Skip to content

Le vieillissement, les retraites et les inégalités

1 avril 2015

ISQ-faibleUne étude fort intéressante portant sur les effets du vieillissement et des changements des régimes de retraite sur les inégalités est parue en février dernier sans provoquer beaucoup d’écho dans les médias, si ce n’est dans cet article. Cette étude de Yves Carrière, Jacques Légaré, Mélanie Léger St-Cyr, Chloé Ronteix, et Viorela Diaconu est intitulée «Vivre et travailler plus longtemps dans une société vieillissante: vers une croissance des inégalités?».

Remarques préliminaires

Avant d’aborder le contenu de l’étude comme telle, je vais présenter un graphique (tiré de la page 13 du sommaire du rapport D’Amours sur l’avenir du système de retraite québécois) qui jette beaucoup de confusion dans l’analyse des effets du vieillissement et des transitions de vie (école-travail, travail-retraite, etc.).

retraites1

Lors d’une conférence à laquelle j’ai assisté, Yves Carrière, un des auteurs de l’étude dont je vais parler tantôt, s’insurgeait contre cette présentation des transitions. On donne l’impression qu’en 1970, les jeunes entraient sur le marché du travail à 19 ans, travaillaient 46 ans, prenaient leur retraite à 65 ans et y demeurait 13 ans, alors qu’en 2009, ils entraient sur le marché du travail à 22 ans, travaillaient 38 ans (une baisse de 17 %), prenaient leur retraite à 60 ans et y demeurait 23 ans (une hausse de plus de 75 %). Cela est faux.

En effet, ceux qui prenaient leur retraite en 1970 n’étaient pas entrés sur le marché du travail en 1970, mais quelque part entre 1920 et 1935! À quel âge ces personnes étaient-elles entrées sur le marché du travail? On ne le sait pas. De même, les personnes qui ont pris leur retraite en 2009 ne sont pas celles qui sont entrés sur le marché du travail en 2009, mais plutôt en majorité entre 1965 et 1975. Elle ne sont donc pas restées 38 ans au travail, mais plutôt 41 ans, si on prend comme base l’âge d’entrée sur le marché du travail en 1970. Et, à quel âge prendront leur retraite les jeunes qui sont entrés sur le marché du travail à 22 ans en moyenne en 2009? Il va falloir attendre jusqu’en 2050 pour en avoir une idée!

En outre, l’âge moyen de la retraite est un indicateur trompeur. Les personnes qui prennent leur retraite une année donnée n’ont évidemment pas toutes le même âge et ne sont pas entrées sur le marché du travail au même âge et la même année. Il est donc erroné de comparer leur âge moyen à l’âge moyen d’entrée sur le marché du travail la même année, mais aussi 40 ou 45 ans auparavant. Ensuite, cet âge moyen ne dit rien sur le nombre de personnes qui ont pris leur retraite (il pourrait y en avoir que deux ou trois…), ni sur celles qui ne l’ont pas prise et qui prendront leur retraite à un âge plus avancé que la moyenne!

C’est entre autres pourquoi M. Carrière préfère considérer les taux de retraite par âge (% des gens âgés de 50 ans qui prennent leur retraite, % de ceux âgés de 51 ans, etc.) ce qui lui permet de calculer l’espérance du nombre d’années au travail quand on a 50 ans (j’avais présenté une étude coproduite par M. Carrière portant sur cette question il y a deux ans). Or, ce calcul montre que les personnes qui avaient 50 ans en 2008 devraient prendre leur retraite en moyenne autour de 63 ou 64 ans ans, soit de trois à quatre ans plus vieux que ne l’indique l’âge moyen de retraite. Prenant leur retraite à un âge plus avancé, ces personnes y demeureront bien moins longtemps que l’utilisation du graphique basé sur l’âge moyen nous l’indique (19 ou 20 ans au lieu de 23 ans). En conséquence, les calculs du coût de la retraite qu’on nous présente pour justifier des compressions aux programmes publics de retraite surestiment fortement ce coût.

Fin de cette longue entrée en matière…

L’étude

La première partie de l’étude aborde justement les cycles de vie. Quoique intéressante, je vais me concentrer ici sur les deuxième et troisième parties qui sont intitulées Pourquoi relever l’âge normal de la retraite ? et Espérance de vie différentielle, âge normal de la retraite et inégalités sociales, d’autant plus que mes remarques préliminaires ont justement porté sur certains aspects des cycles de vie (ou transitions de vie).

– l’âge «normal» de la retraite

Malgré les nombreuses discussions sur le sujet, les auteurs observent que seulement trois pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) «affichaient en 2010 un âge supérieur à 65 ans pour accéder à une pleine rente de retraite. Il s’agit des États-Unis, de la Norvège et de l’Islande». Trois autres l’ont depuis fait et quelques autres, dont le Canada, prévoient le rehausser au-dessus de 65 ans au cours des prochaines années.

Il n’y a aucun doute que ce genre de mesure permet de réduire le coût des programmes publics de retraite, mais moins qu’on pourrait le penser, car le rehaussement de l’âge de la retraite entraîne l’augmentation des coûts d’autres programmes (comme l’aide sociale et les prestations d’invalidité). D’autres mesures peuvent aussi permettre de réduire les coûts ou d’augmenter le financement de ces programmes. Au Québec et au Canada, on a par exemple fortement augmenté les taux de cotisation au Régime de pensions du Canada (RPC) au Régime des rentes du Québec (RRQ).

– équités intergénérationnelles et intragénérationnelles

On tente souvent de justifier le rehaussement de l’âge de la retraite par l’équité intergénérationnelle (qui sert aussi d’argument pour adopter bien d’autres mesures d’austérité, même la baisse de services pour les jeunes et les enfants!), mais on parle moins souvent de ses conséquences sur l’équité intragénérationnelle, soit l’équité «dans la répartition du bien-être entre les membres d’une société à un moment précis dans le temps».

– les inégalités face à la mortalité

Les auteurs présentent dans cette optique les résultats de nombreuses études sur les différences entre l’espérance de vie à la naissance et à 65 ans, totale et en bonne santé (ou sans incapacité), selon le niveau de revenu et le niveau de scolarité. Même si peu d’études portent sur le Canada, les écarts de mortalité observés entre les plus pauvres et les plus riches, et entre les moins scolarisés et les plus scolarisés, sont toujours substantiels, soit de quatre à huit ans en général. Leur probabilité de vivre jusqu’à 75 ans est aussi beaucoup moindre.

– retraite involontaire et durée de la retraite : effet des inégalités

«Une espérance de vie moins élevée doublée d’un désavantage marqué dans la proportion d’années vécues en bonne santé, signifie qu’il est beaucoup plus probable pour une personne socioéconomiquement défavorisée d’être forcée à une retraite involontaire pour raison de santé.»

Une étude montre que, en moyenne, 6 % des Européens prennent leur retraite pour des raisons de santé. Une autre étude finlandaise estime que ce taux atteint 33 % chez les travailleurs manuels. Toutes ces études (et bien d’autres que je n’ai pas citées) sur les différences d’espérance de vie et de retraites hâtives font en sorte que, à âge effectif de la retraite identique, les travailleurs des groupes socioéconomiques moins favorisés passent plus de temps à contribuer aux pensions et moins de temps à en recevoir. Pour être équitables et permettre une durée de vie à la retraite similaire, les régimes de pensions devraient permettre aux groupes défavorisés de «prendre leur retraite plus tôt que les mieux nantis». Or, bien sûr, aucun régime ne prévoit une telle chose, ne tenant aucun compte de l’équité intragénérationnelle.

– effets de la privatisation du système de revenu de retraite, selon le genre et les inégalités

«En général, les réformes visant à alléger la pression du vieillissement sur les finances publiques ont entraîné une tendance à la privatisation des prestations de retraite.»

Cette privatisation se manifeste tant par la hausse de la part privée des outils d’épargne pour la retraite (comme le régime enregistré d’épargne-retraite, le REER) que par la diminution de la part des prestations de retraite provenant des régimes publics. Les auteurs soulignent, comme d’autres l’ont déjà fait, que l’indexation des prestations de la Sécurité de la vieillesse (SV) et du Supplément de revenu garanti (SRG) en fonction des prix, et non des salaires (ou du revenu médian), fait diminuer constamment leur contribution au remplacement des revenus des retraités par rapport à leurs revenus d’avant la retraite (de 26 % en 2012 à 13 % dans 40 ans, selon le rapport D’Amours). Le relèvement de l’âge à partir duquel on a droit à ces prestations de 65 à 67 ans ne fera qu’accentuer cet effet. Or, plusieurs études déplorent «qu’une augmentation de la proportion du revenu de retraite provenant de l’épargne privée conduise à une plus grande inégalité des revenus chez les personnes âgées». Cette tendance toucherait encore plus les femmes que les hommes, car leur plus grande proportion de travail à temps partiel, leurs salaires moins élevés et leurs absences du marché du travail pour avoir des enfants sont associés à une baisse du taux de couverture des régimes de pensions privées.

– conclusion des auteurs

«À un débat qui depuis plusieurs années est presque exclusivement centré sur l’équité intergénérationnelle, l’allongement de la vie et le besoin de reporter sa retraite ajoute maintenant un élément important : on doit s’interroger sur les effets potentiels du report de la retraite sur l’équité intragénérationnelle. D’ici à peine deux décennies, les conditions de vie de plus du quart de la population canadienne dépendront en bonne partie du succès de notre système de revenu de retraite. Un échec ne serait pas uniquement désastreux pour les personnes âgées ; il le serait aussi pour l’ensemble de la société si ce n’est qu’à cause de leur poids démographique.»

Et alors…

Cette étude et l’analyse d’Yves Carrière sur les erreurs d’estimation de l’âge et de la durée de la retraite sont pour le moins inquiétants. Ils montrent, si on ne le savait pas, qu’il n’y a rien de plus trompeur que des moyennes, surtout quand on les utilise mal (comme l’utilisation trompeuse de l’âge moyen de la retraite). Oui, nous vivons plus vieux qu’avant, mais ce n’est pas tout le monde qui peut en bénéficier à la retraite. Alors, pourquoi ne pas tenir compte de ces différences dans la conception de ces programmes et dans les modifications qu’on veut leur apporter?

Publicités
One Comment leave one →
  1. 1 avril 2015 9 h 04 min

    Très éclairant article, merci beaucoup.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :