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Les usurpateurs

4 mai 2015

les Usurpateurs

Les usurpateurs – Comment les entreprises transnationales prennent le pouvoir est le deuxième livre de Susan George que je lis, après Le rapport Lugano II (dont j’ai parlé dans ce billet). Encore une fois, elle s’attaque à l’influence démesurée des plus riches qui usurpent les pouvoirs de nos démocraties. Cette fois, elle s’attarde surtout sur le pouvoir des sociétés transnationales.

Je vais concentrer ce billet sur la description rigoureuse qu’elle présente des tactiques et du discours formaté des lobbyistes, puis vais aborder brièvement par la suite quelques autres sujets analysés dans ce livre.

Méthodes des lobbyistes

Après avoir analysé le concept de la légitimité du pouvoir, surtout en démocratie, l’auteure montre l’importance de «l’industrie du lobbying», d’une façon assez semblable à ce que Oxfam a fait dans un rapport récent (dont j’ai parlé dans ce billet), tout en déplorant le manque de mesure de contrôle de cette «industrie» en Europe. Elle décrit ensuite ce qu’elle appelle «le secret de la réussite» des lobbys. Pour elle, le lobbying est «une science et un art», qui applique les principes suivants :

  • les lobbyistes doivent passer inaperçus du public pour mieux servir les intérêts de leurs clients;
  • empêcher l’adoption d’une loi est souvent tout aussi efficace que de contribuer à en faire adopter de nouvelles;
  • il faut prendre le contrôle des débats et les orienter «de façon à imposer ses arguments»;
  • ne jamais s’engager dans un débat qu’on n’est pas certain de gagner;
  • ne pas hésiter à utiliser des demi-vérités et des dissimulations : «ceux qui se donneront la peine de vérifier vos propos n’auront pas le même accès que vous aux décideurs politiques»;
  • si le produit à vendre est dommageable pour l’environnement, ne pas en parler, mais insister plutôt sur l’emploi, la croissance et les retombées économiques qu’il entraînera (exactement ce qui se passe dans la promotion du Plan Nord et de la cimenterie de Port-Daniel), et ne pas hésiter à gonfler les montants présentés;
  • vanter la plus grande efficacité du secteur privé (ce que fait notre premier ministre quand il affirme que «Les jobs, la prospérité, c’est créé par l’entreprise privée», ce qui fait de lui un véritable lobbyiste!), même si c’est faux;
  • ne jamais parler des avantages de ce qu’on défend pour le secteur ou l’entreprise qu’on représente, mais insister plutôt sur ceux que la société en retirera (ou les contribuables, les citoyens, etc.);
  • insister sur la liberté de choix des consommateurs (par exemple, pour éviter une réglementation sur un produit nocif comme la cigarette ou les boissons gazeuses, comme on a fait à New York en 2013 en invoquant la constitution!) ou sur le coût que représenterait la mesure qu’on combat pour la société, les consommateurs, contribuables et citoyens;
  • mentionner que d’autres pays n’ont pas adopté la mesure qu’on veut éviter, en insistant sur la nécessité d’être compétitif pour créer des richesses et des emplois, pour prospérer;
  • ne pas hésiter à déformer la science en mettant l’accent sur la présence de quelques scientifiques (parfois payés par l’entreprise ou l’industrie qu’on représente) qui contredisent la grande majorité d’entre eux et à souligner l’absence de preuves irréfutables des effets nocifs du produit qu’on défend; le but ici n’est pas nécessairement de convaincre, mais de semer le doute;
  • financer des mouvements supposément formés par des citoyens (l’auteure parle de mouvements «astroturf» «ayant pour but de donner l’impression d’un comportement spontané ou d’une opinion populaire, alors qu’il n’en est rien»);
  • inventer des victimes des politiques qu’on combat (l’auteure raconte que la fille d’une lobbyiste s’est déjà fait passer pour la fille d’une paysanne dont la ferme a été sauvée grâce aux semences OGM…);
  • promettre des emplois aux politiciens qui acceptent de collaborer (ici, on parle de «portes tournantes», l’auteure de «portes tambours»);
  • en dernier recours, ne pas hésiter à espionner ou à infiltrer des organisations qui combattent le produit qu’on défend (l’auteure donne de nombreux exemples d’espionnage et d’infiltration de «groupes écologistes, pacifistes, citoyens, d’associations de consommateurs», et autres, aux États-Unis et en Europe);
  • poursuivre ces organismes, même si la cause est frivole (manœuvre dorénavant interdite au Québec et dans quelques autres états et provinces, mais pas ailleurs);
  • financer des instituts de recherche «amis»;
  • favoriser la nomination de partisans dans les organismes réglementaires (l’auteure donne aussi beaucoup d’exemples de ce côté).

La suite

La suite du livre porte surtout sur les traités internationaux, notamment sur celui qui est encore en négociation entre les États-Unis et l’Europe, soit le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement, mieux connu sous son acronyme anglais, le TTIP, qui contient beaucoup des éléments encore aujourd’hui contestés dans l’Accord économique et commercial global (AÉCG) conclu entre le Canada et l’Union européenne, comme le mécanisme de règlements des différends entre les entreprises transnationales et les États, qui permet à ces entreprises de poursuivre les États qui adoptent des mesures qui peuvent faire diminuer leurs profits.

En plus de ce mécanisme, l’auteure explique bien les différences d’application des lois aux États-Unis et en Europe au regard du principe de précaution et de la tentative d’imposer les règles des États-Unis en Europe au moyen de ce traité. Alors que les règles des États-Unis exigent des preuves formelles (par exemple, quand des citoyens tentent de faire interdire l’exploitation de gaz de schiste près des sources d’eau), les règles européennes s’en tiennent davantage au concept du principe de précaution de la Déclaration de Rio qui prévoit que «En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement».

Finalement, elle explique en détail la participation toujours plus grande des sociétés transnationales dans les organismes de l’ONU. Rien de bien encourageant de ce côté…

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Même si ce livre se lit bien et contient bien des éléments d’intérêt, j’ai préféré le livre précédent que j’ai lu d’elle, soit Le rapport Lugano II. Peut-être ai-je trop lu de livre de ce genre? J’en apprends de moins en moins et en viens à trouver même un peu long un livre de seulement 192 pages comme celui-là. Par contre, j’ai bien aimé, comme on s’en doute, sa présentation des manœuvres des lobbyistes, une des descriptions les plus intéressantes et éclairantes que j’ai lues. Bref, les personnes qui ont moins lu sur ces questions ne devraient surtout pas hésiter à se le procurer!

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