Skip to content

La baisse des appuis à la redistribution aux États-Unis

7 octobre 2015

appui_redistributionLe National Bureau of Economic Research (NBER) est certainement un des organismes des États-Unis qui diffusent le plus d’études intéressantes en économie. Malheureusement, la plupart de ces études ne sont offertes gratuitement qu’à un nombre limité de personnes : journalistes, abonnés, employés gouvernementaux et personnes qui habitent un pays en voie de développement. Les autres doivent payer 5,00 $. Au nombre que je lis, cela me coûterait cher! Heureusement, il y a moyen de trouver des copies de ces études ailleurs sur Internet, en général des copies préliminaires.

J’ai ainsi pu trouver une version datant de mars 2015 d’une étude publiée en septembre par le NBER. Intitulée Support for Redistribution in an Age of Rising Inequality: New Stylized Facts and Some Tentative Explanations (Appui à la redistribution à une époque où les inégalités augmentent : nouveaux faits et quelques explications provisoires), cette étude cherche à trouver quelles sont les raisons qui peuvent expliquer que les personnes âgées et les afro-américains, qui subissent davantage que d’autres classes de la société la croissance des inégalités, appuient moins qu’auparavant les mesures de redistribution, même s’ils en bénéficient davantage.

Introduction

De nombreuses études montrent que l’appui à des mesures redistributrices (comme des transferts aux plus pauvres ou la garantie d’un niveau de vie minimal) est en baisse aux États-Unis depuis au moins une quarantaine d’années, même si les inégalités sont au contraire en hausse. Ce résultat, tout à fait contraire à la logique la plus élémentaire, intrigue les auteurs depuis un bon bout de temps.

Tendances par groupes

À partir de deux sources différentes (General Social Survey et American National Election Studies), les auteurs tentent de voir si cette tendance peut être attribuable à certains groupes définis de la population. Ils débutent cette section en examinant l’appui aux mesures visant à réduire les inégalités selon l’âge.

appui_redistribution1Le graphique ci-contre montre l’évolution des résultats à la question «Le gouvernement devrait-il réduire les écarts de revenu?» entre 1978 et 2012 parmi la population âgée de 18 à 64 ans (ligne rouge) et chez les personnes âgées de 65 ans et plus (ligne brunâtre). On peut constater que la ligne rouge montre que la tendance est demeurée bien stable tout au long de cette période chez les 18-64. Par contre, alors que les personnes âgées de 65 ans et plus appuyaient davantage que les plus jeunes ce type de mesure en 1978, elles l’appuyaient moins en 2012. J’ajouterai que l’échelle de gauche de ce graphique a un point moyen de 4,0 (les réponses variaient entre 1 et 7). Comme tous les résultats moyens du graphique sont entre 3,8 et 4,7, on peut voir que, malgré tout, la population des États-Unis appuie davantage l’intervention de l’État pour réduire les écarts de revenu qu’elle ne s’y oppose (sauf les personnes âgées en fin de période). Mais, le fait que les personnes âgées l’appuient moins alors que ces écarts augmentent mérite un examen attentif.

À cet effet, les auteurs ont décomposé cette tendance par cohorte d’âge établie selon la date de naissance. Il se sont aperçu que l’appui à l’intervention de l’État pour réduire les écarts de revenu diminue avec l’âge dans chaque cohorte et que les nouvelles cohortes (les personnes qui atteignent 65 ans) appuient de moins en moins ce genre d’intervention (voir le graphique 2 de l’annexe à la page numérotée 50).

appui_redistribution2Les auteurs examinent ensuite l’appui aux mesures visant à réduire les inégalités selon l’ethnie («race» en anglais). Le résultat est illustré dans le graphique ci-contre. Si cet appui a diminué chez les «Blancs» (ligne rouge), il a diminué bien davantage chez les Noirs surtout jusqu’en 2006 (ligne brunâtre), mais un peu moins jusqu’en 2012 (ligne grise). Même si l’appui des Noirs à ces mesures demeure nettement plus élevé que celui des Blancs, l’écart entre les deux s’est réduit de façon significative (de 30 % environ).

L’appui selon le sexe a diminué à la fois chez les femmes et les hommes, même si les femmes appuient toujours davantage ces mesures que les hommes (voir le graphique 10 à la page numérotée 35). Assez étonnamment, l’appui à ces mesures a augmenté légèrement chez les plus riches (membres du quintile supérieur de revenus) alors qu’il a diminué chez les autres, tout en demeurant nettement plus élevé chez eux que chez les plus riches (voir le graphique 11 à la page numérotée 36). Cela dit, ce résultat n’est pas aussi robuste que ceux par âge ou par ethnie, car d’autres données (non présentées dans l’étude) ne montrent pas la même tendance. Les auteurs ont donc décidé de ne pas pousser davantage leur analyse par niveau de revenu (dommage, c’était intéressant!).

Discussion

Les auteurs tentent ensuite de trouver des explications à la diminution contre-intuitive de l’appui des personnes âgées et des Noirs aux politiques redistributrices alors qu’ils en sont d’importants bénéficiaires et que les inégalités ne cessent de croître. Ils testent donc leur appui selon leurs préférences politiques (républicains et démocrates), la taille du ménage, l’augmentation de l’espérance de vie, leurs revenus, leur perception du bonheur et de la mobilité intergénérationnelle de leurs enfants, leur conservatisme (notamment leur opinion sur l’avortement, le contrôle des armes à feu et l’homosexualité) et leur niveau d’éducation. Et aucun de ces facteurs ne semble expliquer de façon significative (sinon un petit peu ce dernier facteur chez les personnes âgées) la baisse de leur appui aux politiques redistributrices.

Ils examinent ensuite les résultats d’enquête similaires dans d’autres pays. Nulle part ils ne trouvent d’équivalent à une baisse d’appui aux politiques redistributrices plus forte chez les personnes âgées que dans le reste de la population. Ils observent au contraire une hausse ou une baisse moins forte de l’appui à ces politiques chez les personnes âgées dans deux des quatre pays étudiés (la Suède et l’Australie) et une tendance similaire selon l’âge dans les deux autres (Grande-Bretagne et Australie).

Ne trouvant rien par les moyens habituels, les auteurs en viennent à examiner les perceptions des personnes âgées sur le système de santé. En effet, les États-Unis étaient avant l’Obamacare (non en force en 2012, dernière année couverte par cette étude) le seul pays industrialisé dont les services de santé publics ne couvraient pas toute la population, mais seulement les personnes âgées (et une partie des personnes pauvres et du reste de la population, ce que ne mentionnent pas les auteurs). Dans ce sens, les personnes âgées pourraient s’opposer que ce genre de service soit étendu, craignant de perdre leurs avantages.

appui_redistribution3Le graphique ci-contre montre d’ailleurs que l’appui des personnes âgées (lignes brunâtre et grise) à l’extension des services dont ils bénéficient à toute la population a diminué fortement avec le temps alors qu’il a augmenté dans le reste de la population (lignes rouge et brunâtre). Se demandant comment expliquer cette évolution, les auteurs citent une autre étude qui constate que 40 % des personnes âgées bénéficiant du programme gouvernemental (Medicare) déclarent que ce programme n’est pas gouvernemental! Ce sentiment s’est particulièrement fait sentir lorsque des personnes âgées des États-Unis ont manifesté il y a quelques années en demandant au gouvernement de ne pas s’occuper de leur Medicare! Et, de fait, ils s’aperçoivent que les personnes âgées qui pensent que ce programme n’est pas gouvernemental expliquent au moins 50 % de la plus forte baisse de l’appui des personnes âgées à des mesures gouvernementales pour réduire les écarts de revenu.

N’observant pas de tels phénomènes chez les Noirs, les auteurs analysent plutôt deux facteurs liés à l’évolution de leur perception de l’équité («fairness»). Tout d’abord, ils constatent que la proportion de Noirs qui pensent que la chance explique davantage le succès que les efforts («hard work») a diminué grandement entre 1978 et 2012, même si l’écart de revenu s’est maintenu entre les Blancs et les Noirs au cours de cette période (voir le graphique 18 à la page numérotée 43). Toutefois, ce facteur n’expliquerait qu’une faible proportion de la plus forte baisse de leur appui à l’intervention gouvernementale pour réduire les écarts de revenu. Ils examinent ensuite l’évolution de leur appui aux mesures de «discrimination positive», soit des politiques gouvernementales pour accorder un traitement préférentiel appui_redistribution4aux Noirs et aux autres minorités défavorisées en matière sociale et économique. Cet appui a aussi diminué davantage chez les Noirs que chez les Blancs (même si leur appui est encore bien plus élevé), comme le montre le graphique ci-contre. Les auteurs découvrent que ce facteur expliquerait près de la moitié de la baisse plus forte de l’appui aux mesures gouvernementales pour réduire les écarts de revenu des Noirs que des Blancs.

Les auteurs concluent que ces résultats ne permettent bien sûr pas de répondre de façon tout à fait satisfaisante à leurs questions, d’autant plus que les facteurs explicatifs qu’ils ont trouvés pour les personnes âgées et pour les Noirs ne font que déplacer leurs questions : pourquoi 40 % des personnes âgées ne savent pas que c’est le gouvernement qui leur fournit le Medicare et pourquoi les Noirs favorisent moins les mesures de discrimination positive (et croient-ils moins que la chance a un plus grand rôle que l’effort dans le succès)?

Et alors…

En fait, les facteurs trouvés par les auteurs pour expliquer la plus grande baisse de l’appui des Noirs et des personnes âgées aux mesures gouvernementales pour réduire les écarts de revenu, tout intéressants qu’ils soient, me semblent essentiellement des corrélations non causales. L’observation de départ et les facteurs explicatifs me semblent tous des conséquences liées à d’autres facteurs.

Il est en effet clair que depuis le début des années 1980, la propagande néolibérale, surtout républicaine, mais aussi démocrate, discrédite les mesures gouvernementales («le gouvernement n’est pas la solution à nos problèmes; le gouvernement est le problème», comme le disait Ronald Reagan) et tente de convaincre la population qu’elle est elle-même responsable de son manque de succès. Le manque de connaissance des personnes âgées sur la nature de Medicare me semble aussi plus une conséquence d’une écoute trop fréquente de Fox News et des ténors du Tea Party qu’une cause directe de leur baisse d’appui aux mesures gouvernementales pour réduire les écarts de revenu, baisse qui pourrait être aussi une conséquence de cette écoute!

Malheureusement, les enquêtes sociales ne posent pas cette question… Alors, mon explication demeurera une hypothèse!

Publicités
2 commentaires leave one →
  1. 7 octobre 2015 9 h 25 min

    Je crois aussi que ton hypothèse est meilleure que les leurs pour expliquer cette baisse. Et ce serait très intéressant de regarder cela ici aussi.

    Aimé par 1 personne

  2. 7 octobre 2015 10 h 05 min

    Pour cela, il faudrait des données du même genre!

    Mais, c’est clair que la propagande néolibérale joue aussi, ne serait-ce que par la perception de l’efficacité du secteur privé par rapport au public, l’adhésion au TINA (on n’a pas le choix), tant pour justifier les mesures d’austérité que des accords comme le PTP, la comparaison entre les budgets des familles et ceux des gouvernements, et j’en passe…

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :