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Ce qui est petit est bien plus beau…

13 juillet 2015

«Une des erreurs fatales de notre temps est de croire résolu le problème de la production. (…) Pour les pays riches, la tâche la plus importante est maintenant l’«éducation des loisirs» et, pour les pays pauvres, le «transfert des technologies». (…) Un homme d’affaires ne considérerait pas qu’une firme a résolu ses problèmes de production et qu’elle est devenue viable s’il la voyait user rapidement son capital.(…) Une telle erreur nous mène droit au suicide.»

smallErnst Friedrich Schumacher met rapidement la table sur le sujet de son livre Small is beautiful : une société à la mesure de l’homme. Et, comme ce livre a été écrit en 1973, il faut lui donner le crédit d’avoir vu le fondement des problèmes de notre système bien avant qu’ils ne deviennent manifestes!

Ce classique des années 1970 est en fait un recueil de conférences et de textes mis à jour pour permettre que les 19 chapitres du livre se suivent logiquement. Je vais tenter dans ce billet de survoler ces 19 chapitres, m’attardant parfois sur certains des sujets abordés.

1 – Le problème de la production : La citation qui amorce ce billet présente bien ce chapitre : à puiser constamment dans les ressources non renouvelables, les humains épuisent le capital de départ de la Terre et s’illusionnent en pensant la croissance infinie. Ce texte, avec quelques adaptations, aurait pu être écrit aujourd’hui !

2 – Paix et pérennité : L’auteur défait dans ce chapitre le mythe que seule la prospérité peut mener à une paix durable. Il montre en plus que la croissance de la consommation d’énergie à la base de la forte croissance économique en Occident est insoutenable. Il présente finalement sa vision de l’utilisation des machines dans ce contexte : pas trop chères, utilisables à petite échelle et «compatibles avec le besoin de créativité de l’homme». Il revient sur cette question avec des exemples concrets (surtout pour les pays en développement) dans d’autres chapitres.

3 – Le rôle de l’économie : Schumacher critique l’économie et la science économique telles qu’appliquées à son époque (et maintenant), trop centrées sur les profits à court terme, et qui ignorent «la dépendance de l’homme à l’égard du monde naturel».

4 – Le système d’économie bouddhiste : L’auteur présente la philosophie économique bouddhiste (philosophie non violente qui respecte la nature et le travail de l’être humain), qui prévaudrait en Birmanie… Pas sûr qu’il vanterait autant ce pays et le caractère non violent des bouddhistes de nos jours!

5 – Une question de taille : lié au titre de ce livre, ce chapitre tente de trouver la taille idéale d’une société (ville et pays) pour prospérer avec le moins d’externalités négatives. Je retiens surtout de ce chapitre cette citation : «Plus riche est une société, plus il devient impossible de faire des choses intéressantes sans rendement immédiat. L’économie est devenue un tel esclavage qu’elle absorbe presque toute la politique étrangère. On entend dire «Certes, nous n’aimons pas la compagnie de ces gens, mais comme nous dépendons d’eux économiquement, mieux vaut donc les ménager». L’économie tend à absorber l’éthique dans son ensemble, et à l’emporter sur toute autre considération humaine.» Comment ne pas penser aux relations des États-Unis et du Canada avec l’Arabie saoudite? Cela dit, plein d’autres exemples peuvent correspondre à cette comparaison.

6 – La ressource première : l’éducation : Un autre texte prônant une éducation pas uniquement axée sur les besoins des employeurs…

7 – De la bonne utilisation de la terre : Pour une agriculture biologique : «À notre époque, le plus grand danger pour le sol, donc non seulement pour l’agriculture, mais pour la civilisation dans son ensemble, vient de la détermination de l’homme des villes à appliquer les principes de l’industrie à l’agriculture».

8 – Ressources pour l’industrie : L’auteur revient sur l’impossibilité d’une croissance infinie et sur l’épuisement des ressources. Ce chapitre est intéressant, mais un peu répétitif.

9 – L’énergie nucléaire : salut ou damnation ? : Ce chapitre est un plaidoyer puissant sur les dangers de l’utilisation de l’énergie nucléaire. Cette utilisation en était à ses débuts quand ce texte a été écrit, mais Schumacher en comprend bien les dangers. Il parle même des conséquences désastreuses en cas de tremblements de terre

10 – Une technologie à visage humain : Schumacher aborde dans ce chapitre pour la première fois le concept de technologie intermédiaire (quoique ce concept est lié au type d’utilisation des machines qu’il a proposé au chapitre 2) qu’il élaborera dans les prochains chapitres. Il part du fait que les humains ne consacraient à son époque que 3,5 % de leurs activités économiques comptabilisées à de la «vraie production», soit celles dans les secteurs de l’agriculture, des mines, de la construction et de l’industrie (secteur manufacturier). Cette démonstration me paraît très bancale : il compte tout le temps, même les heures de sommeil, et tout le monde, même les enfants et les personnes âgées; il n’inclut pas la santé, l’éducation, et les autres services essentiels à la «vraie production». Cela est contradictoire avec son discours. Il dira en effet au chapitre suivant : «Le développement ne part pas des biens ; il part des hommes et de leur éducation, de leur organisation et de leur discipline. Sans ses trois facteurs, toutes les ressources restent latentes inutilisées en puissance». Alors, comment ne pas inclure les travailleurs de l’éducation dans les «vrais producteurs»? Et il voudrait qu’avec sa technologie intermédiaire, on fasse passer le taux de «vraie production» de 3,5 % à 20 % du temps humain total. Cela ne semble peut-être pas une proportion si élevée que ça, mais en tenant compte qu’une semaine compte 168 heures et que environ la moitié de la population totale peut travailler (actuellement environ 4 millions de Québécois travaillent sur une population de plus de 8 millions), cela voudrait dire que ces personnes devraient consacrer 67 heures par semaine ( (168 x 20 %) x 2 = 67,2) à des activités de vraie production! Et il n’y aurait personne qui travaillerait dans les magasins, les restaurants, la santé, l’éducation et le reste… Il dit lui même que son calcul est approximatif, mais il est en fait complètement erroné! Cela dit, l’idée de fond sur l’utilisation d’une technologie de niveau intermédiaire ne doit pas être rejetée uniquement parce que l’auteur s’est gouré dans son exemple…

11 – Développement : Schumacher dénonce les tentatives d’aide au développement des pays pauvres qui ne tiennent pas compte des besoins de ces pays. Lui, prône des investissements en éducation et l’utilisation d’une technologie intermédiaire.

12 – Aspects sociaux et économiques exigeant le développement d’une technologie de niveau moyen : Ce chapitre développe les thèmes abordés au chapitre précédent avec des exemples plus précis d’application des technologies intermédiaires (ou de niveau moyen).

13 – Deux millions de villages : Ce chapitre continue les précédents, mais en s’attardant davantage sur les investissements chez les personnes (surtout en éducation, y compris l’apprentissage de techniques simples et de savoir-faire variés) plutôt que dans les biens.

14 – Le problème du chômage en Inde : Il s’agit ici de l’adaptation d’un discours qui recommande l’application des principes énoncés dans les chapitres précédents au cas spécifique de l’Inde. Il ajoute qu’il est important de favoriser la production de biens de proximité plutôt que visant l’exportation (ce que les principaux programmes d’aide internationaux conseillent, à tort, selon l’auteur).

15 – Une machine à prédire l’avenir : Schumacher conteste ici les méthodes de prévision des économistes, qui ne peuvent savoir comment l’être humain réagit aux événements et les provoque, à moins de restreindre son libre arbitre (je résume…). Il y distingue notamment les prévisions, la planification et les scénarios possibles (ou «calculs exploratoires»).

16 – Ébauche d’une théorie de la grande organisation : Je résumerais ce chapitre de façon un peu simpliste en disant que la grande entreprise étouffe l’intuition créatrice et l’innovation. Elle mise sur l’ordre en sacrifiant la liberté.

17 – Socialisme : J’ai trouvé les trois derniers chapitres très intéressants. Je résumerai celui-ci avec cette citation : «Les socialistes devraient insister sur ce point : l’objectif des industries nationalisées n’est pas simplement de se montrer plus capitalistes que les capitalistes eux-mêmes – tentative qui peut ou non être couronnée de succès – mais de faire naître un système de gestion industrielle plus démocratique et plus digne, un emploi plus humain des machines, et une utilisation plus intelligente des fruits de l’ingéniosité et de l’effort humains. S’ils peuvent parvenir à ce résultat, l’avenir leur appartient. Sinon, ils n’ont rien à offrir qui soit digne de faire peiner les hommes, libres de naissance». Constat dur, mais tellement intéressant!

18 – Propriété : Une autre citation, un peu moins liée au thème du chapitre, mais qui en constitue un des postulats et qui est directement liée à l’objet du livre : «La cupidité et l’envie exigent une croissance économique continue et illimitée sur le plan matériel, sans égard particulier pour la conservation, et il n’est pas possible que ce type de croissance s’adapte à un environnement limité». L’auteur distingue dans ce chapitre la propriété «mise au profit du travail créateur», liée à une entreprise de petite taille et à un propriétaire exploitant, de celle qui est un substitut au travail, caractérisée par un propriétaire passif «qui vit en parasite du travail des autres», type de propriété qui a «quelque chose d’antinaturel et de malsain».

19 – Nouveaux modes de propriété : Le dernier chapitre présente dans sa première partie une expérience que l’auteur salue. Cette expérience est celle de l’entreprise Scott Bader & Co Ltd, créée par Ernest Bader. Après quelques années de fonctionnement de son entreprise, Bader a décidé de renoncer à sa propriété en la cédant en 1951 au Scott Bader Commonwealth, un mode de propriété commune avec les employés qui y travaillent (sans que ceux-ci en deviennent propriétaires, mais qui prévoit de partager une partie des profits avec eux, le reste demeurant au Commonwealth pour payer ses impôts, pouvoir investir et verser un pourcentage préétabli de ce «reste» à des organismes de charité). Une forme de coopérative, pourrait-on dire. Et, malgré tout le scepticisme face à ce mode de propriété, cette entreprise a prospéré (pas trop, Ernest Bader ayant prévu des limites à sa taille, quitte à créer d’autres entreprises du même genre advenant le besoin) et existe encore… L’auteur ne prétend pas que ce modèle est le seul, ni le meilleur, mais que la structure classique capitaliste n’est pas la seule à pouvoir exister et prospérer (les entreprises comme la Scott Bader demeurent, selon l’auteur «des îlots de santé perdus dans une vaste société gouvernée par la cupidité et l’envie»). La deuxième partie du chapitre est une présentation d’un modèle et de principes à suivre pour développer des entreprises différentes susceptibles «de permettre une véritable économie mixte». À lire!

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Lire! Il s’agit d’un classique de la littérature économique qu’il est difficile de classer dans un mouvement précis. On peut aussi bien l’associer au mouvement de la décroissance et à l’économie bouddhiste, qu’à une forme de keynésianisme ou au coopératisme. Son analyse demeure pertinente et il a le mérite de proposer des solutions, même si on peut critiquer la faisabilité de certaines d’entre elles. Finalement, ce livre permet de réfléchir à des idées que Schumacher a publiées il y a plus de 50 ans, mais qui sont toujours d’actualité, en fait encore plus qu’à l’époque où il les a émises. Un visionnaire?

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