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L’impact du chômage régional sur l’âge de la retraite

9 mai 2015

chômage-retraiteAvec le vieillissement de la population et surtout de la main-d’œuvre, la question de la retraite gagne en importance. Bien consciente de cette réalité, Statistique Canada publie de plus en plus d’études sur le sujet. La plus récente, Impact du taux de chômage local sur la retraite définitive, signée par Diane Galarneau, Martin Turcotte, Yves Carrière et Eric Fecteau, a été publiée le 22 avril dernier.

Contexte

«La décision de prendre sa retraite est un processus complexe, dans lequel intervient un ensemble de facteurs comme la situation financière des individus, leurs aspirations personnelles, leur santé, leurs caractéristiques démographiques (âge, sexe, statut d’immigrant), les conditions d’emploi qu’ils ont connues tout au long de leur vie active, leur situation familiale au moment de la retraite et tous changements à cet égard, de même que des événements imprévus tels que la perte d’un conjoint, un accident ou un gain inattendu.»

En plus de ces facteurs, les auteurs mentionnent que bien des études ont démontré que la perte d’un emploi augmente la probabilité de retraite chez les travailleurs âgés. Ils se demandent alors si cette probabilité pourrait aussi augmenter en fonction du taux de chômage de la région où on habite.

«Ainsi, dans les régions où le taux de chômage est élevé, les travailleurs âgés pourraient être plus susceptibles de perdre leur emploi et d’éprouver des difficultés à réintégrer le marché du travail. Par conséquent, ils pourraient prendre leur retraite plus tôt que leurs homologues des régions à taux de chômage plus faible.»

Leur raisonnement semble solide, mais encore faut-il voir si les faits le confirment et, s’il le fait, estimer l’ampleur de l’impact du taux de chômage régional sur l’âge de la retraite. Pour ce, les auteurs compareront l’âge anticipé de la retraite (concept que j’ai expliqué dans la deuxième partie de ce billet) des régions économiques réparties en trois groupes «selon le niveau de leur taux de chômage annuel moyen (faible, moyen ou élevé)». Dit simplement, l’âge anticipé de la retraite est calculé à partir du taux de retraite observé une année donnée à chacun des âges à partir de 50 ans en l’appliquant aux personnes en emploi âgées de 50 ans et plus au cours des prochaines années. Pour cette étude, la retraite effective (volontaire ou non), survient lors de la première année où une personne qui avait un revenu d’emploi d’au moins 5000 $ gagne moins que cette somme, lorsque cette année est suivie de trois autres années consécutives avec des gains d’emploi inférieurs à 5000 $.

Tendance de l’âge anticipé de la retraite

Le graphique qui suit montre l’évolution de l’âge anticipé de la retraite au Canada chez les femmes (ligne du bas), les hommes (ligne du haut) et ensemble (ligne du centre) de 1991 à 2007. Si ce n’est deux baisses en 1997 et 2000 (dues en bonne partie à des programmes de retraites anticipées, au Québec en 1997 et ailleurs en 2000), baisses touchant surtout les femmes, car plus présentes dans le secteur public, on remarquera que cet âge a augmenté tout au long de cette période, «de 60,7 ans à 63,5 ans, soit une hausse de près de 3 années. Pour les hommes, il a augmenté de 61,3 à 64,1 ans et pour les femmes, de 59,7 à 62,7 ans». Compte tenu de la définition retenue (quatre années consécutives avec un revenu d’emploi inférieur à 5000 $) et des données utilisées (celles des données administratives longitudinales, soit un échantillon de 20 % des déclarations de revenu, qui sont disponibles avec deux ans de retard), il faut attendre six ans avant de pouvoir obtenir toutes les données pertinentes. Cela explique que le graphique et le suivant s’arrêtent en 2007.

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L’âge anticipé de la retraite selon le taux de chômage

Le graphique suivant confirme l’hypothèse des auteurs. L’écart moyen de l’âge anticipé de la retraite entre les régions à taux de chômage élevé et faible fut d’un peu plus de deux ans entre 1991 et 2007. Cet écart fut le plus faible en 2007 à 1,5 ans, essentiellement en raison d’une baisse de cet âge dans les régions à faible taux de chômage. Là aussi, l’augmentation de cet âge est manifeste et d’ampleur similaire dans les trois types de régions. «Dans les régions à faible taux de chômage, l’âge anticipé de la retraite est passé de 61,7 à 64,2 ans; dans les régions à taux de chômage moyen, il est passé de 60,7 à 63,3 ans; finalement, dans les régions à taux de chômage élevé, il est passé de 59,5 ans à 62,7 ans». Ce graphique permet aussi de voir que la baisse de l’âge anticipé de la retraite en 1997 vient de régions où le taux de chômage est «élevé», soit au Québec (le graphique 3 à la page 7 du document montre une forte baisse de cet âge en 1997 dans la région de Montréal, mais pas dans les régions de Toronto, Vancouver et Calgary, appuyant ma conclusion que cette baisse vient du Québec), tandis que la baisse de 2001 vient des régions où le taux de chômage est bas (probablement de l’Ontario, compte tenu de la baisse dans la région de Toronto, encore une fois selon le graphique 3).

chômage-retraite2

Les auteurs comparent ensuite l’âge anticipé de la retraite dans les quatre plus grandes régions métropolitaines de recensement, soit Montréal, Toronto, Vancouver et Calgary. Si, là aussi, les régions où le taux de chômage est le plus élevé ont en général un âge anticipé de la retraite plus bas, ce n’est pas toujours le cas. Les auteurs concluent de cette observation que «les conditions économiques ne sont pas le seul facteur ayant un impact sur l’âge de la retraite» et que «Il ne faudrait (…) pas croire que l’âge anticipé de la retraite est aujourd’hui plus élevé simplement parce que le taux de chômage a diminué». Par exemple, «la part des travailleurs d’une province qui occupent des professions liées à l’agriculture ou qui sont travailleurs autonomes peut faire augmenter l’âge anticipé de la retraite». Autre exemple (malheureusement pas analysé par les auteurs), le Québec était en 2007 la province avec l’âge anticipé de retraite le plus bas, tant chez les salariés que chez les travailleurs autonomes, mais son taux de chômage était seulement le quatrième plus élevé. Cela dit, les auteurs tentent de trouver les autres facteurs qui sont associés avec des variations de l’âge anticipé de la retraite.

Probabilité de la retraite définitive à 61 ans

Pour analyser l’impact d’autres facteurs sur la retraite, les auteurs analysent la probabilité de la retraite définitive à 61 ans des personnes nées en 1941 et 1946 (donc en 2002 et en 2007) en fonction de divers facteurs, comme on peut le voir dans le tableau qui suit. (tiré du tableau 3 de la page 15). Pour ce, ils ont utilisé des équations qui permettent de faire ressortir l’impact spécifique de chacun de ces facteurs.

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  • Taux de chômage de leur région : l’impact est plus important chez les femmes que chez les hommes, et était beaucoup plus élevé en 2002 qu’en 2007.
  • Situation conjugale : les hommes seuls prennent leur retraite plus jeunes que les mariés et c’est le contraire chez les femmes; les auteurs pensent que cela pourrait être dû au fait que les femmes nées à cette époque (1941 et 1946) étaient moins attachées au marché du travail; d’ailleurs l’impact d’être mariée sur la retraite est beaucoup moins important chez les femmes nées en 1946 que chez celles nées en 1941.
  • Utilisation du crédit pour incapacité durant l’année : on ne s’étonnera pas qu’il s’agisse du facteur qui a le plus grand impact sur la retraite; les personnes qui ont utilisé ce crédit sont de deux à plus de quatre fois plus susceptibles de prendre leur retraite, tant chez les hommes que chez les femmes et à un niveau similaire chez celles nées en 1941 et en 1946; l’impact est donc très fort, mais quand même peu fréquent.
  • Prestations d’assurance-emploi durant l’année : ce facteur a le deuxième impact le plus fort; en effet, les personnes de 61 ans qui touchent des prestations d’assurance-emploi ont une probabilité plus grande que celles qui n’en touchent pas de prendre leur retraite involontairement, parce qu’elles ne trouveront pas d’emploi par la suite; dans les quatre possibilités du tableau (hommes et femmes, nées en 1941 ou en 1946), ces personnes sont de deux à trois fois plus susceptibles de prendre leur retraite.
  • Historique de syndicalisation à 50 ans : les personnes syndiquées depuis longtemps sont plus susceptibles de prendre leur retraite (bénéficiant plus souvent d’un régime de retraite) que la moyenne, mais celles qui le sont depuis peu le sont moins que celles qui ne sont pas syndiquées (espérant probablement accumuler plus d’années de cotisation et bénéficier en conséquence de pensions plus élevées); l’impact de ce facteur est toutefois nettement moins fort que celui des deux précédents.
  • Travail autonome cette année-là : à ma grande surprise, ce facteur n’a aucun impact significatif; les auteurs n’analysent pas ces données, mais je soupçonne que l’impact du travail autonome se fait davantage sentir à un âge plus élevé que l’âge choisi dans cette analyse (61 ans).
  • Quintile de revenu : assez étonnamment encore une fois, ce facteur n’a qu’un faible impact, qui est en plus variable, et même parfois inverse, selon les quatre séries de données présentées; par exemple les femmes les plus pauvres seraient plus souvent à la retraite que les plus riches (mais pas de beaucoup), mais ce serait l’inverse pour les hommes (de très peu); à l’inverse, les femmes plus riches sont celles qui sont les plus nombreuses à la retraite, mais pas les hommes les plus riches; cela dit, les écarts sont faibles et pas toujours significatifs.
  • Nombre d’années de cotisation à un régime de retraite privé : ce facteur a un très fort impact sur les personnes qui n’ont jamais cotisé à un tel régime, surtout chez les hommes; en effet, de toutes les catégories présentées dans ce tableau, les hommes qui n’ont jamais cotisé sont proportionnellement les moins nombreux à avoir pris leur retraite; même si l’impact est beaucoup moins fort chez les femmes, il est tout de même perceptible.

Conclusion des auteurs

Avec de tels constats, la conclusion des auteurs est un peu décevante, car elle ne fait que les résumer. Pourtant, les auteurs mentionnaient avec raison en introduction l’importance de ce genre d’étude pour concevoir des politiques sur la retraite adaptées notamment aux régions où le taux de chômage est plus élevé et où les personnes prennent, en conséquence, leur retraite plus tôt (donc moins bien préparés pour que cette retraite soit digne) que dans les régions où le taux de chômage est faible.

Ils disaient en effet que «il est important de connaître l’impact des conditions économiques locales sur la décision de la prise de la retraite afin que cet élément soit également pris en considération lors de l’élaboration de politiques publiques». On se serait donc attendu à quelques recommandations à ce sujet dans leur conclusion. Mais, non, ils ne disent rien là-dessus…

Et alors…

Toute étude qui nous permet de mieux connaître et comprendre les réalités qui entourent un phénomène socio-économique comme la retraite est pour moi intéressante et même emballante. De ce côté, cette étude est tout à fait satisfaisante, d’autant plus qu’elle aborde la question de la retraite sous des angles rarement analysés. Par contre, sa conclusion est décevante. Mais, bon, doit-on s’étonner de l’absence de recommandations politiques dans un document publié par une agence fédérale faisant partie d’une fonction publique où la liberté de parole est de plus en plus restreinte et où les scientifiques sont muselés?

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One Comment leave one →
  1. Gilbert Boileau permalink
    9 mai 2015 9 h 26 min

    Bonne étude qui nous permet de mesurer certains facteurs. On attend encore, comme tu le mentionnes, des recommandations pertinentes.

    Aimé par 1 personne

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