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L’utilisation des ressources sur le marché du travail

1 août 2015

utilisation des ressourcesLa zone grise entre l’activité et l’inactivité sur le marché du travail semble susciter de plus en plus d’intérêt. J’ai abordé récemment cette question dans deux billets, le premier sur la situation aux États-Unis, le deuxième sur celle au Québec. Les deux textes présentés tentaient d’estimer le nombre de personnes proches du marché du travail, mais n’abordaient nullement l’ampleur de la perte que leur situation représente pour le niveau d’emploi.

C’est justement ce que tente de faire une étude de la Federal Reserve Bank of Richmond intitulée Measuring Resource Utilization in the Labor Market (Mesure de l’utilisation des ressources sur le marché du travail). Cette étude s’intéresse plus spécifiquement au fait que le taux de chômage semble de moins en moins représenter un indicateur adéquat de la sous-utilisation de la main-d’œuvre aux États-Unis depuis la fin de la Grande Récession débutée dans ce pays en 2007.

La zone grise

Comme dans les textes que j’ai présentés auparavant, les auteurs de cette étude s’interrogent sur la pertinence des indicateurs comme le taux de chômage et le taux d’activité pour avoir un portrait complet de la sous-utilisation de la main-d’œuvre. Mais, plutôt que de tenter de compter le nombre de personnes dans la zone grise entre le chômage et l’inactivité, ils se demandent plutôt quel est le statut (chômeurs ou inactifs) des personnes qui trouvent vraiment un emploi et à quel niveau ils en trouvent selon ce statut.

Je conçois que cette introduction ne soit pas bien claire. Je me posais moi-même des questions devant les explications des auteurs, jusqu’à ce qu’ils présentent quelques données concrètes dans deux tableaux des plus éloquents.

utilisation des ressources1

Ce tableau présente la situation du non-emploi selon diverses catégories :

– les chômeurs («Unemployed»), catégorie divisée entre le chômage de courte durée («Short-term», soit moins de 26 semaines) et de longue durée («Long-term», soit plus de 26 semaines);

– les inactifs, mais qui veulent un emploi («OLF, Want a job», ou «out of the Labour Force», soit hors de la population active, ou inactifs en français), catégorie divisée trois sous-catégories :

  • la main-d’œuvre potentielle découragée («Marginally attached, discouraged», soit des gens qui ne cherchent pas d’emplois parce qu’ils pensent qu’il n’y en a pas pour eux, mais qui en ont cherché dans les 12 derniers mois);
  • la main-d’œuvre potentielle pas découragée («Marginally attached, other», soit des gens qui ne cherchent pas d’emplois, mais qui en ont cherché dans les 12 derniers mois sans être découragés);
  • les autres qui veulent un emploi, mais n’en ont pas cherché depuis 12 mois («Other»);

– les inactifs qui ne veulent pas un emploi et n’en cherchent pas («OLF, Do Not Want a Job»), eux aussi divisés en sous-catégories, selon la raison de ne pas vouloir un emploi :

  • parce qu’ils vont à l’école («Other, in school»);
  • sans raison, même s’ils ne vont pas à l’école («Other, not in school»);
  • parce qu’ils vivent avec une incapacité («Disabled »);
  • parce qu’ils ont pris leur retraite («Retired»).

Les trois premières colonnes montrent leur proportion dans la population adulte (âgée de 16 ans et plus), entre 1994 et 2013 (1994 est la première année où ces questions étaient posées), en 2007 (dernière année avant la récession) et en 2010 (au pire de la récession). On peut voir que les proportions illustrées en 2007 ne sont pas très différentes de celles de la moyenne 1994-2013, si ce n’est que la proportion de personnes en chômage était un peu plus basse (notons qu’il ne s’agit pas du taux de chômage, car celui-ci est calculée sur la population active, tandis que la proportion ici montrée est calculée sur la population adulte) et que la proportion de personnes qui ne voulaient pas d’emploi parce qu’ils allaient à l’école était un peu plus élevée.

Les trois dernières colonnes montrent le pourcentage moyen des personnes dans chaque catégorie qui occupaient un emploi le mois suivant celui où ils étaient dans ces catégories entre 1994 et 2013, en 2007 et en 2010. C’est là que ça devient intéressant (il était temps!). Elles nous montrent notamment que :

  • les personnes en chômage de courte durée ont une probabilité deux fois plus élevé d’occuper un emploi que les personnes en chômage de longue durée;
  • les personnes qui sont inactives mais veulent un emploi (peu importe leur sous-catégorie) ont une probabilité à peu près identique à celle des personnes en chômage de longue durée d’occuper un emploi;
  • les personnes qui ne veulent pas d’emploi, sauf celles qui vivent avec une incapacité ou sont retraitées, ont une probabilité d’être en emploi le mois suivant à peine 50 % moins élevée que les personnes en chômage de longue durée et que celles qui sont inactives mais veulent un emploi;
  • ces probabilités étaient seulement un peu plus élevées en 2007 que celles de la moyenne de 1994 à 2013, mais avaient fortement diminué en 2010, tout en conservant des différences similaires entre les catégories et sous-catégories (par exemple, 10,3 % sur  n’est pas très différent de 15,5 % sur 29,7 %).

Les auteurs ont ensuite voulu savoir si ces constats étonnants s’observaient avant 1994. Pour ce, comme les questions permettant de composer les catégories et sous-catégories du premier tableau n’étaient pas posées avant 1994, ils ont composé les catégories autrement comme le montre le tableau suivant.

utilisation des ressources2

Dans ce tableau, les catégories sont conçues ainsi :

  • Recent employment (emploi récent) indique les personnes qui ont occupé un emploi dans au moins un des deux mois précédents le statut actuel;
  • No recent employment (pas d’emploi récent) pour les chômeurs indique les personnes qui n’ont pas occupé d’emploi dans les deux mois précédents et ont été inactifs au moins un des deux mois précédents;
  • No recent employment pour les inactifs indique les personnes qui n’ont pas occupé d’emploi dans les deux mois précédents et ont été en chômage au moins un des deux mois précédents;
  • Continuously unemployed indique les personnes qui ont été en chômage les deux mois précédents;
  • Continuously OLF indique les personnes qui ont été inactives les deux mois précédents.

Comme dans le tableau précédent, les quatre premières colonnes (au lieu de trois comme dans le tableau précédent) montrent la proportion des personnes dans ces catégories par rapport à la population adulte et les quatre dernières montrent le pourcentage moyen des personnes dans chaque catégorie qui ont trouvé un emploi le mois suivant celui où ils étaient dans ces catégories.

Là, les écarts sont encore plus nets que dans le tableau précédent. La proportion des personnes en chômage qui ont travaillé au moins un des deux mois précédents et qui ont occupé un emploi le mois suivant était dans les quatre périodes indiquées plus du double de celle des personnes qui n’étaient pas en emploi les deux mois précédents, et même plus du triple en 2010. Le lien récent avec un emploi est encore plus important chez les personnes inactives, puisque la proportion de ces personnes qui occupaient un emploi le mois suivant était de beaucoup plus élevée (plus du double en 2010) que celle des personnes en chômage mais qui n’avaient pas occupé un emploi au cours des deux mois précédents. Cela signifie que ces personnes dites inactives sur le marché du travail avaient un lien plus fort avec l’emploi que plus de la moitié des personnes dites actives en chômage (et même que plus des trois quarts en 2010)! Et leur proportion de la population adulte était plus élevée, sauf en 2010. Ces constats éclairent drôlement plus la zone grise entre l’activité et l’inactivité sur le marché du travail que les études précédentes!

Les mesures de la sous-utilisation des ressources

Les auteurs se servent ensuite des différences d’obtention d’un emploi dans les deux tableaux précédents (les trois et quatre dernières colonnes, respectivement) pour développer des mesures de sous-utilisation des ressources. Les deux premières mesures établissent des ratios entre les probabilités des différentes catégories et sous-catégories d’être en emploi le mois suivant et celles des personnes en chômage depuis peu (les premières lignes des deux tableaux) en fonction des deux méthodes de catégorisation des personnes adultes (présentées dans chacun de ces deux tableaux). Les troisième et quatrième indices ajoutent aux deux précédents ratios la part de sous-utilisation des personnes qui travaillent à temps partiel de façon involontaire. À l’aide de ces ratios (je résume encore plus, ce billet commençant à être long…), ils calculent des indices de sous-utilisation des ressources. Le graphique qui suit montre l’évolution de leurs quatre indices.

utilisation des ressources3

Les indices de graphique ne correspondent pas à des taux de chômage, mais bien à un indice de non emploi calculé sur l’ensemble de la population adulte (et non pas sur la population active comme le fait le taux de chômage). Les lignes rouges sont tirées des indices calculés à l’aide du premier tableau, ce qui explique qu’elles ne commencent qu’en 1994. La ligne en continu ne tient pas compte du temps partiel involontaire, tandis que celle en tirets le fait. Les lignes vertes sont construites de la même façon, mais avec le deuxième tableau. Encore là, la ligne en continu ne tient pas compte du temps partiel involontaire, tandis que celle en tirets le fait.

L’important ici n’est pas nécessairement les niveaux calculés du non-emploi (qui sont d’ailleurs passablement différents entre les lignes vertes et rouges), mais leur évolution. Ce qui a frappé les auteurs est le fait que le non-emploi dû au travail à temps partiel involontaire, soit l’écart entre les lignes en continu et celles en tirets, qu’elles soient rouges ou vertes, est beaucoup plus grand depuis la récession commencée en 2007 qu’auparavant. Ils notent aussi que cet écart s’était bien moins accentué lors des récessions des débuts des années 1980 et 1990. D’ailleurs, s’ils ont tenu à développer un indice différent pour les années antérieures à 1994, c’était justement pour comparer le comportement des deux courbes (en continu et en tirets), lors des récessions antérieures (celle du début des années 2000 était de trop faible ampleur pour comparer ses conséquences avec celle commencée en 2007). Ils en concluent (je simplifie encore, sautant notamment l’analyse de six graphiques complexes…) que la réponse aux questionnements des dernières années sur l’évolution erratique du taux de chômage officiel par rapport à la sous-utilisation de la main-d’œuvre aux États-Unis depuis 2007 se situe presque complètement du côté de la croissance du travail à temps partiel involontaire, et non du côté d’une évolution anormale du taux de chômage officiel par rapport à cette sous-utilisation, comme beaucoup de personnes le prétendent.

Et alors…

Cette étude, probablement la plus complexe que j’ai lue depuis des années sur le marché du travail, est aussi celle qui m’a le plus éclairé sur son fonctionnement. Tous les concepts de «vrai» taux de chômage et de division entre le chômage officiel et l’inactivité me paraissent maintenant encore plus superficiels que je ne le pensais. Je savais cet univers complexe, mais pas à ce point, ni que des méthodes du genre pouvaient nous permettre d’éclairer autant notre lanterne sur la zone grise entre le chômage et l’inactivité!

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6 commentaires leave one →
  1. Richard Langelier permalink
    1 août 2015 19 h 21 min

    «Je savais cet univers complexe, mais pas à ce point, ni que des méthodes du genre pouvait (sic) [1] nous permettre d’éclairer autant notre lanterne sur la zone grise entre le chômage et l’inactivité!»

    Si j’étais farceur, je te demanderais : «qu’est-ce qui se produit lorsque notre lanterne est éclairée au sujet d’une zone grise? Quelle est la couleur de ladite zone?». Malheureusement, je ne suis pas farceur.

    Sur ce, je regarde le match des Alouettes et reviens lire les tableaux. Je réalise que je m’amuse trop à écrire des niaiseries et à regarder du football à 3 essais sur 110 verges. Je viens de rapporter «L’âge du low tech : vers une civilisation techniquement soutenable» de Philippe Bihouix, sans avoir lu une page. Je dois rapporter «Une autre Europe : contre l’austérité : pour le progrès social, une autre coopération et un autre euro» de Frédéric Boccara et «Un impôt juste pour une société juste» de la Fondation Copernic, samedi prochain.

    [1] Sic ne signifie pas qu’on critique quelqu’un, mais que ce n’est pas une erreur de retransmission de notre part. Il y a une zone grise, je l’admets.

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  2. 1 août 2015 20 h 10 min

    (sic)

    Merci, c’est corrigé.

    « Quelle est la couleur de ladite zone?»

    Crois-le ou pas, je me suis posé la question…

    «Sur ce, je regarde le match des Alouettes »

    Idem!

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  3. Richard Langelier permalink
    2 août 2015 19 h 37 min

    De prime abord, je suis plutôt allergique à la quantification en sciences sociales. Je reprends un exemple invitant à la prudence donné par Claire Durand : entre 1980 et 2000, on observe une augmentation des ventes de magnétoscopes et des cas de VIH. Personne n’osera voir un lien de causalité. J’ai tendance à revenir aux envolées des assemblées étudiantes de 1968 : «Cé l’système qu’il faut changer! Révolution, révolution!» que je traduis aujourd’hui par : «Il faut sortir du productivisme»

    Ce que je retiens de cette 2e lecture, c’est: «Ce qui a frappé les auteurs est le fait que le non-emploi dû au travail à temps partiel involontaire, soit l’écart entre les lignes en continu et celles en tirets, qu’elles soient rouges ou vertes, est beaucoup plus grand depuis la récession commencée en 2007 qu’auparavant. Ils notent aussi que cet écart s’était bien moins accentué lors des récessions des débuts des années 1980 et 1990».

    Tasha Kheiriddin justifiait la dernière réforme de l’assurance-emploi du gouvernement Harper, le jeudi au Téléjournal : «Les travailleurs saisonniers n’ont qu’à aller travailler chez McDonald’s à Edmonton à 15$/heure». Lorsqu’il y a trop de chevreuils dans une région, on les endort et on les dépose dans une autre région [1]. Les humains, c’est plus facile. On leur interdit l’assurance-emploi. Ils se paieront l’avion. Alors le travail à temps partiel involontaire, bof! selon elle. J’aurais dû passer à Bazzo.tv. J’aurais entendu les subtilités de Joseph Facal pour me reposer l’esprit.

    P.-S. Darwin, es-tu à l’aise avec les expressions «L’utilisation des ressources» et «Marché du travail»?

    [1] où il y a du blé d’Inde Monsanto et des plants de pot à manger?

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  4. 2 août 2015 19 h 57 min

    «Darwin, es-tu à l’aise avec les expressions «L’utilisation des ressources» et «Marché du travail»?»

    Pas tellement dans le premier cas. Mais, j’ai cherché d’autres façons d’exprimer le concept et n’ai rien trouvé de vraiment satisfaisant. Dans le texte, j’ai parlé de «sous-utilisation de la main-d’œuvre«. Pas sûr que ce soit tout à fait satisfaisant.

    Dans le deuxième cas, c’est plus l’application du concept qui me déplaît parfois que le terme comme tel. Ça demeure un marché, en fait découpé en centaines de marchés… tous aussi imparfaits les uns que les autres!

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  5. Gaetan Provencher permalink
    3 août 2015 10 h 55 min

    Bonjour,

    Que pensez-vous de ceci.

    http://www.economist.com/blogs/economist-explains/2015/08/economist-explains?fsrc=scn/fb/wl/ee/st/whylongtermunemploymentintheeuroareaissohigh

    Gaetan Provencher Trois-Rivières

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  6. 3 août 2015 12 h 05 min

    Ça me prendrait des données précises et un billet complet pour réagir à cet article! Certains points me semblent pertinents (la mobilité moindre en Europe qu’entre les états aux États-Unis), d’autres moins (les avantages des programmes d’assurance-chômage plus grands en Europe), alors que le maintien à un niveau élevé du chômage de longue durée en Europe est essentiellement une conséquence des mesures d’austérité beaucoup plus strictes en Europe qu’aux États-Unis.

    De même, le premier tableau de ce billet (ainsi que ce tableau : http://www.bls.gov/news.release/empsit.t15.htm et les leçons de l’étude que j’ai présenté dans ce billet) contredit une grande partie de l’affirmation de l’auteur sur la supposée croissance des travailleurs découragés aux États-Unis qui expliquerait le taux moins élevé de chômeurs de longue durée. Bref, beaucoup d’affirmations de cet article me semblent faibles et la dernière phrase («European countries, where the problem is worst, should look north for inspiration»), tout à fait gratuite. Par exemple, le succès de l’Allemagne repose sur son surplus commercial, et il est impossible que tous les pays aient des surplus!

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