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Quand l’austérité tue

23 mars 2015

austérité«Si la récession fait mal, l’austérité tue». Cette phrase est tirée de l’introduction du livre Quand l’austérité tue de David Stuckler, sociologue spécialisé en santé publique et en économie politique et Sanjay Basu, épidémiologue. Il ne s’agit pas d’un slogan ou d’un truc de marketing pour vendre un livre, mais bien d’une conclusion tirée de données fiables.

Après avoir démontré certains faits dans leur avant-propos (notamment le lien solide entre l’espérance de vie et le niveau de dépenses sociales dans les pays industrialisés), les auteurs étudient le lien entre les récessions et la santé publique à travers diverses situations vécues un peu partout dans le monde.

La Grande dépression et le New Deal

Dans ce chapitre, les auteurs ont tenté de déterminer l’évolution de la mortalité aux États-Unis au cours de la Grande Dépression de 1929 à 1937. Les données brutes étaient peu utiles, car, surtout en raison de l’amélioration de l’hygiène publique (notamment de la construction d’infrastructures comme les égouts et les aqueducs), la mortalité avait une forte tendance à la baisse. Ils ont dû obtenir des données plus précises sur les causes de la mortalité. Ils ont ainsi constaté que :

  • le nombre de suicides a explosé, surtout dans les états où il y a eu le plus de faillites de banques (le suicide étant tout de même peu fréquent par rapport aux autres types de mortalité, cette hausse avait peu d’influence sur l’évolution globale de la mortalité);
  • la mortalité liées aux accidents de la route a plongé, avec un effet global beaucoup plus fort que la hausse du nombre de suicides;
  • la mortalité due à la consommation de l’alcool a fortement augmenté à partir de 1933, année de la fin de la prohibition.

La mise en œuvre du New Deal de 1933 à 1938 a permis aux auteurs un examen précis des conséquences des plans de relance par rapport aux mesures d’austérité. Même si cela est peu connu, de nombreux états (républicains) ont refusé d’implanter certaines des mesures du New Deal. Au contraire, les états démocrates «finançaient plus de programmes de logement, investissaient dans plus de projets de construction pour créer des emplois et soutenaient les bons alimentaires et l’aide sociale». Ces états (par rapport aux états républicains qui préféraient diminuer leur dépenses) ont connu une baisse plus forte de la mortalité infantile et des suicides, ainsi que de l’incidence des maladies infectieuses.

La chute du mur de Berlin

Les auteurs ont effectué le même genre de comparaison lors de la chute du mur de Berlin entre la mortalité en Russie et dans des pays qui ont procédé plus graduellement à la privatisation de leur économie, comme en Biélorussie, en Pologne et en Tchécoslovaquie (et en République tchèque et en Slovaquie à compter de 1992). Là, les écarts sont encore plus dramatiques. Si tous les pays ont connu une récession à la suite de la chute du mur, celle de la Russie (qui a suivi les conseils des économistes orthodoxes de procéder le plus rapidement possible à la privatisation de son économie pour diminuer les coûts de transition…) fut bien pire et la mortalité qui s’en est suivie bien des fois plus élevée. En effet, «les gens perdaient leur emploi et leur protection sociale, d’une pierre deux coups», parce que cette protection était directement liée à leur emploi. La hausse de la mortalité fut, comme lors de la Grande Dépression aux États-Unis, en partie due aux maladies infectieuses, mais bien davantage aux conséquences de la consommation d’alcool, souvent frelaté (consommation qui s’est notamment manifestée par une explosion des crises cardiaques chez des hommes d’âge moyen).

La crise asiatique

L’éclatement de la bulle des «Tigres asiatiques» et des «Dragons asiatiques» qui a menée à une crise économique en 1997, crise en partie provoquée par des spéculateurs, a aussi permis de comparer les effets des mesures d’austérité et des mesures de relance. Les résultats furent les mêmes : les pays qui ont suivi les préceptes du Fonds monétaire international (FMI), comme l’Indonésie et la Thaïlande, ont vu la santé publique de leur population s’effondrer, ce qui ne fut pas le cas en Malaisie, pays qui a refusé ses prêts. La description des conséquences de l’application des mesures préconisées par le FMI est horrible, se manifestant notamment une hausse phénoménale de la malnutrition infantile et du sida.

La grande récession

Dans la deuxième partie du livre, les auteurs comparent les conséquences pour la santé publique des mesures d’austérité dans les pays qui ont accepté les préceptes de la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et FMI) et dans ceux qui les ont rejetés lors de la grande récession (de 2008 à 2012, puisque le livre a été écrit en 2013). D’un côté, il y a la Grèce qui a connu une forte hausse des suicides et des maladies infectieuses (entre autres désastres), et de l’autre, il y a l’Islande qui a adopté un processus de résolution de la crise foncièrement démocratique et qui n’a vu aucune dégradation de la santé publique (ni même de hausse des suicides).

Les auteurs analysent aussi les conséquences de la grande récession dans différents pays, entres autres aux États-Unis, mais aussi au Royaume-Uni, en Italie et en Suède. Aux États-Unis, le verdict est mixte : certaines interventions de relance ont permis d’éviter le pire, mais n’ont pas empêché la hausse des suicides, l’augmentation du nombre de sans abris («Le nombre d’enfants sans domicile a augmenté, passant de 1,2 million en 2007 à 1,6 million en 2010, soit un enfant sur 45 aux États-Unis») et l’éclosion de maladies infectieuses (notamment du virus du Nil, en grande partie en raison des eaux stagnantes des piscines des maisons saisies par les banques et devenues inhabitées).

En Suède, les mesures sociales ont évité toutes ces conséquences. Les auteurs soulignent plus spécifiquement les mesures d’accompagnement des personnes qui ont perdu leur emploi qui diminuent le stress et le désespoir. La description des conséquences de la récession au Royaume-Uni sont plus complexes à résumer, surtout en raison de l’arrivée au pouvoir des conservateurs de David Cameron en 2010.

Conclusion des auteurs

«La véritable tragédie de l’austérité n’est pas qu’elle nuit à nos économies [même si elle le fait], c’est la souffrance humaine qu’elle provoque. (…) Les défenseurs de l’austérité promettent que les sacrifices à court terme apporteront des bénéfices à long terme. Cette promesse s’est constamment révélée fausse lors des récessions passées et actuelles. L’austérité est un choix, rien ne nous oblige à le faire.»

Que dire de plus?

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Lire, sans faute! Ce livre permet vraiment de pouvoir affirmer sans démagogie aucune que l’austérité tue, détruit le tissu social et est une aberration basée sur des théories économiques zombies (démontrées fausses, mais qui renaissent constamment). Je suis loin d’être sûr que ce billet rend justice à la profondeur de la démonstration des auteurs. Plein de preuves inébranlables, ce livre se lit en plus facilement. Mais, il a un défaut… toujours le même que je souligne! Les notes (68 pages pour un livre dont le texte principal n’en compte que 236 après la préface) sont à la fin. Au moins, ce livre n’est pas trop pesant, ni trop volumineux, ce qui rend l’accès au deuxième signet plus facile…

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10 commentaires leave one →
  1. José permalink
    24 mars 2015 11 h 03 min

    Il est difficile, quand on veut envoyer un message clair, d’éviter les raccourcis. Oui, bien sûr, l’austérité tue, mais il ne faut pas que ce message nous fasse oublier qu’elle n’est pas une fatalité tombée du ciel, et que derrière ce mot il y a des acteurs qui décident, et des acteurs qui obtempèrent. Dont nous évidemment. J’exagère peut-être, mais dans toute logique de système, nous devons nous demander quel est notre niveau de consentement et de participation, faute de quoi le fossé qui nous sépare d’Eichmann pourrait n’être que quantitatif. Ce ne serait pas la première ni la dernière fois que les concepts servent de boucs émissaires.

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  2. 24 mars 2015 12 h 53 min

    Dans un contexte où les économistes les plus influents, les médias les plus lus et la grande majorité des politiciens nous serinent depuis plus de 30 ans qu’on n’a pas le choix, il n’est pas étonnant qu’une forte proportion de la population les ait cru. D’ailleurs, eux-mêmes se croient…

    Aimé par 1 personne

  3. 24 mars 2015 18 h 12 min

    L’argument est faible. Sur la crise asiatique, je ne peux pas me prononcer parce que j’y connais peu. Mais sur la Grande Dépression, il est impossible d’affirmer qu’il s’agit d’une période d’austérité gouvernementale. Premièrement, les dépenses ont augmenté en pourcentage du PIB!

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/archive/d/d9/20100603010337!Us_gov_spending_history_1902_2010.png et https://qzprod.files.wordpress.com/2012/11/debt-and-gdp-04.png?w=1024&h=603

    Et ce n’est pas anormal. La Grande Dépression a vu plusieurs programmes de dépenses publiques initiées par Hoover (AAA etc.) et par FDR (WPA, TVA) pour relancer l’économie. Le véritable problème, c’est que pendant la crise, le gouvenement a aussi appliqué le NIRA qui a contre-balancé les bienfaits de quitter le gold-standard (en augmentant la masse monétaire) (voir Sumner 2015; Eichengreen 2004; Ritschl 2000; Cole and Ohanian 1999). Et en même temps, le gouvernement a augmenté plusieurs taxes d’accise (essence, cigarettes, cinémas etc.) dont le fardeau était régressif. La Grande Dépression ne constitue pas un cas d’austérité par réduction des dépenses publiques! Au contraire, tous les efforts de balancement du budget se sont fait du côté de la hausse des revenus et ne surviennent principalement que SUITE à la période d’intérêt des auteurs (vous mentionnez qu’ils se concentrent jusqu’en 1937 – les efforts de « budget balancing » de Morgenthau ne commencent qu’en 1938 et c’est là qu’il y a « the recession within the depression »).

    À première vue, il s’agit du genre de livre à sensation qui nuit à l’étude de l’histoire et sa compréhension.

    Je n’essaie pas de dire que « balancer le budget à tout prix » est SYSTÉMATIQUEMENT bon – j’essaie de dire que l’argument ici est véritablement un déshonneur à l’argument anti-austérité largement défini!

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  4. 24 mars 2015 19 h 20 min

    «Mais sur la Grande Dépression, il est impossible d’affirmer qu’il s’agit d’une période d’austérité gouvernementale. Premièrement, les dépenses ont augmenté en pourcentage du PIB!»

    Je ne sais pas si vous réagissez à mon commentaire ou au billet. Comme vous parlez de la Grande Dépression, j’imagine que c’est au sujet du billet. Les auteurs ont fait la différence entre les états qui ont appliqué les mesures de relance de Roosevelt (et en ont même ajoutés) et ceux qui ne l’ont pas fait. Et lisez le livre, il est évident que mes résumés ne pourrons jamais rendre les précisions d’un livre!

    «La Grande Dépression a vu plusieurs programmes de dépenses publiques initiées par Hoover (AAA etc.) et par FDR (WPA, TVA) pour relancer l’économie. »

    Vous oubliez que l’indicateur que vos graphiques présentent (G/PIB) augmente aussi en raison de la baisse du dénominateur, soit le PIB… Et ce sont des données pour l’ensemble des États-Unis, pas par état, ce dont parlent les auteurs!

    «À première vue, il s’agit du genre de livre à sensation qui nuit à l’étude de l’histoire et sa compréhension.»

    Moi, je l’ai lu et je suis en total désaccord. Tout dans ce livre est bien documenté avec des sources en béton. Lisez-le, vous verrez…

    Aimé par 1 personne

  5. 24 mars 2015 19 h 46 min

    Bouquin ajouté à ma liste à lire, merci!

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  6. 24 mars 2015 20 h 30 min

    Plaisir!

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  7. Con Fidentiel permalink
    24 mars 2015 21 h 43 min

    Bien des pays ont des PIB très faibles et les gens y sont nettement plus heureux. L’austérité comme tel ne tue pas, ce qui tue, en fait, c’est le passage d’une situation d’abondance (artificielle) à une autre bien moins prospère. C’est la DÉRIVÉE de l’équation de richesse qui importe. Après un certain temps, le bébé gâté s’habitue à sa nouvelle situation, et arrête de se suicider. Rappelons que les bébés gâtés des pays riches consomment 3 fois les ressources de la planète, si on extrapole au reste du monde (6 fois pour le 10% le plus riche) alors ce que l’on appelle « austérité » aujoud’hui est un mot rigolo… Allez, à vos biberons!

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  8. 24 mars 2015 22 h 12 min

    «Bien des pays ont des PIB très faibles et les gens y sont nettement plus heureux»

    Aveez-vous des données précises et fiables pour appuyer cette affirmation?

    «c’est le passage d’une situation d’abondance (artificielle) à une autre bien moins prospère»

    N’est-ce pas justement ce qu’on entend par «austérité» dans les pays industrialisé?

    «le bébé gâté»

    Cela est un jugement de valeur que je juge inacceptable. Il est d’un mépris innommable, surtout quand on l’associe au suicide.

    « consomment 3 fois les ressources de la planète»

    Je pensais que c’était cinq fois. Mais cela est une autre question. Ce n’est sûrement pas en favorisant les suicides qu’on la réglera.

    «Allez, à vos biberons!»

    J’ai laissé passer votre commentaire, mais si vous continuez à être aussi méprisant, ce sera le dernier!

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  9. benton65 permalink
    25 mars 2015 10 h 18 min

    Faut croire que Con fidentiel prône un système soviétique… un nostalgique!

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Trackbacks

  1. 11 brefs essais contre l’austérité |

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