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ShadowStats – l’inflation

18 avril 2015

shadowStatsAvez-vous déjà entendu parler du site ShadowStats? Il s’agit d’un site conçu par John Williams (qu’on peut voir sur l’image qui accompagne ce billet) qui prétend «corriger» les données officielles des organismes gouvernementaux des États-Unis, notamment sur l’inflation et le chômage. J’ai entendu parler à quelques reprises de ce site (notamment dans le livre L’imposture économique de Steve Keen) et le peu que j’en ai vu me semblait loufoque.

Ne voilà-t-il pas que j’ai mis la main récemment (encore grâce au blogue Economist’s view) sur un texte de Ed Dolan intitulé Deconstructing ShadowStats. Why is it so Loved by its Followers but Scorned by Economists? (Déconstruire ShadowStats. Pourquoi est-il si aimé par ses adeptes, mais méprisé par les économistes?). En fait, ce texte ne s’attaque aux prétentions de Williams que sur l’inflation. J’aurais bien aimé qu’il aborde aussi les taux de chômage de Williams, mais ce sera peut être pour une autre fois.

Les prétentions de John Williams

Williams prétend que les données sur l’indice des prix à la consommation (IPC) publiées par le Bureau of Labor Statistics (BLS), données qui servent à calculer le taux d’inflation, ne permettent pas de mesurer adéquatement «[traduction] ce que les membres du grand public ont à l’esprit quand ils pensent au coût de la vie». Il publie donc des données dites alternatives qui, selon lui, correspondent davantage à ce que la population attend d’une mesure de l’inflation.

Il est certain, comme je l’avais expliqué dans cette série de billets sur l’inflation (dont ce billet est le quatrième), que le taux global d’inflation ne peut pas s’appliquer à chacun des ménages. En effet, les gens n’ont pas toutes la même structure de consommation (par exemple, moi qui n’ai pas d’auto n’ai pas pu profiter de la baisse du prix de l’essence) et n’achètent pas nécessairement les mêmes choses d’une année à l’autre. Mais, ce n’est pas de ça dont parle Williams. Il dénonce plutôt la méthodologie du BLS et surtout les changements qu’il lui a apporté depuis 1980. Il avance que l’objectif de l’IPC doit être de mesurer l’augmentation du prix d’un panier fixe de biens et services, alors que le BLS vise plutôt à estimer l’augmentation du coût de la vie, en tenant compte du fait qu’il est inutile de tenter d’évaluer l’augmentation des prix d’un panier fixe, car, celui des consommateurs n’est justement pas fixe. On ne consomme pas en 2015 les mêmes biens et services que nos aînés (ou nous-mêmes) consommaient en 1980! Les problèmes mentionnés par Williams (et par bien d’autres) touchent surtout deux aspects de la méthodologie du BLS, soit la substitution des achats et l’évaluation de la qualité.

shadowStats1Avant d’examiner plus avant ces questions, il est bon d’avoir une idée de l’ampleur des «corrections» apportées par les données dites alternatives de Williams. Le graphique ci-contre montre que ces corrections sont majeures! La ligne rouge présente l’inflation selon les données du BLS et la bleue la mesure de ShadowStats. On peut voir d’une part que l’écart atteint sept points de pourcentage depuis 2010, portant le niveau estimé du taux d’inflation d’environ 2 % selon le BLS (et même 1 % en 2014) à environ 9 % (8 % en 2014) et, d’autre part, que cet écart a sans cesse augmenté depuis le début des années 1980. Il faudra se souvenir de cette caractéristique plus tard…

La substitution

Pour cette section, je ne me suis pas limité au texte de Ed Dolan, mais me suis basé aussi et surtout sur un document du BLS datant de 2008 qu’il avait rédigé pour répondre à ce genre de critique de sa méthodologie. La substitution est une technique que le BLS utilise quand le prix d’un produit augmente tellement que les consommateurs choisiront de le remplacer par un autre produit. Certains ont critiqué cette méthode en affirmant que le BLS substitue dans ce cas l’achat d’un filet mignon par celui de steak haché. Or, c’est faux, car le BLS remplace toujours un achat par un autre qui fait partie de la même catégorie de bien. Il remplacera plutôt le filet mignon par une autre sorte de steak, par exemple par un contre-filet.

Le document du BLS donne un exemple de substitution avec des barres de chocolat et d’arachides (qui sont dans la même classe de produits). Si ces deux barres coûtent au départ 1,00 $ et que le consommateur en achète à chaque semaine deux de chocolat et deux d’arachides, cela lui coûtera 4,00 $. Si le prix de la barre de chocolat passe à 4,00 $, le même achat, en gardant le même panier, coûterait 10,00 $ (2 x 4,00 $ + 2 x 1,00 $ = 10,00 $). Le BLS (et Statistique Canada) utilise plutôt une méthode mathématique (la moyenne géométrique) pour tenir compte que le vrai consommateur réduira sa consommation de barre de chocolat et augmentera celle de barres d’arachides en espérant éprouver une satisfaction égale à celle qu’il avait avant l’augmentation de prix. Dans cet exemple, cette méthode arrivera à la conclusion que le consommateur, plutôt que d’acheter deux barres de chocolat et deux d’arachides, en achètera une de chocolat et quatre d’arachides et que cela lui coûtera 8,00 $ (1 x 4,00 $ + 4 x 1,00 $ = 8,00 $). Ainsi, au lieu de baser ses calculs sur une hausse de 6,00 $ s’il avait supposé que les achats du départ ne changeraient pas, il en arrive à une hausse de 4,00 $ avec sa méthodologie.

Et quel est l’impact de cette méthode? Le BLS a évalué qu’elle a fait augmenter l’indice des prix à la consommation de seulement 0,28 % de moins par année entre 1999 et 2004! Et, est-ce une sous-estimation ou au contraire une méthode qui permet de mieux évaluer le comportement des consommateurs? Pour moi, il n’y a pas de doute qu’elle simule mieux nos comportements. Et, de toute façon, n’oublions pas que le BLS met à jour le panier qu’il utilise pour mesurer l’inflation à chaque deux ans et que la mise à jour de ce panier permet de savoir exactement comment le consommateur a réagi et d’en tenir compte au cours des années suivantes.

L’évaluation de la qualité

Quand un produit n’existe plus ou est fortement modifié, le BLS utilise une méthode qu’il appelle l’ajustement hédonique de la qualité. Statistique Canada définit ainsi cet ajustement : «Une méthode statistique permettant d’estimer comment le prix d’une offre de produit est affecté par les caractéristiques de cette dernière. Il s’agit d’une méthode utilisée fréquemment pour estimer l’effet du changement de qualité sur le mouvement des prix au moment de la substitution d’offres de produit».

Cet ajustement est très simple quand il s’agit de tenir compte du changement de format d’un contenant de jus (960 millilitres plutôt qu’un litre), on n’a qu’à calculer le changement de prix par millilitre. Par contre, il est plus difficile d’estimer la conséquence du changement des téléviseurs analogiques par des téléviseurs à haute définition. Ces derniers peuvent coûter quatre ou cinq fois plus cher, mais il serait ridicule de considérer ces téléviseurs comme le même bien que les anciens. Dans ce type de cas, le BLS tente d’estimer la partie de la différence de prix qui est due au changement dans la qualité de ces téléviseurs et la partie qui est due à l’inflation. Le moyen simple de le faire est de se baser sur le changement de prix des téléviseurs analogiques et de l’appliquer aux téléviseurs à haute définition et de considérer que le reste de la différence de prix est due au changement de qualité. Par contre, si le produit ancien n’existe plus, ça se complique… C’est dans ces cas que le BLS utilise l’ajustement hédonique de la qualité (à l’aide de régressions hédoniques…). Il s’agit en fait de comparer les changements de prix d’un nouveau produit avec ceux d’autres produits qui ont des caractéristiques semblables. Mais, peu importe le détail de ces techniques, l’important est de savoir que, une année donnée, cette technique n’est utilisée que pour des produits qui représentent 1 % du panier de consommation des ménages! Beaucoup de bruit pour pas grand chose…

Le BLS précise que cette méthode est aussi utilisée pour estimer la baisse de qualité de certains produits, par exemple pour estimer l’impact de la dépréciation des logements due à leur vieillissement. Au bout du compte, l’utilisation de cette méthode, qui a aussi bien des effets à la hausse et à la baisse selon les produits, entraîne un changement d’environ 0,005 % par année du taux d’inflation. Ai-je dit qu’on fait beaucoup de bruit pour pas grand chose au sujet de cette méthode?

Pourquoi une telle différence?

Il y a bien quelques autres méthodes du BLS qui sont contestées, comme l’utilisation de l’équivalent d’un loyer pour estimer le coût d’être propriétaire d’une maison. Mais, encore là, cela change peu de choses au bout du compte. Alors, comment est-ce possible que Williams arrive avec un taux d’inflation quatre à 8 fois fois plus élevé que celui estimé par le BLS depuis le début des années 2010?

Dolan a fait de son côté toutes sortes de vérifications à l’aide de catalogues et dépliants des années 1980, et a obtenu dans toutes ses vérifications des variations de prix très proches de celles estimées par le BLS et très loin de celles de Williams. En vérifiant les calculs de Williams, Dolan s’est aperçu que, lors d’un changement des méthodes du BLS, Williams cumule les différences dues à ce changement de méthode à chaque année. Par exemple, si Williams estime l’impact d’un changement implanté une année à 0,5 % (impact qu’il exagère en général), il ajoute ce 0,5 % à l’inflation à chaque année plutôt qu’uniquement lors de l’année d’implantation du changement. Cela explique que le graphique que j’ai montré au début de ce billet a une tendance à faire augmenter les différences entre les estimations de Williams et celles du BLS à chaque année.

En plus, Dolan montre que, si l’inflation était aussi élevée que le prétend Williams, le taux réel de croissance du PIB aux États-Unis serait négatif d’au moins 2 % à chaque année depuis 2010 (malgré une forte augmentation de l’emploi) et que le taux hypothécaire réel aurait été négatif depuis 1996 et aurait atteint -7 % en 2011 avant de remonter à -5 % en 2012 et en 2013. Bref, les banques seraient très généreuses depuis près de 20 ans!

Conspirationniste?

Le site ShadowStats est souvent associé à des courants conspirationnistes. Selon Ed Dolan, Williams n’a pas d’autre objectif que de dénoncer les changements apportés aux méthodes pour calculer l’inflation et le chômage. Par contre, il est indéniable que son site est amplement cité par des conspirationnistes qui le présente comme la «preuve» que les gouvernements ont forcé le BLS à minimiser le taux de chômage pour des motifs politiques ou à sous-estimer l’inflation notamment pour faire diminuer le niveau d’indexation des programmes sociaux. Si les calculs du taux alternatif de chômage de Williams sont aussi mauvais que ceux qu’il utilise pour son taux alternatif d’inflation (ce que je pense après quelques vérifications rapides), il est préférable de ne pas lui accorder le moindre crédit…

Et alors…

Il est toujours tentant de s’imaginer que nos gouvernements produisent volontairement des données erronées pour appuyer leurs politiques. En fait, si on prend comme exemple le gouvernement conservateur, il a plus tendance à faire diminuer la quantité (et la qualité) de données pertinentes qu’à forcer les professionnels des données à adopter des méthodes trompeuses. Par exemple, même avec la folie du remplacement du formulaire long obligatoire du recensement par une enquête à participation volontaire, ce gouvernement n’a pas réussi à fissurer le professionnalisme des employés de Statistique Canada.

Comment penser que des gouvernements successifs d’allégeance différente auraient réussi ça aux États-Unis? Et même si on veut le penser, il faudrait apporter des preuves convaincantes, ce que Williams est loin d’avoir fait. Il y a suffisamment de soucis réel à se faire sur le comportement de ces gouvernements sans en inventer…

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5 commentaires leave one →
  1. benton65 permalink
    18 avril 2015 17 h 51 min

    Pour faire court, la méthodologie de BLS suit par mal le salaire des gens….

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  2. 18 avril 2015 18 h 08 min

    Plutôt leur consommation…

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  3. 22 avril 2015 7 h 04 min

    Merci pour le lien et la discussion. J’ai bien l’intention d’ecrire un post sur le taux de chomach selon ShadowStat dans le futur proche

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  4. 22 avril 2015 7 h 25 min

    Merci de votre commentaire. J’attends avec impatience votre texte sur le taux de chômage!

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Trackbacks

  1. ShadowStats – Le taux de chômage |

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