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L’effet des cohortes sur les estimations de l’emploi de l’EPA

8 août 2015

emploi_cohortesLe mois dernier, j’ai dû écrire un billet rapidement pour faire le point sur la situation de l’emploi au Québec, sentant qu’il était urgent de réagir à la baisse de 33 300 de l’estimation de l’emploi au Québec que j’attendais depuis quelques mois (pensant toutefois qu’elle serait répartie sur plus d’un mois!). Idéalement, j’aurais voulu expliquer comment une baisse aussi forte a pu survenir quand, en fait, l’emploi est probablement resté assez stable. Je vais tenter de me reprendre ce mois-ci. Mais avant de donner ces explications, je vais présenter les données diffusées hier par Statistique Canada.

Les données récentes

Comme je le fais toujours quand je présente des données sur l’emploi provenant de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais les comparer avec celles de l’Enquête sur la rémunération et les heures de travail (EERH). En effet, les estimations de l’EPA comportent une marge d’erreur importante, (la marge d’erreur à 95 % des estimations de l’EPA pour un mois donné par rapport à celles du mois correspondant de l’année précédente est d’environ 56 000 et celle d’un mois à l’autre est de près de 30 000), tandis que celles de l’EERH sont beaucoup plus fiables, sans marge d’erreur, car issues d’un recensement des salariés de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye, mais disponibles avec un ou deux mois de retard sur les premières. Par contre, l’EERH ne comptabilise pas les travailleurs autonomes, les salariés du secteur de l’agriculture, les grévistes, les personnes en lock-out et les personnes en congé sans solde, alors que les estimations de l’EPA le font. Ces différences font en sorte qu’il faut toujours être prudent quand on compare les données de ces deux sources. Pour les rendre comparables, je dois donc faire partir les données à 100 (en divisant chaque donnée de chaque série par l’emploi de juillet 2011) dans les deux cas pour qu’on puisse mieux voir l’évolution relative des deux courbes.

emploi_cohortes1

On a vu le mois dernier que la surestimation cumulative de l’emploi montrées par les données de l’EPA (ligne rouge) observée entre janvier et mai 2015 s’est presque effacée en un seul mois! Mais, avec la parution hier des estimations de juillet, près des deux tiers de la baisse de juin a disparu! Difficile à suivre, tout cela!

On pourrait penser que la hausse de 21 700 des estimations de l’emploi en juillet annule en quelque sorte la baisse vraiment étonnante de 33 300 en juin, mais l’examen des estimations de la variation de l’emploi par industrie en juin et en juillet nous montre que les mouvements de ces deux mois ne se sont pas manifestés dans les mêmes industries. Pire, plus de 70 % de la hausse de juillet se serait concrétisée dans les administrations publiques, plutôt touchées par des compressions que par des vagues d’embauche! Cela montre ce que je dis tout le temps dans mes billets sur l’emploi, il faut éviter de tenter d’expliquer les mouvements mensuels des estimations de l’EPA, mais plutôt se concentrer sur les tendances de long terme.

Ce mois-ci, les données de l’EERH nous sont de peu de secours, car celles qui pourraient nous éclairer sur les mouvements désordonnées des estimations de l’EPA pour juin et juillet ne seront disponibles respectivement qu’à la fin août et à la fin septembre. Tout ce qu’on peut noter avec ces données (ligne bleue), c’est qu’elles poursuivent leur tendance à la stagnation commencée en juillet 2012.

Comment expliquer des mouvements aussi nets?

Pour avoir le moindre espoir de comprendre comment il est possible que les estimations de l’emploi de l’EPA puissent s’éloigner autant des tendances des données de l’EERH qu’elles l’ont fait de septembre 2011 à mai 2012 et de janvier à juillet 2015 (sauf en juin, ce qui complique encore les choses!), il faut savoir comment fonctionne son échantillonnage. L’échantillon de l’EPA pour le Québec est en 2015 formé de 10 185 ménages, donc d’un peu plus de 20 000 adultes (personnes âgées de 15 ans et plus). Pour suivre l’évolution de la situation sur le marché du travail des membres de l’échantillon, on les conserve pendant six mois, retirant un sixième de l’échantillon à chaque mois, soit environ 1700 ménages, et le remplaçant par 1700 autres ménages. On appelle ces groupes de 1700 ménages des cohortes (Statistique Canada utilise le terme «panels», mais j’aime moins, car ça fait des moins belles images pour accompagner mes billets!).

Or, il arrive de temps en temps qu’une nouvelle cohorte se comporte différemment des autres, en étant par exemple plus active ou moins. Pour amoindrir le choc d’une cohorte se comportant différemment de celle qui quitte l’échantillon et faire en sorte que la variation des estimations d’emploi d’un mois à l’autre reflète le changement d’emploi et non les différences de comportement entre la cohorte entrante et la cohorte sortante, Statistique Canada applique depuis 2000 ce qu’elle appelle l’«estimation composite» (voir ce document à partir de la page 2). Dit simplement, il s’agit d’accorder plus de poids aux cinq cohortes qui demeurent dans l’échantillon qu’à celle qui y entre. Si cette méthode permet d’atténuer les conséquences de l’entrée dans l’échantillon d’une cohorte nettement plus active ou moins que les autres, il n’en demeure pas moins que cette cohorte aura un impact complet dès le deuxième mois et que cet impact se fera sentir pendant cinq mois.

Si cette cohorte est en plus suivie d’une nouvelle cohorte qui a un comportement moyen ou même opposé (comme les cohortes entrées en juin et en juillet, on dirait…), elle n’aura pas trop d’impact, sauf quand elle quittera l’échantillon. C’est ce qui arrive le plus souvent. Mais lorsque deux ou trois cohortes ont des comportements biaisés dans le même sens, les données risquent d’être influencées pendant sept ou huit mois, le temps que ces cohortes quittent l’échantillon. C’est manifestement ce qui s’est passé de septembre 2011 à mai 2012, alors que l’écart a pris huit mois à se corriger. C’est possiblement aussi ce qui semble s’être passé de janvier à mai 2015, quoiqu’il soit possible que la cohorte de mai (qui a eu son impact complet en juin, son poids en mai ayant été amoindri par l’«estimation composite») ait eu un biais opposé très fort! Par contre, si ce fut le cas, il deviendrait difficile d’expliquer la hausse de juillet, sauf par un biais opposé encore plus fort (d’autant plus que la cohorte qui a quitté avait fait augmenter l’emploi), ce qui est possible, mais peu probable… On voit donc que, si la connaissance du fonctionnement de l’échantillon de l’EPA permet de mieux comprendre les mouvements des estimations, elle ne permet pas de tout expliquer! Les mouvements erratiques des deux derniers mois rendent vaine toute tentative de prévoir les mouvements des prochains mois en extrapolant sur les caractéristiques des cohortes de l’échantillon.

En effet, le fonctionnement des cohortes et de l’«estimation composite» ne peuvent permettre de comprendre qu’un des facteurs qui influencent l’évolution des estimations d’emploi de l’EPA. Cette évolution est aussi influencée par les mouvements à l’intérieur des cohortes qui demeurent dans l’échantillon, car la situation de l’emploi d’une personne un mois donné (en emploi, en chômage ou inactive) n’est surtout pas une garantie de sa situation au cours des cinq mois suivants! En fait, ce sont ces mouvements que l’EPA cherche à estimer en premier lieu. Par contre, l’analyse des données de l’EERH permet justement d’avoir une idée de ces mouvements à l’intérieur des cohortes, et elles nous montrent que ces mouvements ont été à peu près nuls depuis trois ans. On verra ce qu’elles nous montreront pour juin et juillet d’ici la fin septembre!

Un autre facteur dont il faut tenir compte est le fait que les estimations publiées par l’EPA mensuellement sont désaisonnalisées. Or, les effets des saisons ne sont pas nécessairement les mêmes d’une année à l’autre. Par exemple, les estimations de Statistique Canada pour décembre 2011 montraient une baisse de 25 700 emplois entre novembre et décembre 2011, alors que, après correction de la saisonnalité et d’autres facteurs, les estimations du tableau cansim 282-0087 indiquent maintenant une baisse de «seulement» 18 400 entre ces deux mois. C’est quand même 28 % de moins! Le mois précédent, on annonçait une baisse de 30 500 emplois, qui est maintenant estimée à 21 400, soit une diminution de  30 %! Est-ce qu’un changement à la saisonnalité pourrait expliquer l’annulation des deux tiers de la baisse de juin en juillet? Peut-être, mais, comme mentionné auparavant, le fait que les mouvements de ces deux mois ne se soient pas manifestés dans les mêmes industries ne va pas dans ce sens…

Bref, même en tenant compte du processus des cohortes de l’EPA, de l’analyse des mouvements à l’intérieur des cohortes et des effets d’une variation de la saisonnalité, il demeure en bout de ligne que les variations de ces estimations peuvent aussi être simplement une conséquence des fortes marges d’erreur propres aux enquêtes du genre!

Et alors…

Je crains toujours quand j’explique les nombreux facteurs dont il faut tenir compte pour analyser les estimations d’emploi de l’EPA, qu’on se dise que ces données ne valent rien. Il faut bien comprendre que, faisant partie d’une enquête, il n’est pas anormal que ces données aient une marge d’erreur élevée et qu’elles soient corrigées de temps en temps. Il faut toutefois réaliser que cela change peu de choses à leur pertinence. Par exemple, le passage d’une baisse de 25 700 à 18 400 en décembre 2011 est en fait un changement de 7 300 emplois sur les 3 935 000 emplois maintenant estimées pour décembre 2011, un écart inférieur à 0,2 %. La leçon à retenir de ces explications est plutôt de toujours être prudent quand on commente les mouvements mensuels des estimations d’emploi de l’EPA et de cesser de partir en peur à chaque écart à première vue étonnant. Et cela appuie la méthode que j’ai adoptée de toujours comparer ces estimations avec des données provenant d’autres sources, surtout celles de l’EERH!

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5 commentaires leave one →
  1. Gilbert Boileau permalink
    8 août 2015 11 h 05 min

    Bravo. Explications très claires. Évitons de partir en peur à chacune des publications de l’EPA. Un peu de recul est de mise. Surtout en ce période de campagne électorale. Demeurons vigilants.

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  2. 8 août 2015 11 h 12 min

    Je dois avouer que la hausse annoncée hier a failli me prendre au dépourvu! J’ai beau répéter qu’il ne faut jamais tenter de prévoir le mouvement des estimations de l’EPA, surtout pas pour un mois donné, il y a des mois où on est plus surpris que d’autres!

    Compte tenu des autres indicateurs, je suis presque certains que les données de l’EERH ne montreront, elles que peu de mouvements pour juin et juillet. Mais, on verra!

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