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Les femmes manquantes

21 octobre 2015

femmes manquantesLorsqu’on parle des femmes manquantes au Canada, on pense souvent aux 1200 femmes autochtones disparues ou assassinées depuis 30 ans dont on a trop peu parlé lors de la dernière campagne électorale fédérale. Sans vouloir diminuer l’importance de cette horreur, ces 1200 femmes ne représentent qu’une faible partie du phénomène mondial des femmes manquantes. Une étude récente (dont une version date d’août 2015) intitulée Missing unmarried women (Les femmes manquantes non mariées) s’est penchée sur ce phénomène, en particulier sur sa manifestation chez les femmes non mariées (célibataires, divorcées ou veuves). Comme cette étude est une des plus complexes que j’ai lues, je me contenterai d’en présenter les faits saillants.

Faits saillants

Le concept de «femmes manquantes» vient des travaux de Amartya Sen qui estimait qu’il manquait en 1990 plus de 100 millions de femmes (même si l’image qui accompagne ce billet parle de 50 millions) en raison de «l’impact sur la mortalité de l’inégalité des droits entre les hommes et les femmes dans les pays en développement», estimation basée sur le taux manifestement trop peu élevé de femmes dans les pays en développement et qui a été depuis confirmée par d’autres études. Depuis ce temps, on a pu élaborer sur les principales manifestations de ce phénomène :

  • avortement sélectif selon le sexe;
  • jeunes filles maltraitées (quel euphémisme!) et moins bien nourries;
  • mortalité à l’âge adulte, en distinguant la mortalité des femmes mariées de celle des femmes non mariées (veuves, divorcées ou célibataires).

C’est cette dernière manifestation, moins souvent mentionnée bien qu’elle soit selon les auteurs la plus importante, que cette étude entend explorer. En effet, d’autres études ont montré que, dans tous les pays du monde, le taux de mortalité des femmes et des hommes non mariés est beaucoup plus élevé que celui des femmes et des hommes mariés, et ce, surtout chez les personnes qui ont perdu leur conjoint depuis peu. Ce phénomène est peu étonnant, car le mariage est avantageux à la fois économiquement et psychologiquement.

Il en est de même dans les pays en développement, sauf que les désavantages du veuvage y sont beaucoup plus sévères pour les femmes. Non seulement, l’homme est plus souvent le pourvoyeur que dans les pays développé, mais, en raison de lois discriminatoires, elles perdent souvent leur propriété à la mort de leur conjoint et, en raison de la culture de ces pays, elles ne peuvent souvent pas travailler. Pire, les veuves sont dans bien des cas isolées par leur communauté, considérées comme des porte-malheur (ou même comme des sorcières, accusées parfois d’être responsables de la mort de leur époux) et ne peuvent participer aux événements sociaux. En plus, comme elles se marient bien souvent très jeunes, leur nombre est beaucoup plus élevé que le nombre de veufs, d’autant plus qu’elles se remarient bien moins souvent qu’eux. Face à la grande vulnérabilité de ces femmes, les auteurs s’attendaient à ce que la différence entre le taux de mortalité de ces femmes et celui des femmes mariées soit beaucoup plus élevée dans les pays en développement que dans les pays développés.

Pour tenter d’estimer l’ampleur de cet «excès» de décès, ils ont adopté une méthodologie fort complexe que je vais ici seulement esquisser. Les auteurs calculent dans un premier temps le taux de mortalité des femmes dans chacun des âges entre 20 et 64 ans dans les pays en développement, et comparent ce taux avec celui observé pour les mêmes âges dans des pays repères (développés). Ils comparent aussi les taux de mortalité de ces femmes avec ceux des hommes du même âge dans chacun des pays (en développement et développés). Ce sont les différences observées qui leur permettent d’estimer le nombre de femmes manquantes dans les pays en développement. Je passe les contrôles et autres tests mathématiques qu’ils effectuent ensuite pour s’assurer de la solidité de leurs résultats. Comme les données ne permettent pas toujours de distinguer les veuves des autres femmes non mariées, ils ne peuvent effectuer des calculs spécifiques que pour les femmes mariées et non mariées de 20 à 64 ans, sans pouvoir le faire pour distinguer, parmi les femmes non mariées, entre les veuves, les célibataires et les divorcées. Notons que, selon les auteurs, les veuves seraient fortement majoritaires parmi les femmes non mariées, parce que, comme mentionné plus tôt, elles se marient très jeunes et que le taux de divorce est très faible dans ces pays.

femmes manquantes1À l’aide de cette méthode, les auteurs parviennent à estimer le nombre de femmes manquantes dans la tranche d’âge de 20 à 64 ans à près de 1,6 millions en 2000, dont plus de 620 000 femmes dont la disparition était due au fait de ne pas être mariées, soit environ 40 % du total. Le tableau qui ci-contre présente les données pour les différentes régions étudiées.

Ce tableau permet de constater que ce taux (40 %) varie considérablement selon les pays et les régions. Il passe de 13 % en Chine à 28 % en Afrique de l’Ouest, à 49 % en Inde et à 95 % en Asie du Sud-Est (Indonésie, Malaisie, Thaïlande, Vietnam, Laos, Birmanie, Cambodge, etc.). Environ 70 % de ces 620 000 femmes étaient âgées de 20 à 45 ans, les autres de 46 à 64 ans.

Assez étrangement, les auteurs ne fournissent aucune donnée sur le nombre total de femmes dans ces pays (peut-être en parlent-ils dans la version plus récente de cette étude, quoique son résumé ne le mentionne pas plus). On ne peut donc pas savoir quelle proportion de la population féminine disparaît ainsi. Un calcul bien approximatif me fait penser que ce serait en moyenne entre 1,5 % et 2 % des femmes de cette tranche d’âge qui disparaîtraient à chaque année dans ces pays. Et, ce taux varie sûrement beaucoup d’un pays à l’autre et serait bien plus élevé chez les femmes non mariées.

Et alors…

Ce genre d’étude (et de billet) est vraiment déprimant. Mais, je pense qu’il est essentiel de savoir. En effet, pour pouvoir espérer que ce genre d’horreur prenne fin, il faut en premier lieu en prendre connaissance. Et agir!

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