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Tout ce que vous n’avez jamais voulu savoir sur la merde… mais auriez dû!

27 juillet 2015

merdeC’est grâce à un article du Devoir que j’ai eu le goût de lire Merde… Ce que les excréments nous apprennent sur l’écologie, l’évolution et le développement durable de David Waltner-Toews, un épidémiologiste canadien, poète à ses heures… Si ce sujet suscite nombre de gags et de jeux de mots scatologiques, dont l’auteur ne se prive pas, il est aussi beaucoup plus sérieux qu’on pourrait le penser.

Ce livre n’est pas facile à résumer, car les chapitres ne sont pas consacrés à des aspects particuliers de la question, mais adoptent plutôt une structure basée sur différents angles par lesquels on peut aborder cette question. Un peu déroutante, cette approche n’est pas dénuée d’intérêt. Plutôt que le présenter chaque chapitre, je vais tenter de me concentrer sur les constats du livre que j’ai trouvés les plus instructifs et intéressants.

La merde et ses particularités

les rejets des uns sont la bouffe des autres : ce principe se manifeste tout d’abord de façon directe, par les animaux (surtout des insectes), qui mangent carrément les excréments d’autres animaux et s’en servent pour nourrir leur progéniture. Le premier exemple fourni par l’auteur concerne les bousiers, dont le nom ne laisse rien à l’imagination, qui, en plus de manger de la merde, forment des boules avec les excréments et les enterrent dans le sol pour nourrir d’éventuels rejetons. En plus, cette action permet de répartir cette substance à différents endroits et d’ainsi favoriser sa décomposition dans le sol, ce qui servira à enrichir la terre et à fournir des éléments nutritifs essentiels à la croissance des végétaux.

Ce principe s’applique aussi de façon indirecte. Par exemple, les premières formes de vie sur la Terre, les cyanobactéries, consommaient du dioxyde de carbone et obtenaient l’énergie nécessaire à leur existence par la photosynthèse qui entraînait le rejet de molécules d’oxygène. Après quelques centaines de millions d’années de ce processus, l’atmosphère de la Terre s’est modifiée (initialement formée à 90 % de dioxyde de carbone, mais aussi de soufre et de méthane), permettant l’émergence de formes de vie se servant de ces rejets d’oxygène pour subsister. Bref, l’atmosphère telle que nous la connaissons vient des rejets (l’auteur parle de crottes gazeuses…) d’organismes vivants (je résume et simplifie…). Cette observation nous montre aussi que l’atmosphère de la Terre est instable et pourrait encore se modifier par d’autres rejets (pollution et gaz à effets de serre, notamment) pour la rendre plus accueillante pour d’autres formes de vie que la nôtre…

– un maillon important de la reproduction : un grand nombre de végétaux dépendent de la merde des animaux pour assurer leur reproduction. En mangeant des fruits et en rejetant leurs graines à un autre endroit, les animaux permettent de faire pousser les végétaux à des lieux éloignés de leurs «parents», évitant une trop grande proximité et concentration d’espèces végétales qui seraient autrement plus vulnérables aux maladies et nuisances (insectes ravageurs, par exemple) qui leur sont spécifiques.

– un outil de protection ou de vulnérabilité : l’odeur des excréments peut à la fois servir à éloigner des prédateurs qu’à les attirer. Certains animaux (dont les lapins) digèrent par exemple deux fois leurs aliments en mangeant leurs selles molles (odorantes) et en laissant celles qui sont dures (digérées deux fois et moins odorantes) pour éviter que leur odeur attire les prédateurs. Certains insectes projettent leurs excréments à une certaine distance avec le même objectif.

– un problème et un outil de santé publique : la merde constitue un problème de santé publique majeur, celle-ci provoquant de nombreuses maladies souvent mortelles : diarrhée (notamment par la bactérie E. coli qui cause plus de morts de bébés et d’enfants que bien d’autres maladies jugées plus dangereuses), salmonellose, intoxication due aux bactéries campylobacter, toxoplasmose, etc. Les mesures d’hygiène publique (notamment la construction d’égouts et d’usines d’épuration des eaux) ont d’ailleurs eu un impact majeur sur l’espérance de vie humaine. Par ailleurs, son examen sert à diagnostiquer des problèmes alimentaires et même d’autres maladies, et à recommander des mesures pour les éviter (surtout un changement de régime alimentaire). La présence de plus en plus importante de médicaments dans l’urine et dans les excréments humains et même des animaux non humains est aussi une menace pour les cours d’eau et pour l’humain en raison de l’utilisation de leurs ressources (poissons et eau).

– une ressource précieuse… de plus en plus abondante : contenant de l’azote, des nitrates et du phosphate, le guano (excréments d’oiseaux marins et de chauves-souris) est un engrais recherché, à la base de conflits et de guerres. La merde humaine a longtemps servi non seulement d’engrais mais aussi de combustible (elle est d’ailleurs encore utilisée à cette fin une fois séchée) et avait même une valeur marchande dans certains pays (notamment au Japon). En outre, avec l’augmentation du nombre d’animaux sur Terre (surtout les humains et les animaux d’élevage pour les nourrir), la merde est de plus en plus abondante et les mesures pour la gérer encore plus essentielles.

– un élément faisant partie d’un système complexe : la gestion des excréments doit se faire en tenant compte qu’ils ne sont qu’un maillon appartenant à un système complexe. Les excréments permettent de retourner au sol des éléments qui lui ont été retirés (autres animaux, plantes digérées, etc.). Le commerce mondial d’aliments transfère ainsi des nutriments et des excréments (et bactéries) qui ne seront pas nécessairement adaptés au milieu où ils seront rejetés. On ignore les effets à long terme de ce transfert, mais si on se fie à l’introduction d’espèces étrangères dans un milieu non adapté (pensons par exemple à la carpe asiatique), on peut et doit s’inquiéter des conséquences de ce type de transfert. Dans une moindre mesure, le déplacement des aliments des zones rurales vers les villes peut créer des problèmes de ce genre.

Des solutions?

L’auteur a consacré le dernier chapitre de son livre à l’ébauche de solutions. En effet, devant un phénomène aussi complexe, l’auteur considère qu’il n’existe pas qu’un type de solutions. Celles-ci doivent être adaptées à chaque réalité, à la fois physique, biologique et sociale. Elles doivent être élaborées par des équipes multidisciplinaires formées aussi bien de scientifiques (ingénieurs, épidémiologistes, vétérinaires et autres) que d’économistes, d’écologistes, de psychologues ou de travailleurs sociaux, auxquels ce joignent des militants, des mères, et même des enfants. Des mesures adoptées démocratiquement correspondent mieux aux spécificités d’un milieu, sont mieux acceptées et peuvent être implantées plus efficacement.

L’éventail des solutions tourne autour des éléments présentés dans les chapitres précédents, soit par la réutilisation et par le recyclage, dans un contexte de protection de la santé publique. Par exemple, le compostage et d’autres méthodes permettent de tuer les bactéries et parasites nuisibles à la santé publique, et d’utiliser la merde à ses usages utiles : fumier, combustible et autres. L’abandon des complexes agricoles trop gros (que l’auteur recommande sans s’illusionner sur son application) permettrait de mieux réutiliser les excréments de l’élevage (un autre exemple que Ce qui est petit est bien plus beau) et doit aussi faire partie des solutions. L’auteur mentionne aussi la diversification des élevages dans une même ferme, y compris l’intégration de bassins de poissons, car ils utilisent avantageusement d’autres types d’excréments. L’utilisation plus parcimonieuse de l’eau est souvent essentielle (notamment pour éviter l’utilisation d’eaux infectées pour boire).

La technologie peut être un outil important, mais il faut éviter de croire qu’elle peut à elle seule apporter des solutions globales. L’auteur cite d’ailleurs quelques utilisations qu’elle a permis :

  • de meilleures méthodes de compostage permettent l’utilisation des excréments d’animaux domestiques et même de leurs cadavres comme engrais;
  • l’élimination des métaux lourds qui sont parfois présents dans les excréments pour pouvoir les utiliser de façon plus sécuritaire comme engrais;
  • la production de biogaz (des établissements pénitenciers et scolaires utilisent par exemple la merde des détenus et des élèves pour fournir l’énergie dont ils ont besoin);
  • l’utilisation comme aliment (humain ou animal) des insectes scatophages (avec bien des précautions!), très riches en protéines;
  • l’utilisation comme ciment dans la construction (ça se fait dans certains pays);
  • la fabrication d’objets en plastique (oui, ça se fait);
  • la production de vanille (c’est un peu un gag, mais un prix Ig Nobel a été accordé pour cette découverte);
  • la production de papier (voir la dernière phrase de cette section).

L’auteur précise que ces techniques ne sont pas toutes désirables et que les utilisations comme engrais et comme combustible demeureront les plus courantes. Cela dit, devant une question d’une telle complexité, chaque utilisation doit être analysée attentivement, les effets négatifs de toute solution risquant d’en surpasser les avantages… Voici comment il résume la question à la toute fin de son livre :

«Si intelligentes que soit nos techniques, elles ne seront utiles et efficaces que si elles sont conçues dans les contextes socioécologiques appropriés. La grande question n’est pas : «Pouvons-nous concevoir de nouvelles techniques fondées sur la merde?» (bien sûr que nous le pouvons). La question est : «Pouvons-nous nous réorganiser de manière à ce que les techniques que nous concevons favorisent une planète prospère et durable, accueillante pour notre espèce?».

Pouvons-nous imaginer pour le XXIème siècle un civisme holacratique qui tienne compte de notre appartenance à la stupéfiante panarchie codépendante et coévolutive de millions d’espèces de plantes, d’animaux et de bactéries, tout en reconnaissant la richesse et l’inventivité de la culture humaine? Pouvons-nous admettre, librement et ouvertement que notre façon de manger et notre façon de traiter notre merde sont des actes essentiels de civisme, aussi importants que notre façon de voter? (…) En connaissant la merde, l’incertitude et la complexité, nous avons de grandes chances d’offrir quelques belles possibilités aux générations futures.»

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Lire, sans faute! Tout d’abord, il s’agit d’un sujet sur lequel on est presque certain d’apprendre quelque chose. Ensuite, mon billet n’a pas pu élaborer sur tous les exemples fournis par l’auteur, ni mentionner les nombreuses anecdotes qui allègent la lecture de ce livre et permettent d’améliorer la compréhension des enjeux majeurs qui entourent cette question. Chose certaine, tout discours écologique se doit de tenir compte de la gestion des excréments, discours que je n’ai pas lu ou entendu souvent!

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7 commentaires leave one →
  1. Clément Bernier permalink
    27 juillet 2015 23 h 38 min

    J’ai reçu ce livre en cadeau d’anniversaire, il y a peu, et je m’en suis régalé! Il y a cependant un aspect de la question merdique qui n’y a pas été traité de manière adéquate. J’estime que la solution du « tout à l’égout » est une des pires aberrations que la civilisation occidentale ait inventée. Imaginez: nous avons des usines de traitement de l’eau qui turbinent à plein pour nous fournir de l’eau potable. Nous chions dans cette eau et nous dépensons des fortunes pour la décontaminer. D’un strict point de vue économique, c’est stupide et irrationnel.
    La matière fécale est constituée à 95% d’eau. Si on extrait cet eau, par déshydratation, le volume résiduel est minime et peut être réutilisé après compostage. Il existe sur le marché des toilettes conçues pour cela, mais encore perfectibles. A quand une administration publique qui saura promouvoir une telle solution?

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  2. 28 juillet 2015 5 h 47 min

    Le livre parle de la réutilisation de la merde dans certains pays, mais de fait peu ou pas dans les pays occidentaux. Ça m.a aussi frappé. J’ai pourtant vu un documentaire ou un reportage sur le sujet il y a une couple d’années…

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  3. 28 juillet 2015 23 h 05 min

    Il me vient en tête cette citation de Plume Latraverse qui relative les choses:
    « Même un beau cul ça fait d’la merde! »

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  4. 28 juillet 2015 23 h 22 min

    Bon, moi qui évitais les jeux de mots à ce sujet! 😉

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  5. 8 septembre 2015 20 h 29 min

    Merci pour le vocabulaire « merde  » ce n’est pas si dégoûtant que ça!

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  6. 8 septembre 2015 22 h 05 min

    Je n’ai eu aucune nausée, ni en lisant le livre, ni en écrivant ce billet!

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