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Le progrès des femmes dans le monde

13 juin 2015

ONU-femmesEn avril dernier, ONU Femmes a publié un rapport de 342 pages intitulé Le progrès des femmes dans le monde 2015-2016 : transformer les économies, réaliser les droits. Étant intéressé, mais trouvant un peu lourd ce rapport, je me suis contenté de lire le résumé de 28 pages. J’en profite d’ailleurs pour féliciter ONU Femmes de produire ce genre de résumé bien pratique quand on veut aller plus loin que le contenu du communiqué, ou d’un article qui ne font qu’effleurer le contenu de l’étude. Cela dit, cet article fait un lien très pertinent entre cette étude et celle diffusée par l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) le mois précédent, étude qui montrait à quel point les femmes sont les premières à subir les effets des mesures d’austérité, au Québec comme ailleurs.

Introduction

En plus de présenter le contexte de l’étude et de montrer à quel point nous sommes encore loin d’avoir atteint l’égalité de genre, l’introduction présente les enjeux que le reste du document aborde. Elle précise que, même si bien des pays ont adopté des lois reconnaissant l’égalité de genre et que des organismes internationaux en ont fait autant, «des inégalités enracinées, des normes sociales discriminatoires, des pratiques coutumières préjudiciables ainsi que des modes dominants de développement économique peuvent entraver et saper leur mise en œuvre et leur impact positif». Dans la vraie vie :

«la réalisation de l’égalité concrète nécessite une action dans trois domaines connexes : la réparation du désavantage socioéconomique des femmes; la lutte contre les stéréotypes, la stigmatisation et la violence; et le renforcement du pouvoir d’action, de la voix et de la participation des femmes.»

10 actions publiques prioritaires

L’essence de ce rapport est contenue dans les 10 actions publiques qu’ONU Femmes juge prioritaires pour atteindre l’égalité de genre. Je vais donc les présenter brièvement, en énonçant quelques-uns des moyens recommandés pour concrétiser ces actions. Comme certains moyens proposés servent en fait à la réalisation de plusieurs de ces 10 actions, j’essaierai de ne pas trop me répéter en insistant surtout sur les moyens spécifiques aux actions présentées.

1. Créer des emplois plus nombreux et de meilleure qualité pour les femmes : Le travail des femmes est beaucoup moins souvent rémunéré que celui des hommes et, quand il l’est, il l’est moins. Elle occupent plus souvent «un emploi précaire, informel et peu rémunérateur». Pour contrer cet état de fait, on doit :

  • orienter davantage les politiques macroéconomiques sur la demande de main-d’œuvre et moins sur la lutte à l’inflation;
  • investir dans les services publics (santé, éducation, services de garde, soins aux personnes âgées, etc) pour créer des emplois décents, utiles et peu nocifs en termes environnemental;
  • faire participer les femmes à la planification et aux décisions;
  • accorder des titres de propriété au nom de l’homme et de la femme pour les petites agricultrices.

2. Réduire (voire éliminer) la ségrégation professionnelle et les écarts salariaux entre les sexes : Bien plus présentes dans les postes administratifs que leur proportion sur le marché du travail, les femmes le sont bien moins dans les postes de direction. Même dans des postes semblables, elles sont moins bien payées. L’écart le plus élevé s’observe en Asie du Sud et le moins élevé au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (!). Pour contrer cet état de fait, on doit :

  • valoriser les professions à dominante féminine;
  • associer la rémunération aux compétences et «à la mesure dans laquelle leur travail contribue au bon fonctionnement des économies et des sociétés»;
  • promouvoir l’éducation et l’alphabétisation des femmes adultes;
  • encourager les jeunes femmes à étudier les sciences, les technologies, l’ingénierie et les mathématiques ainsi que d’autres matières à dominante masculine;
  • s’attaquer au harcèlement sexuel et à la violence sur le lieu de travail.

3. Renforcer l’accès des femmes à un revenu régulier tout au long de leur vie : Les femmes sont davantage touchées par l’insécurité économique et par la dépendance financière. Pour contrer cet état de fait, on doit :

  • protéger la population contre le chômage, notamment à l’aide des programmes de travaux publics;
  • définir un plancher pour les rémunérations (salaire minimum);
  • offrir des allocations parentales «ainsi que des pensions non contributives pour garantir la sécurité des revenus des femmes pendant leur vieillesse» (non contributives : c’est-à-dire non basées sur les revenus de travail; par exemple, la pension de la vieillesse et le supplément de revenu garanti ne sont pas contributifs);
  • indexer les niveaux de prestations au coût de la vie (personnellement, je trouve préférable de les indexer au revenu moyen, pour tenir compte de l’enrichissement collectif).

4. Reconnaître, réduire et redistribuer les services de soins et les travaux domestiques non rémunérés : Comme «les tâches familiales et les travaux domestiques non rémunérés contribuent au développement économique ainsi qu’au bien-être des personnes en soutenant celles qui sont en bonne santé, productives et capables d’apprendre et de créer», et sont accomplies en forte majorité par les femmes et les filles, on doit :

  • investir dans des infrastructures élémentaires (installations sanitaires, de distribution d’eau et autres);
  • «renforcer les services sociaux de base, comme l’éducation et la santé», à la fois pour leur apport et comme source d’emploi pour les femmes;
  • donner une voix démocratique à ces personnes dans l’élaboration de politique;
  • «fournir des services de garde des enfants et de soins aux personnes âgées»;
  • développer des programmes de congés de maternité, de paternité et parentaux.

5. Investir dans des services sociaux sensibles au genre : Les femmes sont les premières bénéficiaires des services publics, que ce soit en matière de santé, d’éducation, de procréation, de garde d’enfants ou de soins aux personnes âgées, et sont les premières victimes lorsque ces services sont réduits. Pour les améliorer, on doit :

  • investir dans les services publics et veiller à ce que leur coût soit abordable;
  • lutter contre la violence à l’égard des femmes et offrir des services en matière de sexualité et de procréation, de planification familiale, d’information et d’éducation,
  • améliorer les services dispensés aux enfants et aux adultes à charge, aux personnes handicapées, âgées et fragiles.

6. Optimiser les ressources pour parvenir à l’égalité réelle : Les politiques macroéconomiques ne tiennent pas suffisamment compte de leurs conséquences sur la qualité des emplois des femmes. ONU Femmes recommande de :

  • réaffecter «les dépenses militaires au profit des services publics avec une perspective de genre»;
  • élargir la base d’imposition générale, «en se souciant des conséquences en matière de distribution», en favorisant les types de revenus plus progressifs (impôts sur le revenu plutôt que taxes à la consommation, par exemple, soit le contraire de ce que propose Luc Godbout pour le Québec);
  • s’assurer que l’exploitation des ressources naturelles rapporte des redevances importantes;
  • «adopter des budgets avec une perspective de genre» pour s’assurer que les femmes en profitent et n’en soient pas pénalisées.

7. Aider les organisations de femmes à revendiquer leurs droits et à orienter les programmes politiques à tous les niveaux : L’avancement des femmes est intimement lié à leur action collective, plus souvent qu’autrement réalisée par des militantes féministes (bizarrement, ce mot n’est pas mentionné une seule fois dans le résumé, mais il l’est abondamment dans le rapport complet). Pour «renforcer le pouvoir d’action, la voix et la participation des femmes», on doit :

  • offrir un «cadre juridique favorable à l’organisation des femmes» et donner «la possibilité à la société civile de défendre les droits des femmes et l’octroi d’un droit syndical»;
  • financer des organisations de femmes;
  • «veiller à ce que les femmes soient aussi bien représentées que les hommes aux postes de direction des syndicats et d’autres mouvements sociaux».

8. Créer un contexte mondial propice à la réalisation des droits des femmes : La mondialisation a limité «la capacité des gouvernements à utiliser la politique macroéconomique pour créer un environnement favorable à la réalisation des droits économiques et sociaux». Les enjeux liés aux droits des femmes «sont considérés comme des questions politiques nationales et ne bénéficient donc pas d’une place de choix dans les forums politiques et économiques internationaux». Pour contrer cette tendance, on doit :

  • «éliminer les paradis fiscaux et réduire l’évasion fiscale et la concurrence fiscale, afin de permettre aux pays de mobiliser plus efficacement des ressources»;
  • les ententes internationales ne doivent pas nuire aux droits des femmes «par exemple en créant des obstacles à l’expansion des services de santé publique ou de transport public»;
  • «démocratiser les institutions de gouvernance économique mondiale en faisant entendre la voix des pays pauvres et des organisations de la société civile dans le cadre des décisions qui les concernent».

9. Utiliser les normes relatives aux droits fondamentaux pour orienter les politiques et catalyser le changement : Malgré l’adoption d’ententes internationales sur les droits fondamentaux, leur application aux femmes tarde à se réaliser. En pratique, le droit de nombreux pays va à l’encontre des principes de ces ententes internationales, notamment sur les droits égaux dans le mariage et la famille, les pratiques religieuses, la nationalité et l’emploi. Pour vraiment mettre en pratique ces ententes, on doit :

  • adapter les politiques économiques et sociales pour «faire progresser la reconnaissance, la réduction et une nouvelle répartition des travaux non rémunérés»;
  • adopter des ententes qui prévoient des mesures «pour veiller à ce que les femmes puissent exercer leurs droits à la sécurité sociale dans la même mesure que les hommes».

Les moyens recommandés dans cette section me semblent les plus faibles du document. Cela dit, il n’est pas facile d’en proposer beaucoup d’autres en croyant qu’ils seront appliqués…

10. Générer des données pour évaluer les progrès dans la réalisation des droits économiques et sociaux des femmes : Pour appuyer les mesures proposées dans les autres sections, il faudrait produire des données (avec des formulaires obligatoires, pas optionnels!) «plus nombreuses, de meilleure qualité et ventilées par sexe, statut socioéconomique, zone géographique, race et ethnie». Pour ce, on doit :

  • obtenir davantage de données sur la pauvreté au niveau mondial, notamment sur les possibilités de revenus de travail et autres des femmes;
  • effectuer de nouvelles enquêtes sur l’emploi du temps et sur l’emploi informel;
  • «évaluer l’impact des politiques publiques, des chocs économiques et des catastrophes environnementales sur la charge de travail des femmes»;
  • documenter davantage les écarts salariaux;
  • mieux mesurer «l’accès des femmes à la propriété et à l’entrepreneuriat»;
  • améliorer les données «sur la mortalité maternelle et infantile» et «sur la violence contre les femmes et les filles»;
  • développer et financer des études qualitatives, afin de mieux comprendre les effets des inégalités, notamment «dans l’exercice de leurs droits par les femmes et les filles».

Et alors…

Même si j’ai lu au cours des dernières années de nombreuses études étonnamment progressistes et avant-gardistes d’organismes internationaux réputés conservateurs, par exemple de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et du Fonds monétaire international (FMI), je demeure toujours éberlué de constater à quel point ces études vont à l’encontre de ce que ces organismes recommandent à leurs membres.

La présente étude, comme celles du FMI et de l’OCDE, m’a bien plus fait penser aux propositions de Québec solidaire qu’à ce qu’appliquent les membres de l’ONU! Comment se fait-il que les «expertEs» de ces organismes recommandent des interventions en général progressistes et que la grande majorité des mesures adoptées par les pays membres de ces organisations vont directement dans le sens opposé? On ne peut que conclure que les décisions de ces organisations et de leurs pays membres ne reposent pas sur des études impartiales, mais bien sur des bases idéologiques et sur les directives des lobbys et des institutions financières…

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2 commentaires leave one →
  1. 14 juin 2015 19 h 43 min

    Avant même de terminer votre texte, je me doutais bien que ces « actions publiques prioritaires » ne reposaient que sur du vent. Comment peut-on appliquer des mesures bonifiantes quand nous entendons au TJ du soir les élus des pays les plus riches du monde annoncer des coupes budgétaires dans les services de la santé et de l’éducation, quand nous entendons les représentants des milieux communautaires dirent qu’ils manquent de financement pour répondre aux besoins des populations de leur quartier ? ONU-Femmes comme bien d’autres organismes similaires ne fond que lancer de la poudre aux yeux pour repousser toujours à plus tard l’application de réels moyens pour protéger les femmes et les aider à s’en sortir. Ce sont des organisations administrées par des snobs bien pensants de la classe moyenne aisée qui se gargarisent entre eux de bons mots et de tapes sur l’épaule.

    La réalité qu’attendent les femmes est celle-ci : plusieurs auteurs, comme Jacques Attali ou Albert Jaquard, pour ne nommer que ceux-là, appréhendent la disparition d’un grand nombre de femmes d’ici quelques décennies. Ils sont arrivés aux mêmes observations et aux mêmes conclusions, chacun de leur côté, à partir de point de vue très différent. Ça, c’est une annonce beaucoup plus concevable que celles d’ONU-Femmes et il faut stopper l’hémorragie, le temps presse, car cette réalité est déjà à l’oeuvre. 

    Une vidéo présente l’un de ces auteurs, Jacques Attali. Entre les minutes 11:36 et 11:59, il parle à mots couverts de l’outrage fait envers les femmes. « […] il y aura un écart croissant d’une grande partie de la population de la planète entre le nombre d’hommes et le nombre de femmes ; il y aura de moins en moins de femmes pour des raisons culturelles diverses et celle de la maîtrise de la natalité qui fait que pour beaucoup de peuples, de pays, en particulier toute l’Asie, il vaut mieux avoir des garçons que des filles, et ça va entrainer un déficit qu’on a estimé entre 150 à 200 millions de moins de femmes. Ce qui va entrainer des conséquences considérables… […] » — Jacques Attali. Il y a des situations que M. Attali n’énumère pas parce qu’elles sont monstrueuses ; l’assassinat de femmes provoqué par la violence conjugale bien sûr, mais aussi les viols, les tortures, les soumissions physiques et psychologiques qui entraînent leur mort. Les mutilations sexuelles, l’esclavage sexuel, l’esclavage domestique, les mariages d’enfants, la maternité forcée, la pauvreté et l’analphabétisation. Voilà une réalité implacable, mais ONU-Femmes n’en parle pas !

    Voici le lien de la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=DOmz9Wc_aRU#t=725. 

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  2. 14 juin 2015 20 h 32 min

    Qu’on observe une grande différence entre les analyses et recommandations d’organismes comme ONU Femmes et ce qui est appliqué dans la réalité, je ne peux pas le contredire, puisque j’en parle moi-même. Je trouve malgré tout important que des organismes comme celui-là contestent justement ce qui se passe actuellement.

    Par ailleurs, il faut noter que ce rapport porte sur la transformation de l’économie pour faire reconnaître le droit des femmes dans ce domaine, pas sur les sujets fort pertinents que vous mentionnez. Cet organisme publie bien d’autres documents abordant d’autres aspects de la condition des femmes. Les avez-vous parcourus? On y parle par exemple davantage des questions que vous soulevez à http://www.unwomen.org/fr/what-we-do/ending-violence-against-women/facts-and-figures (violence physique ou sexuelle, assassinats, mutilations, etc.). Il me semble donc un peu précipité d’affirmer que cet organisme n’en parle pas.

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