Skip to content

L’économie du partage : la réglementer ou l’interdire?

25 mars 2015

économie du partageÀ la suite de la diffusion de la position de Projet Montréal (PM) sur Uber et les autres services de covoiturage commercial il y a quelques semaines, j’ai participé à des échanges avec des membres de ce parti, soulevant quelques objections de principe. Tout d’abord, j’ai reproché à un élu de ce parti, Guillaume Lavoie, d’avoir qualifié ceux qui s’opposaient à la position de son parti de «camp des dinosaures». On m’a accordé que cette expression n’était pas appropriée.

J’ai ensuite fait part de mes inquiétudes sur la précarisation des travailleurs de ces services, me basant entre autres sur un excellent billet de Robert Reich à ce sujet. Là, j’ai frappé un mur, les interlocuteurs de PM se contentant de répéter la position du parti et ajoutant que cette position ne changerait sûrement pas en fonction des arguments d’un commentateur sur un média social. Même si un élu du parti a ensuite nuancé ce raisonnement, m’invitant à poursuivre les échanges, j’ai préféré arrêter de perdre mon temps. Cela dit, je comprends très bien qu’une position d’un parti ne puisse pas changer à la suite de quelques commentaires!

Par un hasard qui fait toujours bizarrement les choses, j’ai mis la main récemment sur un document d’analyse sur le sujet, document intitulé Policymaking for the Sharing Economy: Beyond Whack-A-Mole (ou L’élaboration des politiques de l’économie du partage: au-delà du jeu de la taupe).

Les secteurs touchés

Le document commence en décrivant les secteurs qui font partie de l’économie du partage. Il en a déterminé cinq :

  • le transport : il s’agit en premier lieu des activités, comme celles de Uber, qui concurrencent les services de taxi extrêmement réglementés, ce qui explique le prix élevé des permis qui s’achètent seulement d’anciens détenteurs, car le gouvernement n’en émet plus (ce prix pouvait atteindre 200 000 $ à Montréal avant l’arrivée d’Uber; il aurait déjà baissé de 20 %, rognant la valeur des investissements des détenteurs de ces permis qui ont généralement emprunté pour pouvoir l’acheter). Les partages d’autos, comme Communauto et Car2go, concurrencent de leur côté les ventes d’auto et les services de location. Quant au Bixi, son impact est plus limité, quoique certains chauffeurs de taxi (et vendeurs de vélos) le considèrent aussi comme un concurrent…
  • le commerce de détail : ce secteur est atteint par les sites qui mettent en lien les acheteurs et les vendeurs, comme eBay, Craigslist et Kijiji. Les auteurs distinguent ce type de services de la simple vente sur Internet. L’impact semble toutefois bien limité.
  • l’hébergement : les services comme Airbnb concurrencent les hôtels et les gîtes du passant en permettant à des personnes de louer leurs maisons à des touristes. «[traduction] Alors que les consommateurs et les propriétaires semblent satisfaits de cette façon de fonctionner jusqu’à maintenant, ces locations informelles ne respectent pas les mêmes lois de zonage, de sécurité et d’accessibilité, et généralement ne sont pas soumis aux taxes d’hôtel».
  • le travail et les services personnels : il s’agit ici de services divers, souvent liés à des métiers, offerts par des gens ne possédant pas nécessairement de cartes de compétence ou de formation prescrite. Ces services ne respectent généralement pas les lois et les normes du travail. Là encore, l’impact semble limité pour l’instant.
  • les services financiers : le financement participatif ou collectif, ou encore le sociofinancement (crowdfunding) est une forme de financement «par lequel un porteur de projet sollicite l’appui financier d’un grand nombre de contributeurs par l’entremise de plateformes de médias sociaux afin de permettre la mise en œuvre d’un projet ou d’en soutenir le développement». Comme ce genre de projet n’est généralement pas financé par les banques, ces dernières ne se sentent pas vraiment menacées… pour l’instant!

Réglementer ou interdire?

Là est la question! C’était d’ailleurs le cœur de mon argumentation avec les membres de Projet Montréal : comment peut-on réglementer des activités qui sont actuellement interdites, alors qu’on est incapable d’appliquer ces interdictions? Comment pourrait-on alors appliquer la réglementation (ou l’encadrement, comme le dit PM)?

Tout comme PM, le document favorise la réglementation, mais ne répond nullement à ma question, alors que c’est pour cela que je l’ai lu! On y dit bien qu’il faudrait demander l’accès aux bases de données des entreprises de ce secteur sous la menace de les interdire (alors que la plupart sont déjà interdites et s’en balancent totalement!), mais pourquoi le feraient-elles si on ne peut pas les obliger à le faire?

La suite du document montre les conditions qu’il faudrait respecter pour concevoir une réglementation moderne, mais en reste au niveau des principes, sans proposition concrète. Il faut faire preuve de souplesse et d’imagination, changer la culture bureaucratique, moderniser la structure gouvernementale, semble-t-il. Mais encore?

Et alors…

En fait, je n’ai pas de position définitive sur le sujet. Mais, je n’ai encore vu aucune solution satisfaisante. Oui, l’économie du partage peut apporter des bienfaits, mais elle peut aussi former une nouvelle façon d’exploiter les travailleurs, comme le démontre clairement Robert Reich, détruire la vie des travailleurs des secteurs touchés et menacer la structure de protection des citoyens qui a été bâtie pendant des années.

Elle peut aussi servir de déclencheur pour moderniser des règlements et les façons de faire qui n’ont plus leurs raisons d’être, les adapter à la réalité actuelle. Mais, pour cela, il faudrait faire plus que de lancer des anathèmes à ses opposants et énoncer des généralités sans substance. Il faudrait plutôt analyser à fond les conséquences de cette «nouvelle» économie (qui n’offre en fait aucun nouveau service, mais seulement de nouvelles façons de les rendre, souvent plus efficaces, mais aussi plus dangereuses pour la santé et la cohésion sociales), tant sur les travailleurs que sur les citoyens, et soupeser les avantages et désavantages avant de prendre des décisions fondamentales pour la vie de beaucoup de personnes.

Publicités
3 commentaires leave one →
  1. Yves permalink
    25 mars 2015 18 h 45 min

    Ce billet ma fait penser à Christiania. Un rêve de jeunesse. Je voulais tellement me retrouver dans une ville comme ça.

    http://fr.m.wikipedia.org/wiki/Christiania_%28Danemark%29

    J'aime

  2. 25 mars 2015 20 h 51 min

    Je ne suis pas certain de comprendre en quoi cela t’y a fait penser. Tu as d’ailleurs sûrement vu que Le Devoir en parlait ce matin…

    http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/435365/christiania-ville-libre-sans-voiture-et-sans-maire

    J'aime

  3. Yves permalink
    26 mars 2015 6 h 51 min

    «Je ne suis pas certain de comprendre en quoi cela t’y a fait penser.«

    Jeanne.
    «le travail et les services personnels : il s’agit ici de services divers, souvent liés à des métiers, offerts par des gens ne possédant pas nécessairement de cartes de compétence ou de formation prescrite. Ces services ne respectent généralement pas les lois et les normes du travail. Là encore, l’impact semble limité pour l’instant.«

    Wiki.
    «Plusieurs collectifs d’habitation pratiquent un partage modéré de certaines ressources matérielles, et de nombreux collectifs d’activité travaillent sans but lucratif, voire sans rémunération. Plus d’une cinquantaine de collectifs divers exercent des activités industrielles, artisanales, commerciales, culturelles, sanitaires, théâtrales, etc.«

    J’avoue que j’ai tiré par les cheveux, mais tu remarqueras que dans ton billet y’a le mot partage et de même pour Christiania. 😉

    Pour le Devoir, non, mais là oui! Jimmy à mis un lien sur Fb, heureuse coïncidence.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :