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L’activité des femmes sur le marché du travail dans les pays nordiques et en Asie

22 juillet 2015

femmes AsiePour ce premier billet du mercredi qui suit les 15 billets de ma série sur le marché du travail des femmes, je me suis dit qu’il serait bon de ne pas rompre trop sèchement cet élan pris depuis près de quatre mois. Alors, quoi de plus approprié que de parler du marché du travail des femmes, mais pas au Québec?

Justement, quand j’ai entrepris cette série, je m’apprêtais à présenter une étude du Fonds monétaire international (FMI) intitulée What Can Boost Female Labor Force Participation in Asia? (Qu’est ce qui peut stimuler l’activité des femmes sur le marché du travail en Asie?). Cela peut sembler bien loin de nos préoccupations, mais, on le verra, cette étude, en comparant la situation de l’emploi des femmes au Japon et en Corée avec celle des femmes de la Finlande et de la Norvège, et surtout en analysant les facteurs qui en expliquent les différences, peut nous aider à mieux comprendre l’impact des politiques publiques du Québec sur l’emploi des femmes, impact encore plus important dans des sociétés vieillissantes comme celle du Québec.

Les comparaisons

L’étude montre tout d’abord que, parmi 19 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) pour lesquelles des données fiables sont disponibles, le Japon et la Corée sont dans la queue de ces pays, et la Norvège et la Finlande généralement dans le peloton de tête dans un grand nombre de caractéristiques touchant les femmes :

  • taux d’activité,
  • différence des salaires entre les hommes et les femmes;
  • fécondité (le Japon et la Corée ont carrément les taux de fécondité les plus bas de ces 19 pays, ce qui montre qu’un fort taux d’activité des femmes ne nuit pas nécessairement à la fécondité et surtout qu’un faible taux d’activité des femmes ne garantit absolument pas un taux de fécondité élevé);
  • taux d’activité des femmes par rapport à celui des hommes (le Japon et la Corée occupent deux des trois derniers rangs, tandis que la Norvège et la Finlande occupent deux des trois premiers rangs);
  • taux de diplomation des femmes sur celui des hommes;
  • pouvoir politique.

femmes Asie1Les graphiques ci-contre illustrent parfaitement les différences de l’activité sur le marché du travail entre les hommes et les femmes dans nos deux pays asitiques par rapport à la situation dans nos deux pays nordiques. Alors que la différence entre les taux d’activité des hommes et des femmes est minime chez les 20-24 dans ces quatre pays, l’écart devient rapidement énorme par la suite dans les pays asiatiques, tandis qu’il n’augmente que dans les âges où les femmes ont le plus d’enfants en Finlande et un peu moins en Norvève, pour rejoindre (ou presque en Norvège, mais totalement en Finlande) le taux d’emploi des hommes par la suite.

Non seulement le taux d’activité des femmes ne rejoint jamais celui des hommes dans nos deux pays asiatiques, mais leur sortie du marché du travail entre 25 et 40 ans a des conséquences importantes, notamment de se retrouver par la suite en grande majorité dans des emplois précaires.

Quelques caractéristiques de l’emploi les femmes

– au Japon :

  • le taux d’activité des femmes âgées de 20 à 64 ans était de 65 % en 2013, tout de même en hausse depuis 1985 (55 %), mais encore loin de celui des femmes du Québec du même âge (77 % en 2013, selon le fichier cansim 282-0002);
  • les femmes n’occupent que 11 % des postes de gestion (43 % aux États-Unis);
  • 55 % des postes qu’elles occupent ne sont pas permanents (ce serait 14 % au Québec, mais la définition n’est pas nécessairement la même) et 60 % des emplois sont à temps partiel (22 % au Québec).

– en Corée :

  • le taux d’activité des femmes du même groupe d’âge était de 55 % en 2012;
  • les femmes n’occupent que 1 % des postes sur les conseils d’administration (!);
  • 60 % des postes qu’elles occupent n’étaient pas permanents en 2010 par rapport à 80 % en 1990, amélioration poussive qui est en plus due à l’adoption d’une loi.

– dans les pays nordiques :

  • des contributions parentales, un bon système de services de garde et des congés pour prendre soin des enfants ont fait passer le taux d’activité des Norvégiennes de 44 % en 1970 à 76 % en 2012;
  • des programmes semblables ont fait augmenter le taux d’activité des Finlandaises de 44 % en 1970 à 73 % en 2012, «malgré» un taux de fécondité de 1,8 (comme en Norvège, par rapport à 1,7 au Québec et 1,2 en Corée).

Un modèle

L’étude présente ensuite un modèle qui permet d’isoler le rôle de différents facteurs sur le taux d’activité des femmes. Ces facteurs sont :

  • le taux d’emploi permanents et temporaires;
  • les allocations familiales;
  • la différence de salaire entre les hommes et les femmes;
  • le taux de fécondité;
  • le taux de diplomation postsecondaire.

Les constats

Pour ne pas compliquer davantage ce billet, je vais ici résumer grossièrement les résultats de l’application du modèle. Le facteur le plus important pour expliquer le taux d’activité plus élevé des femmes des pays nordiques est sans contredit les dépenses publiques à l’intention des familles et la réglementation du marché du travail en matière familiale. Le graphique qui suit illustre éloquemment les différences monumentales entre les dépenses publiques à l’intention des familles entre nos pays asiatiques et nordiques.

femmes Asie2

Ce graphique montre que les pays nordiques contribuent bien davantage à la fois à des transferts directs aux familles (première série de barres), c’est-à-dire en allocations familiales, en paiements de congés parentaux et en aide aux familles monoparentales, et en services aux familles (deuxième série de blocs) c’est-à-dire en services de garde, en aide à l’éducation préscolaire et en services aux familles (aide à domicile ou en établissement). Par contre, le système fiscal (crédits d’impôts et autres déductions) des pays nordiques est un peu moins généreux (troisième série de blocs) que celui des pays asiatiques. Au bout du compte (dernière série de blocs), les dépenses publiques à l’intention des familles sont de deux à trois fois plus élevées dans les pays nordiques que dans les pays asiatiques.

Du côté réglementaire, les parents des deux pays nordiques peuvent s’absenter du travail jusqu’à ce que l’enfant ait trois ans (avec des prestations représentant 100 % du revenu antérieur lors de la première année de ce congé et un niveau de remplacement du revenu diminuant graduellement les deux années suivantes). Le congé correspondant est d’un an en Corée et de 28 semaines au Japon, avec des allocations fixes (et non basées sur le revenu antérieur). Les auteurs soulignent aussi que nos deux pays nordiques offrent des congés spécifiques aux pères, ce qui n’est pas le cas dans les deux pays asiatiques. Or, les familles dont les pères prennent un congé lors de la naissance d’un premier enfant ont plus souvent un deuxième enfant que les familles dont les pères n’en prennent pas.

Bref, les politiques familiales des pays nordiques sont le facteur qui explique le plus que les femmes de ces pays participent davantage au marché du travail que celles des pays asiatiques et qu’elles ont un taux de fécondité plus élevé.

Et alors…

Même résumée grossièrement, cette étude nous fournit des enseignements précieux. Il devient encore plus probable que la situation avantageuse (toutes proportion gardée…) sur le marché du travail des mères québécoises d’enfants d’âge préscolaire par rapport à celles des autres provinces soit en grande partie due aux services de garde à contribution réduite ainsi qu’aux congés parentaux plus étendus que dans les autres provinces. La plus grande utilisation des congés de paternité au Québec que dans les autres provinces («En 2013, 83 % des pères québécois ont réclamé ou avaient l’intention de réclamer un congé de paternité. Dans le reste du Canada, ce taux chute plutôt à 12 %.») aurait aussi, selon cette étude, un rôle non négligeable dans la hausse du taux de fécondité des femmes au Québec au cours des dernières années, hausse qui lui a permis de dépasser le taux des autres Canadiennes («du jamais vu depuis 1960»).

Cela dit, on l’a vu, nos programmes demeurent bien timides quand on les compare à ceux offerts dans les pays nordiques. Or, au lieu de viser à s’approcher de ce modèle qui a fait ses preuves, à la fois pour améliorer la qualité de vie des parents et augmenter l’activité des femmes sur le marché du travail et leur taux de fécondité, le gouvernement actuel ne trouve pas mieux que de s’attaquer à un de ces programmes (pour l’instant…). Tout comme notre gouvernement fédéral honni, celui du Québec préfère baser ses décisions sur son idéologie que sur des études fiables…

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7 commentaires leave one →
  1. Gilbert Boileau permalink
    22 juillet 2015 8 h 49 min

    Merci d’exposer clairement les particularités des marchés du travail féminin ici et ailleurs. Certains décideurs devraient en prendre note.

    J'aime

  2. 22 juillet 2015 9 h 43 min

    Fantastique à lire! Pour une fille qui a étudié la natalité au Japon dans sa maîtrise et qui étudie maintenant les pères au Québec (après avoir étudié les pères dans les pays nordiques et leurs impacts sur la natalité), disons que tu fais un article dans mes cordes ce matin! Je vais tout de suite télécharger ce rapport qui s’intéresse en plein à mon sujet. Merci!

    Et pour lire sur le sujet, je mets mes articles sur le sujet:
    https://ulaval.academia.edu/ValerieHarvey

    Aimé par 1 personne

  3. 22 juillet 2015 9 h 43 min

    Ah ah! Je dis le mot « sujet » souvent! Désolée!

    J'aime

  4. 22 juillet 2015 10 h 11 min

    « Je vais tout de suite télécharger ce rapport qui s’intéresse en plein à mon sujet. »

    En plus, il n’est pas très long!

    J'aime

  5. 22 juillet 2015 10 h 13 min

    Pour tes textes, ça prend un mot de passe…

    J'aime

  6. 22 juillet 2015 10 h 20 min

    Désolée! Je te mets celui-ci, disponible:
    http://www.fss.ulaval.ca/cms_recherche/upload/aspectssociologiques/fichiers/harvey2014.pdf

    J’en ai un sur les pères japonais qui sortira bientôt en ligne aussi, je te le mettrai bientôt.

    Aimé par 1 personne

  7. 22 juillet 2015 13 h 45 min

    Bon texte!

    Je trouve Ulrich Beck un peu ambigü dans les citations. Le préjugé des juges pour la garde des enfants serait un mythe selon bien des personnes qui ont vérifié les décisions (80 % à l’amiable, si je me souviens bien). Au Québec, en tout cas!

    J'aime

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