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L’éthique du care

5 octobre 2015

careOn pourrait critiquer l’utilisation du terme «care» dans le livre Le care – Éthique féministe actuelle, sous la direction de Sophie Bourgault et Julie Perreault, mais on y explique bien qu’aucun terme français ne peut rendre correctement l’univers de l’éthique du care. Aucune des propositions de traduction, comme la sollicitude, l’attention ou les soins, ne rend ce concept, à moins de les utiliser toutes dans un contexte de dépendance et de vulnérabilité, ce qui serait un peu lourd!

Comme je le fais souvent pour les livres écrits par plusieurs personnes, je vais tenter de présenter brièvement les thèmes abordés dans chacun des textes de ce livre. On comprendra que cette façon de faire ne peut pas permettre de transmettre adéquatement la richesse des textes de ce livre.

Introduction: Le féminisme du care, d’hier à aujourd’hui : En plus de présenter la structure du livre et chacun des textes qu’il contient, Sophie Bourgault et Julie Perreault expliquent les grands objectifs du féminisme du care. Nullement limités par des revendications traditionnelles axées sur les garderies, les congés de maternité ou les services ménagers collectifs, ces objectifs visent aussi à dénoncer la double journée de travail des femmes, l’exploitation que les femmes subissent sur le marché du travail, la subordination des travailleurs et travailleuses du care (surtout des personnes venues d’ailleurs), etc. Ce féminisme aborde aussi les questions du salaire minimum, du bénévolat, de l’aide, etc.

Renégocier la «voix différente»: retour sur l’œuvre de Gilligan : Après avoir précisé le concept du féminisme du care, Julie Perreault analyse le contenu du livre de Carol Gilligan qui a jeté les bases de l’éthique du care en 1982 soit In a Different Voice (Une si grande différence, dans sa première traduction en français). Elle explique entre autres la différence entre l’éthique de la justice et l’éthique du care, en montrant, notamment, que Gilligan n’hésite pas à critiquer «l’ontologie libérale qui se trouve au fondement des théories de la justice».

Le care comme connaissance et comme critique : Patricia Paperman aborde la division et plus spécifiquement la hiérarchisation des tâches, pas seulement entre le care et les autres activités, mais aussi entre celles du care : on sépare les tâches «nobles» (police, médecine, etc.) du sale boulot accompli surtout par des femmes. Elle poursuit en situant l’éthique du care non seulement du côté des relations individuelles, mais aussi du côté des relations sociales. Elle conclut en plaidant pour un élargissement des connaissances, notamment en sciences humaines et sociales, où on exclut actuellement trop facilement les connaissances liées au care.

Vers une théorie politique du care: entendre le care comme «service rendu» : Naïma Hamrouni fait le tour de différentes approches politiques liées au care, dont la comptabilisation du travail informel dans le PIB et le versement de salaires pour les femmes à domicile. Elle préconise plutôt de se pencher sur les activités de care de proximité, souvent liées au corps dont l’importance a été longtemps et est encore négligée. Elle insiste aussi pour qu’on considère la vulnérabilité non comme un état temporaire, mais une condition humaine «normale et permanente», condition qui fait en sorte de rendre les activités du care ce qu’elles sont, nécessaires et de première importance tout au long de nos vies, pas seulement quand nous sommes jeunes, âgés ou malades. Et ce résumé ne rend compte que de quelques-uns des sujets qu’elle analyse dans ce texte.

Le care et le vieillissement : Monique Lanoix analyse les soins de santé sous l’angle des principes de justice énoncés par John Rawls (donc pour assurer l’égalité des chances et la justice redistributrice), adaptés et interprétés par Norman Daniels, s’attardant aux soins auxiliaires (de maintien à domicile, prodigués aussi bien par des auxiliaires familiales que par des aidants naturels, surtout par des aidantes naturelles) pour les personnes âgées ou handicapées. Selon elle, ces services ne devraient pas seulement satisfaire pas aux principes d’égalité des chances, mais aussi à des principes moraux, de citoyenneté et de dignité. Elle montre que les principes à respecter correspondent bien plus à l’éthique du care qu’aux principes présentés par Daniels. En effet, en tenant compte à la fois de la dépendance et de la vulnérabilité constante des humains, et de l’importance des relations, l’éthique du care permet bien mieux de comprendre la nécessité des soins auxiliaires.

Penser le care comme cœur de la justice: un outil pour analyser une des institutions de la vie ordinaire : Agnès Berthelot-Raffard approfondit la critique précédente du concept de justice de Rawls, surtout sa mise de côté de la famille (institution qu’elle se garde bien d’idéaliser, notamment en raison de son caractère patriarcal). Elle démontre que l’éthique du care repose davantage sur le «bien» que sur le «juste» et davantage sur la coopération que sur la réciprocité. Elle conclut en tentant de lier les principes de justice à ceux de l’éthique du care et en leur donnant une grande place dans le développement de politiques.

La participation sociale… entre le care et le don : Stéphanie Gaudet aborde de son côté les différents types de participation sociale, en contestant notamment les distinctions entre la participation formelle (politique et civique) et la participation informelle (soins et entraide). Contrairement à l’auteure du texte précédent, elle considère que la réciprocité est à la base de la solidarité et voit de nombreux points communs entre le don, surtout de temps, et le care. Elle le fait toutefois avec beaucoup de nuances, soulignant qu’une partie des activités du care sont rémunérées et que, bien souvent, le care non rémunéré relève de la responsabilisation, voire de l’obligation.

Repenser la «voix», repenser le silence: l’apport du care : Sophie Bourgault analyse la question de la parole et du silence dans l’éthique du care. Loin de critiquer la parole et de glorifier le silence, qui fut longtemps imposé aux femmes, elle veut plutôt montrer l’importance du silence dans l’écoute nécessaire dans les activités du care. La parole est importante, notamment celle des démunis, mais encore faut-il les entendre et, surtout les écouter! Mais, pour les écouter, il faut parfois se taire… L’auteure poursuit en expliquant qu’il n’y a pas de meilleurs moyens d’écouter que de donner des soins et présente différentes formes de silences qui permettent d’atteindre cet objectif. Un beau et bon texte!

Care et souci du monde: le jugement politique chez Joan Tronto et Hannah Arendt : Sophie Cloutier compare les visions politiques de ces deux femmes. Elle souligne qu’elles se différencient par le fait que Arendt voit la sphère domestique hors de la politique contrairement à Tronto. Cela ne les empêche pas d’avoir bien des points en commun. Elle présente aussi les aspects «sur lesquels nous pencher quand nous discutons de morale et de politique», selon Tronto. On doit alors :

1. se «donner une représentation complète des droits humains»;

2. analyser les quatre phases du care :

  • se soucier («caring about»);
  • prendre en charge («taking care»);
  • prendre soin («care giving»);
  • recevoir les soins («care receiving»);

3. analyser «les relations de pouvoir dans le processus du care»;

4. «vérifier si les étapes du care s’intègrent ensemble ou si elles sont incomplètes».

L’auteure élabore bien sûr sur chacun de ces aspects dans son texte, ce que je ne peux pas faire ici!

Les ressources du récit chez Gilligan et Ricœur: peut-on penser une «littérature care»? : Marjolaine Deschênes examine les représentations de l’éthique du care dans la littérature. Après avoir souligné qu’une telle littérature doit être féministe (pas nécessairement féminine), engagée et soucieuse de donner une voix aux classes dominées, elle cite quatre critères qui doivent être respectés :

  • les textes doivent donner une égale attention à soi-même et aux autres;
  • les personnages doivent «rendre justice à la vulnérabilité et à la fragilité humaines»;
  • on doit y montrer un «souci d’égalité entre les sexes ou les différentes identités»;
  • le contenu doit critiquer le patriarcat et déboulonner les codes de genre.

«Dans ta face»: Husserl, Levinas et l’éthique du care : Bettina Bergo avance une thèse voulant que, si on lit ces deux auteurs, «on obtient l’ébauche d’un fondement herméneutique et phénoménologique pour une éthique du care». Si j’ai saisi que le «dans ta face» du titre signifie que le fait de voir quelqu’un nous affecte avant même qu’on connaisse la personne (cela m’a fait penser au fait que la photo d’un seul enfant mort sur une plage a eu plus d’impact que les annonces que plus de 23 700 personnes sont mortes en Méditerranée ces dernières années, dont, manifestement, un grand nombre d’enfants, mais, cela n’a peut-être aucun rapport avec ce que dit l’auteure), j’avoue que n’ai pas compris grand chose de ce texte. L’image qui m’est apparue en le lisant est le fait étrange que, lorsque nous sommes dans un métro bondé, toutes les personnes parviennent à éviter de se toucher en raison de la conscience que tous ont de la présence des autres. Mais, là encore, je suis peut-être complètement à côté de la plaque…

Regards croisés entre l’éthique du care et le concept japonais d’amae : Mariko Konishi explique que l’amae est un concept japonais qui exprime la dépendance de façon positive. Cela peut se retrouver chez le bébé et l’enfant qui sont dépendants de leur mère ou chez les adultes qui ont «un désir fondamental d’être aimés et de dépendre les uns des autres», désir qui peut être partagé (c’est l’idéal) ou pas. Ce concept affronte directement le désir (réel?) des Occidentaux d’être indépendants. L’auteure observe de nombreux points communs entre l’amae et l’éthique du care, tout en y voyant des différences. Si l’éthique du care est aussi basée sur une dépendance positive, le concept de l’amae n’a rien à voir avec une éthique, il ne reflète qu’un état de fait, quelque chose qui existe.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Comme je ne connaissais pas l’éthique du care, je suis bien content d’avoir lu ce livre, car j’ai appris quelque chose. C’est déjà beaucoup. Par contre, les textes sont inégaux (dont un que j’ai trouvé carrément illisible), parfois répétitifs (mais pas trop), d’autres fois excellents. J’aurais aimé que le premier texte définisse plus clairement le concept de l’éthique du care, pour pouvoir mieux profiter des suivants. Même si l’introduction en parle un peu, j’avais l’impression que ce livre visait davantage à approfondir ce concept qu’à le présenter à une personne qui n’en a jamais entendu parler.

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6 commentaires leave one →
  1. 6 octobre 2015 6 h 59 min

    Vous m’avez incité à relire le chapitre 6 d’Albert Ogien et Sandra Laugier : Le care comme outil de démocratie, Une éthique différente. Ce livre date de 2014 et il s’intitule Le principe démocratie : enquête sur les nouvelles formes du politique.

    J’ai tenté comme les auteures, sans trop d’espoir et sans succès, de trouver un terme français qui rendrait correctement l’univers de l’éthique du care. Pas facile de désigner en un mot le souci, la charge, le soin et la réciprocité dans une perspective d’éternel féminin féministe.

    J’ai pensé à cure. Je n’y pense plus : trop facile à rapprocher de curé et alors c’est trop loin du féminisme si l’on imagine le Curé Labelle plutôt que le Curé d’Ars qui avait fondé une école pour filles.

    Je cite trois extraits d’Ogien et Laugier, pages 138, 139 et 143 :

    La force des travaux de Carol Gilligan, puis de Joan Tronto, est bien d’avoir fait exploser le débat moral, en mettant en question le monopole de la notion de justice, installé depuis John Rawls (mais sans doute bien avant lui) dans le champ de la moralité. 138

    La morale se définit classiquement par l’instauration d’une hiérarchie entre les questions « triviales et graves », par une approche centrée sur le choix rationnel, généralement réduit à une forme de dilemme. 139

    C’est cette tâche d’articulation, d’explicitation et de « capacitation » (empowerment) que prennent en charge les analyses qui visent à inventer une autre grammaire de la moralité. À la différence de l’éthique de la justice, qui se fonde sur des principes moraux universels appliqués de manière impartiale, l’éthique du care met l’accent sur la réactivité (responsiveness) à des situations particulières, des textures dont les traits saillants moralement pertinents pour l’appréhension et la résolution d’un dilemme moral sont perçus avec acuité en développant une attention au particulier. 143

    – Ça va chercher !

    – Ça sent Amartya Sen !

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  2. 6 octobre 2015 7 h 59 min

    «Ça sent Amartya Sen !»

    Oui, mais avec bien des nuances! L’éthique du care me semble davantage liée aux relations et moins à l’objectif de se réaliser (quoique ce point ne soit pas exclu).

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  3. 8 octobre 2015 4 h 39 min

    J’ai écrit Amartya Sen, je ne me rappelais plus du nom de Martha Nussbaum qui a été sa collaboratrice, dont j’ai appris à ce lien l’existence et une partie de son oeuvre.

    https://jeanneemard.wordpress.com/2013/08/06/lapproche-des-capabilites/

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  4. 8 octobre 2015 7 h 34 min

    Même commentaire pour Martha Nussbaum!

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  5. 8 octobre 2015 11 h 59 min

    … davantage liée aux relations et moins à l’objectif de se réaliser…

    Ça m’incite à relire; Ça oriente mon care.

    À relire pour me divertir sans exclure changer le monde.

    Mais sans illusion, comme dans Don Quichotte de Jacques Brel.

    Aimé par 1 personne

  6. 15 octobre 2015 19 h 00 min

    Relations et objectif,

    Je trouve que c’est une méchante bonne question en matière d’inégalités.

    Nommons-les : inégalités temporelles, territoriales, génétiques, génériques, patrimoniales, historiques, religieuses, économiques et j’en passe et elles sont en interaction.

    Dur dur dirait un bébé de se représenter tout ça en une hiérarchie, en vue d’une planification sur trois générations, 90 ans je précise, pas trois.

    Concrètement, pour les atténuer, je commencerais par réduire les inéquités.

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