les inégalités.

    L’un des fait qui est déconcertant est que la persistance du niveau d’éducation des parents s’observe même en bas âge. Les jeunes enfants de parents ayant un niveau élevé d’éducation ont de bien meilleures aptitudes que les enfants provenant de parents moins bien éduqués. Une bonne part de la performance de ces enfants est donc innée et culturelle, c’est-à-dire que les parents les encouragent à lire et à développer leur intellect tout en valorisant l’apprentissage. Encore une fois, cet écart est particulièrement élevé aux États-Unis, ainsi qu’au Royaume-Uni.

    https://minarchiste.files.wordpress.com/2012/11/mobility8.png?w=529&h=409

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  5. 23 mars 2015 12 h 08 min

    Merci pour ces renseignements supplémentaires.

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  6. 25 mars 2015 15 h 41 min

    Dans ce billet, j’ai écrit : « La proportion du coût des études assurée par ces bourses est passée de 53 % en 1974 (un peu plus en 1975) à seulement 27 % en 2012, proportion deux fois moins élevée.»

    Et que compte faire la Chambre des représentant républicaine à ce sujet ? Geler ces bourses pendant 10 ans!

    http://www.cbpp.org/cms/?fa=view&id=5294

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  7. 25 mars 2015 19 h 21 min

    Non, réduire les prêts étudiants serait plus approprié. C’est une véritable catastrophe.

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  8. 25 mars 2015 20 h 53 min

    Je ne sais pas trop comment interpréter ce commentaire. Catastrophe pour les étudiants, je serais d’accord, mais comment accéder aux études supérieures si on n’améliore pas les bourses et si on réduit les prêts?

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