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Littérature d’imagination, économie et droit

6 juillet 2015

littérature d'imaginationQuand j’ai su qu’un nouveau livre de Martha Nussbaum était sorti en français en 2015, je me suis hâté de le réserver. J’avais en effet adoré les deux livres précédents que j’avais lus d’elle, leur consacrant d’ailleurs deux billets. En ouvrant L’art d’être juste, j’ai un peu déchanté. D’une part, ce livre date de 1995 (!), me laissant craindre qu’il n’ait été traduit qu’en raison de la popularité de ses livres plus récents. D’autre part, j’ai constaté que le titre original, Poetic justice – The Literary Imagination and Public Life (La justice poétique – L’imagination littéraire et la vie publique) n’a rien à voir avec le titre accrocheur français. Constatant en plus que les notes étaient à la fin du livre, j’avais perdu totalement mon enthousiasme initial… Mais, cela m’en prend plus que ça pour abandonner la lecture d’un livre, surtout quand celui-ci est écrit par une auteure dont j’ai grandement apprécié les œuvres que j’ai lues auparavant!

Objectif

Ce livre vise à étudier l’impact de la littérature d’imagination sur l’économie et le droit, rien de moins! Il compte évaluer son influence sur «la question de la mesure du bien-être d’une population» et sur «la nature des processus rationnels d’un bon juge ou juriste». Déjà là, mon enthousiasme remontrait le bout de son nez…

– sur l’économie : Dans ce chapitre, l’auteure se sert des personnages et des péripéties du livre Les Temps difficiles de Charles Dickens pour analyser la philosophie utilitariste qui est à la base de l’économie classique. Je n’ai jamais lu ce livre (ce qui aurait aidé à mieux comprendre le cheminement de l’auteure), mais, tel qu’elle les présente, certains personnages (notamment Thomas Gradgrind, un enseignant qui ne jure que par les faits et la rationalité) permettent de fait de bien décortiquer les caractéristiques, la façon de fonctionner et les contradictions de l’homo œconomicus cher à ce courant économique.

Cette façon de présenter (et de critiquer) l’économie classique est pour le moins originale. La démarche de l’auteure est agréable à lire et toujours pertinente. Elle en profite pour montrer que le PIB est une mesure bien imparfaite du bien-être d’une population, thème qui sera prédominant dans ses recherches sur la notion de capabilité qu’elle avait déjà commencées à l’époque, qu’elle approfondira par la suite avec Amartya Sen, et qui déboucheront sur son excellent livre intitulé Capabilités, Comment créer les conditions d’un monde plus juste ? dont j’ai parlé dans ce billet.

– les émotions rationnelles : Dans ce chapitre, l’auteure fait le lien entre la littérature et les émotions, et déconstruit la perception que les émotions sont nécessairement irrationnelles. Elle montre que les émotions font partie intégrante de l’être humain, même si elles se manifestent différemment selon les circonstances et les personnes. Si elles peuvent de fait être irrationnelles, c’est loin d’être toujours le cas, contrairement à ce que prétendent les classiques et certains personnages du roman de Dickens.

Il s’agit du chapitre le plus près de l’analyse philosophique classique. Elle y cite plein d’auteurs (de Platon à Épicure, en passant par les stoïciens et Spinoza). Comme je l’ai mentionné souvent, je ne raffole pas de ce style. Cela dit, sa mise au point niant l’opposition entre les émotions et la raison a tout à fait sa place dans ce livre.

– sur le droit : Dans ce chapitre intitulé Des poètes pour juges, l’auteure ne se sert pas du roman de Dickens pour montrer le rôle de la littérature d’imagination (dont la poésie) sur le droit, mais analyse plutôt des textes de décisions de juges sur différentes causes. Pour résumer, elle montre que le style des juges reflète souvent leurs valeurs (notamment le niveau d’empathie nécessaire pour rendre une décision «juste») et est un élément essentiel à l’analyse juridique de causes spécifiques. J’ai un peu de difficulté à bien rendre clairement son raisonnement, entre autres parce qu’il s’étend quand même sur plus de 70 pages…

Les textes des décisions majoritaire et minoritaire sur une cause de harcèlement sexuel contre GM fait par exemple bien ressortir le manque d’empathie de l’auteur de la décision majoritaire qui a renversé l’acceptation de cette cause par une cour inférieure (avec un raisonnement qui m’a fait penser à la réaction du chef d’état-major Tom Lawson qui justifiait quasiment «les cas d’inconduites sexuelles [dans l’armée canadienne], qui vont du harcèlement à l’agression, par le fait que « les êtres humains sont biologiquement programmés différemment»). À l’inverse, le texte de la décision minoritaire insistait beaucoup sur les effets sur la victime du harcèlement prolongé qu’elle a subi de ses collègues et du refus de son patron d’intervenir (avec des arguments semblables à ceux de Lawton). Tout cela est intéressant, mais j’ai eu de la difficulté à voir le contenu poétique de cette décision (comme des autres présentées). Oui, elles contenaient et tenaient compte des émotions, mais l’auteure ne m’a pas convaincu que ces textes pouvaient être associés à de la littérature (un peu quand même…) et encore moins à de la poésie (là, pas du tout!)…

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Ce livre contient beaucoup d’éléments d’intérêt. Il est aussi amusant (on s’amuse comme on peut!) à lire. Par contre, il confirme mes craintes de départ, soit que son titre est trompeur et qu’il a fort probablement été publié en raison des succès des œuvres plus récentes de Martha Nussbaum. Bref, on peut le lire si ce genre nous convient, mais, si on n’a pas encore lu de livres de cette auteure, je recommande de commencer avec Capabilités, Comment créer les conditions d’un monde plus juste ? dont j’ai parlé un peu dans le présent billet, ou avec Les émotions démocratiques. Comment former le citoyen du XXIe siècle, que j’ai présenté dans ce billet.

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