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Le paternalisme libertarien et l’architecture du choix

30 mars 2015

nudge_architectesJ’avais de grandes attentes en commandant le livre Nudge : la méthode douce pour inspirer la bonne décision de Richard Thaler et Cass Sunstein. Tout d’abord, il était recommandé par Daniel Kahneman directement dans son livre Système 1, système 2 – Les deux vitesses de la pensée, auquel j’ai consacré deux billets élogieux (premier et deuxième). Ensuite, j’étais curieux (et emballé) de lire un livre sur l’économie comportementale que je connais peu, mais qui me semblait prometteuse, car elle est basée sur le fait que l’homo œconomicus des économistes néoclassiques, être pleinement rationnel et dont les goûts ne changent jamais, n’a rien à voir avec l’être humain.

Les premiers chapitres

Les premiers chapitres du livre sont intéressants, mais ne font que résumer, avec les mêmes exemples, de grandes parties du livre de Kahneman sur les biais cognitifs. Les auteurs insistent tout de même davantage que Kahneman sur nos comportements grégaires, qui nous portent à agir comme les autres, parfois même quand on n’est pas d’accord avec eux. Mais, bon, il n’y a pas beaucoup de valeur ajoutée à ces chapitres quand on a lu le livre de Kahneman.

Les chapitres suivants présentent des moyens pour atténuer les lacunes de l’être humain de ce côté. Les auteurs visent à proposer des «nudges», soit des coups de pouces (ou de trompe, comme dans l’image du livre) ou des incitations (monétaires ou autres) pour aider les êtres humains à prendre de bonnes décisions malgré leur manque de rationalité et leurs biais cognitifs.

Le paternalisme libertaire

Par la suite, les auteurs expliquent leur philosophie qu’ils appellent le paternalisme libertaire. Je dois ici reprocher au traducteur cette appellation, qui rend mal l’expression anglaise utilisée par les auteurs dans la version originale de ce livre, soit «libertarian paternalism». Il est vrai que l’appellation anglaise «libertarian» peut aussi bien se traduire par «libertaire» que par «libertarien». Sauf qu’en français, les libertaires sont des anarchistes (donc de gauche) et les libertariens sont… des libertariens! Ces derniers croient aux vertus du marché, ce qui n’est surtout pas le cas des libertaires. Ce paragraphe peut sembler donner plus d’importance qu’il ne le faut à cette confusion, mais elle est pour moi fondamentale. En poursuivant ma lecture, je ne saisissais pas ce que les propositions des auteurs avaient de libertaires, mais les comprends mieux maintenant que j’ai saisi qu’elles sont en fait libertariennes!

Les auteurs sont conscients que d’associer le paternalisme au libertarianisme semble contradictoire. Pour eux, leur philosophie est libertarienne, car elle laisse les gens libres de faire ce qu’ils veulent. À cet égard, ils citent Milton Friedman (autre indication que le terme libertarien rend mieux leur concept que le terme libertaire), qui a déjà affirmé que le «paternalisme libertarien» laisse les gens libres de leurs choix.

Le concept de paternalisme repose sur le postulat qu’il est légitime d’influencer le comportement des gens pour éviter, ou à tout le moins atténuer, les effets de leurs biais cognitifs, «afin de les aider à vivre plus longtemps, mieux et en meilleure santé». Cette influence dans le choix des gens doit toutefois être la moins intrusive que possible et n’être utilisée que pour éviter les mauvaises décisions dans les domaines où les gens sont les plus susceptibles de se tromper.

L’architecture du choix

Les gens sont très sensibles aux signaux qui leurs sont envoyés quand ils doivent prendre une décision. Une poignée sur une porte les invite à tirer pour l’ouvrir, même si elle s’ouvre vers l’extérieur. Une cible dans un urinoir (comme une mouche) réduit les dégâts considérablement et diminue les besoins de nettoyage (oui, des entreprises vendent de telles cibles et d’autres les achètent!).

Les auteurs donnent des dizaines d’exemples de façons d’influencer les choix. Je ne présenterai ici que la façon de présenter des choix par défaut. Par exemple, les taux de dons d’organes dans les pays qui exigent qu’on coche une case ou qu’on signe un document si on veut les donner sont beaucoup moins élevés que dans ceux où il faut cocher une case ou signer un document si on ne veut pas les donner (de 20 % à 80 % en moyenne)!

La façon de présenter un choix par défaut peut aussi bien être positive (comme dans l’exemple précédent) que malicieuse. Un concepteur de logiciel offre en général le choix par défaut le plus simple pour l’utilisateur (en ajoutant «recommandé» pour faire augmenter encore plus la proportion d’utilisateurs qui ne feront rien, donc opteront pour ce choix). Par contre, d’autres vous forcent à décocher une option si vous ne la voulez pas (comme ajouter un logiciel supplémentaire à celui qu’on installe, ce qui me fait sacrer chaque fois!).

Bref, en s’appuyant sur notre paresse et notre tendance à ne pas perdre de temps, des architectes du choix peuvent drôlement nous influencer, pour le mieux ou pour le pire. Et, le choix par défaut n’est qu’un des moyens qu’ils utilisent!

Les chapitres suivants

Ces chapitres m’ont ennuyé, dans les deux sens de l’ennui. Tout d’abord, je ne les ai pas trouvés intéressants, car ils portaient en grande partie sur des choix que nous n’avons pas à faire au Québec, comme de choisir entre des centaines de programmes d’assurance-médicament. Ici, nous avons essentiellement les programmes des employeurs et ceux du gouvernement (sauf pour des assurances privées pas très courantes).

Ils m’ont aussi ennuyé en présentant les incitations monétaires comme le seul moyen acceptable pour résoudre les questions environnementales. Ils donnent comme exemple la méthode utilisée aux États-Unis pour faire diminuer les pluies acides (un système de plafonnement et d’échange, ou «cap and trade» en anglais), mais ne mentionnent même pas les effets d’une interdiction, comme bien des pays l’ont fait, pour bannir l’utilisation des CFC qui attaquaient la couche d’ozone (il faut dire que les produits de remplacement ne sont pas nécessairement meilleurs) ou du DDT. Ils prétendent même que des incitations seraient suffisantes pour prévenir la spéculation qui a mené à la dernière crise. Trop, c’est comme pas assez…

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Ce livre est loin d’avoir satisfait les attentes que j’avais envers lui. Cela dit, il comporte bien des éléments intéressants. Je n’ai par exemple rien contre l’utilisation de l’architecture du choix pour orienter positivement les comportements des gens, surtout dans les domaines où ils ne peuvent posséder et maîtriser toute l’information nécessaire à un choix éclairé (ni ne disposent du temps ou des compétences pour s’informer suffisamment). C’est le caractère dogmatique de l’approche des auteurs qui m’a le plus indisposé, le fait qu’ils rejettent toute solution autre que leur paternalisme libertarien, même lorsque que des règlements fermes et des interdictions formelles s’imposent. Je n’ai rien contre l’écofiscalité, je l’ai déjà dit, mais, ce n’est qu’un outil parmi tant d’autres, pas le seul! Pensent-ils vraiment éviter les pires conséquences du réchauffement climatique uniquement en incitant les gens? Pas moi!

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4 commentaires leave one →
  1. 12 novembre 2016 13 h 09 min

    A reblogué ceci sur 020librarysearchet a ajouté:
    Cela pourrait constituer une piste de solution pour le problème concernant l’intervention des professionnels de l’information dans le débat sur la culture du viol.

    J'aime

  2. 12 novembre 2016 13 h 39 min

    Comment?

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