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L’imposture économique (1)

13 avril 2015

impostureQuand je me suis procuré L’imposture économique de Steve Keen, je pensais que je lirais une nouvelle variante du livre de John Quiggin Économie zombie : Pourquoi les mauvaises idées ont la vie dure… ou de celui de Jeff Madrick Seven Bad Ideas : how mainstream economists have damaged America and the world (Sept mauvaises idées : comment les économistes orthodoxes ont nui aux États-Unis et au monde). Comme ces livres sont excellents, je pensais avoir fait le tour de la question. J’avais tort!

Ce livre est tout à fait différent. Il se plonge dans les concepts de l’économie néoclassique pour pouvoir mieux les démolir sur leurs propres bases. Face à la richesse de ce livre de 532 pages, j’ai décidé de lui consacrer deux billets. Le premier portera sur un de ses chapitres et le suivant sur les autres questions qu’il analyse. Ce chapitre s’attaque d’entrée de jeu au fondement de la théorie néoclassique, la courbe de la demande, sujet qu’aucun des deux livres que j’ai mentionnés n’a abordé.

Le calcul de l’hédonisme

Tel est le titre du chapitre que l’auteur consacre à son entreprise de démolition de la courbe de la demande. Il peut paraître étrange et sans rapport, mais il faut se rappeler que la courbe de la demande repose sur le postulat que l’être humain recherche le plaisir et tente d’éviter le déplaisir, ce qui correspond bien à la définition de l’hédonisme. La théorie classique ajoute que «si les individus ne regardent que leur propre bien-être, le marché assurera un bien-être maximal pour tous». De là vient le leitmotiv de Margaret Thatcher, «la société n’existe pas», il n’y a que des individus. Or, prétend Keen, cela est simplement faux. Et cela est à la base des erreurs de conception de la courbe de la demande, car elle applique le comportement d’un individu (et même là de façon contestable) à l’ensemble de la société ou même à l’ensemble des individus, si on préfère… Or, comment additionner les préférences différentes de tous les individus à partir d’un seul?

Pour contourner cet écueil, les économistes classiques ont dû se baser sur des hypothèses irréalistes, comme celles-ci :

  • tous les individus ont les mêmes goûts;
  • leurs goûts restent toujours identiques, même si leurs revenus augmentent.

imposture1On se rappellera l’effarement de Daniel Kahneman quand il a appris que les économistes orthodoxes considéraient que les goûts d’une seule personne ne changent pas, alors imaginons comment il aurait réagi en apprenant que les goûts de toutes les personnes sont les mêmes et ne changent jamais! Keen, de son côté, conclut que ces hypothèses signifient non seulement qu’il n’y a qu’une seule personne dans un marché, mais qu’il n’y a aussi qu’un seul ensemble de bien dans ce marché, car, sinon, une hausse de revenu changerait ses achats! En fait, la courbe de la demande ne peut s’appliquer comme elle est conçue (voir le graphique) que dans le cas où il y a une seule personne et un seul bien.

– la pente de la courbe de la demande est-elle nécessairement négative?

Comme, pour améliorer leur bien-être (ou leur utilité), les gens ont tendance à acheter plus d’un bien quand il est moins cher et moins quand il est plus cher, les théoriciens orthodoxes ont conclut que la courbe de la demande a une pente négative (comme on peut le voir sur le graphique). Mais, est-ce nécessairement le cas? Je me souviens vaguement qu’un des profs que j’ai eu en économie avait une fois mentionné qu’il est impossible de prouver que cette courbe a une pente négative, mais il n’en avait pas expliqué la raison.

L’auteur, lui, l’explique. Il montre que la demande de certains biens, appelés les biens de Giffen, augmente lorsque leur prix est plus élevé, montrant ainsi que la pente de la demande n’est pas toujours décroissante. Il donne comme exemple un fait réel, soit l’augmentation du prix des pommes de terre en Irlande durant la famine qui a frappé ce pays au XIXème siècle. L’augmentation du prix de ce bien de base a fait en sorte que les Irlandais ne pouvaient plus se permettre d’acheter autant d’aliments encore plus cher (comme de la viande). Ils ont donc acheté plus de pommes de terre!

Ce comportement est dû à l’effet revenu qui fait en sorte que la variation du prix de certains biens influence le revenu disponible pour d’autres achats, entraînant un effet de substitution (on change la structure de nos achats, parfois dans le même sens que le changement de prix, parfois dans le sens opposé, comme dans l’exemple précédent, tout dépendant du type de bien). L’auteur décrit alors quatre types de biens :

  • les biens de première nécessité ou inférieurs : dont la part du revenu qui lui est consacrée diminue si le revenu augmente (on achète pas plus de papier de toilette quand on est plus riche);
  • les biens de Giffen : qu’on achète davantage quand leur prix augmente et moins quand leur prix diminue, comme l’exemple précédent l’a montré;
  • les biens de luxe ou supérieurs : auquel on consacrera une plus grande part de nos achats si notre revenu augmente (tourisme, restaurants, œuvres d’art, automobiles de luxe, etc.);
  • les biens neutres ou homothétiques : auquel on consacrera une part constante de nos achats si notre revenu augmente; l’auteur considère qu’il n’existe aucun bien de ce genre (et je n’en trouve pas non plus), car cela signifierait qu’il existe un bien «qui occupe la même proportion du revenu d’un sdf et d’un milliardaire»; pourtant, en supposant que les goûts des consommateurs «restent toujours identiques, même si leurs revenus augmentent», les économistes orthodoxes supposent en fait que tous les biens sont neutres!

– agrégation de la courbe de la demande

S’il est impossible d’affirmer que la pente de la courbe de la demande pour un seul individu est toujours négative, la situation devient encore plus absurde quand on suppose qu’une courbe de la demande pour tout le marché est négative, comme le fait la théorie néoclassique. En fait, si on refuse l’hypothèse que tous ont les mêmes goûts et que ces goûts demeurent fixes dans le temps, même si on change de revenu, cette courbe «peut prendre n’importe quelle forme» : monter, puis redescendre, remonter, etc. il peut donc y avoir deux quantités demandées différentes pour un même prix, et cela, en respectant le principe de maximisation de l’utilité de cette théorie!

Plutôt que de jeter leur théorie aux poubelles comme les scientifiques l’ont fait quand ils ont découvert que la terre tourne autour du soleil et non l’inverse comme ils le pensaient depuis des siècles, les économistes orthodoxes ont préféré ajouter des hypothèses encore plus irréalistes pour conserver leur modèle. De là est né le consommateur représentatif, un seul agent économique représentant tous les consommateurs, hypothèse absurde qu’on utilise encore aujourd’hui pour faire fonctionner les modèles d’équilibre général dynamique stochastique. Tant qu’à y être, pourquoi s’arrêter là?

Face au problème d’assurer une distribution effective des revenus et de la richesse pour que le modèle de la demande fonctionne, les économistes orthodoxes ont ajouté une autre hypothèse, la présence d’un «dictateur bienveillant», «qui redistribue la richesse avant les échanges». Keen conclut ainsi cette section du chapitre :

«Pourquoi les étudiants en cours de microéconomie avancée ne jettent-il pas leur manuel par-dessus bord à ce moment-là? (…) le contraste avec la manière dont une vraie science se développe est saisissant : cette littérature entière [contournant l’imposture de la nature de la demande] fut développée non pas pour expliquer un phénomène empirique observé, mais pour examiner la cohérence logique d’un modèle de comportement du consommateur profondément abstrait et sans fondement empirique.»

– pourquoi accepter ces absurdités?

Quand on réalise le nombre d’absurdités qu’il faut avaler pour croire la fable néoclassique, on peut se demander comment des personnes sensées peuvent donner le moindre crédit à cette théorie économique, encore plus comment elle peut être la théorie la plus enseignée dans les universités du monde industrialisé. Keen donne trois raisons, qui évitent le discours conspirationniste :

  • ayant accepté la base de cette théorie, soit qu’«une société n’est qu’une somme d’individus maximisant leur utilité», les adeptes de ce concept ont trouvé trop difficile de le lâcher quand les premières preuves de son incohérence sont apparues. On a préféré l’entourer de nouvelles hypothèses que de reconnaître l’échec d’une théorie à laquelle on était attaché;
  • le langage mathématique et savant omniprésent dans cette théorie camoufle ses absurdités. Quand on lit «les préférences sont supposés être homothétiques et affines au revenu», il n’est pas évident de réaliser que cette phrase signifie que tous les consommateurs ont les mêmes goûts et que ces goûts ne changent jamais;
  • la communauté économique forme une caste uniquement formée de convaincus; Keen décrit en fait ici le biais cognitif que Kahneman appelle l’illusion de validité (voir ce billet) et dont il décrit les conséquences ainsi «les illusions de validité et de compétence sont soutenues par une puissante culture professionnelle. Nous savons que les gens peuvent entretenir une fois inébranlable dans n’importe quelle proposition, aussi absurde soit-elle, quand ils sont entourés par une communauté partageant la même foi».

– conséquences

Il peut sembler anodin de démontrer que la pente d’une courbe n’est pas négative. Mais cette démonstration a des conséquences importantes :

  • on ne peut plus prouver que l’économie de marché «maximise nécessairement le bien-être social», ni que la distribution des richesses est uniquement fondée sur le mérite;
  • il n’y a pas de situation d’équilibre (donc pas de modèle d’équilibre comme celui utilisé par Luc Godbout pour appuyer sa croyance que les taxes sont moins dommageables à la croissance que les impôts…);
  • la prétention que l’utilité d’un dollar pour un riche est la même que pour un pauvre s’effondre, montrant au contraire que les politiques de redistribution augmentent le bien-être;
  • le concept de classes reprend du galon.

– la rationalité

Kahneman a brillamment démontré que l’être humain n’est pas toujours rationnel, démolissant ainsi un des fondements de l’économie néoclassique. Keel, de son côté, montre que, même si nous étions parfaitement rationnels, il serait absurde de s’attendre à ce qu’on agisse comme le prétendent les néoclassiques, soit comme un homo œconomicus.

Comment par exemple choisir parmi tous les biens disponibles un ensemble de produits qui maximiserait notre utilité (ce que nous sommes supposés faire selon la théorie néoclassique en tant qu’homo œconomicus)? L’auteur a calculé que, même si on regroupait en 100 groupes les 10 000 produits disponibles dans un magasin de grande surface, il y aurait 2 à la 100 possibilités d’achat, soit 1000 millions de milliards de milliards de possibilités. «Le comportement vraiment rationnel ne consiste donc pas à choisir la meilleure option, mais à réduire le nombre d’options envisagées de manière à pouvoir prendre une décision satisfaisante en un temps fini».

Et alors…

Après avoir démoli avec succès tout l’échafaudage entourant la courbe de la demande, Keen consacre les deux chapitres suivants à déconstruire la courbe d’offre en situation de concurrence parfaite de façon aussi décisive, mais le sujet est plus complexe. Pour résumer grossièrement, je peux tout de même préciser que, là encore, les hypothèses sont contradictoires. La théorie affirme qu’un changement de production d’un concurrent ne change rien à la situation d’un producteur en concurrence parfaite, alors que, en raison de la négativité de la courbe de la demande, une hausse de la production totale devrait faire baisser les prix, ne serait-ce qu’un peu (l’auteur conclut que les néoclassiques confondent ainsi les petites quantités avec l’absence de quantité, ce qui est assez étrange chez des gens qui utilisent autant d’outils mathématiques). La conséquence de cette contradiction est qu’il est impossible de construire une courbe d’offre cohérente et que cette courbe n’existe donc pas (la démonstration est beaucoup plus longue et compliquée que ce que j’en dis ici…).

Le prochain billet tentera de présenter les sujets abordés dans les autres chapitres du livre. Il se conclura par la réponse à la grande question : lire ou ne pas lire?

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