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Jusqu’où augmenter le salaire minimum aux États-Unis?

24 octobre 2015

salaire minimumMalgré de grandes pressions pour le relever, le salaire minimum est toujours de 7,25 $ de l’heure aux États-Unis. Si presque tout le monde (sauf les Républicains) s’entendent pour le rehausser, les niveaux proposées varient considérablement. Par exemple, de nombreux mouvements visent à le rehausser en quelques années à 15,00 $, tandis que le président Obama a plutôt proposé de le porter 10,10 $, ce qu’il a fait pour les contractuels embauchés par l’État, mais pas pour tous les travailleurs (car le Congrès s’oppose à cette hausse).

À chaque fois qu’on entend parler d’une hausse du salaire minimum, les uns prétendent que cela ferait perdre les emplois des personnes qu’on veut aider, tandis que d’autres rejettent ce raisonnement, avançant que cette hausse stimulerait au contraire la consommation et créerait donc des emplois. Dans une étude récente de l’Economic Policy Institute (EPI), David Cooper, John Schmitt, et Lawrence Mishel tentent d’établir à quel niveau les États-Unis pourraient hausser ce salaire sans faire perdre d’emplois.

Les points de repères

Dans ce billet, je vais en premier analyser le tableau qui suit, qui permet de comparer l’évolution du salaire minimum aux États-Unis par rapport à quelques variables pertinentes. Puis, je présenterai une critique de l’analyse des auteurs et commenterai le tout.

salaire minimum1

Ce tableau présente l’évolution du salaire minimum entre 1968 (première colonne) et 2014 (deuxième colonne), puis le niveau qu’il atteindrait en 2020 selon une proposition qui le porterait à 10,10 $ en 2015 (troisième colonne), soit la proposition retenue par Obama (qu’on appelle dans ce tableau la proposition Harkin-Miller, soit les noms de deux représentants qui l’ont avancée) et enfin selon la proposition des auteurs de l’étude qui le ferait augmenter jusqu’à 12,00 $ en 2020 (quatrième colonne).

La première ligne montre la valeur du salaire minimum en dollars courants (valeur nominale) en 1968, en 2014 et en 2020 selon les deux propositions. La deuxième présente ces valeurs en dollars constants de 2014. On constate à la ligne suivante (la troisième) que la valeur du salaire minimum ajustée en fonction de l’inflation a diminué de 24 % entre 1968 et 2014, soit de 9,54 $ à 7,25 $. La proposition Harkin-Miller ferait très légèrement augmenter le niveau de 1968 (de 2,5 %, à 9,78 $ en 2020), tandis que la proposition des auteurs la ferait augmenter de 11 %, à 10,58 $. Cela peut sembler intéressant, mais il faut souligner qu’une indexation en fonction de l’inflation ne permet aucun enrichissement réel, ne tenant compte ni de la hausse salariale réelle, ni de la hausse de la productivité entre ces années distantes de plus de 50 ans. C’est cet aspect qu’examinent les trois lignes suivantes.

En termes de productivité nette dans l’économie (le PIB divisé par le nombre d’heures travaillées), on peut voir que même la hausse à 12,00 $ ne permettrait de faire passer le taux du salaire minimum sur cette productivité horaire que de 13,3 % en 2014 avec un salaire minimum de 7,25 $ à 17,5 % en 2020. En fait, pour retrouver le taux observé en 1968 (33,7 %), le salaire minimum devrait être porté à plus de 23,00 $ en 2020 (12,00 $ /17,5 % = 68,57 $, et 68,57 $ x 33,7 % = 23,11 $)! C’est donc ce niveau que le salaire minimum devrait atteindre pour qu’il permette d’obtenir la même proportion de l’enrichissement depuis 1968 que l’ensemble de la population. Alors, pourquoi les auteurs ne proposent-ils pas de rehausser le salaire minimum à ce niveau?

La réponse est dans les prochaines lignes du tableau. Cette fois, on compare le niveau du salaire minimum avec le salaire médian national et avec le salaire moyen des «travailleurs de la production excluant les emplois de supervision». Dans les deux cas, le salaire minimum proposé par les auteurs permettrait de rejoindre à peu près la proportion sur ces deux mesures telle qu’observée en 1968 (une légère hausse dans le premier cas, de 52,1 % à 54,1 % et une légère baisse dans le deuxième, de 53,0 % à 51,4 %). C’est d’ailleurs parce que, à 12,00 $ en 2020, le salaire minimum rattraperait son niveau de 1968 selon ces deux mesures que les auteurs recommandent ce niveau.

salaire minimum2Mais comment est-ce possible qu’un niveau de 12,00 $ permette de rattraper en 2020 la part des deux mesures de salaires observée en 1968 alors que cela prendrait un niveau de 23,00 $ pour rattraper la part du salaire minimum sur la productivité horaire? Simplement parce que, depuis environ 1970 (et surtout 1980), les salaires aux États-Unis augmentent beaucoup moins que la productivité, alors qu’ils augmentaient au même rythme de 1948 à environ 1972, comme le montre le graphique ci-contre que j’ai emprunté à un autre texte d’un des auteurs de l’étude que je présente dans ce billet (Lawrence Mishel), texte d’ailleurs cité dans cette étude.

Le reste de l’étude présente une foule d’arguments pour justifier que le niveau que les auteurs proposent (12,00 $ en 2020) est préférable à celui avancé par Harkin et Miller (10,10 $ en 2014, donc 11,09 $ en 2020), mais n’explore même pas la possibilité de l’établir à un niveau plus élevé. J’ai trouvé cela un peu décevant…

Pourquoi pas 15,00 $?

Si les auteurs de cette étude n’ont pas examiné la possibilité de hausser davantage le salaire minimum, Robert Reich, lui, n’a pas hésité à le faire dans un billet rédigé pour réagir à cette étude. Il convient en partant qu’il est possible qu’une telle hausse nous amène dans un territoire où il est plus difficile de prévoir ses conséquences et que des emplois soient éliminés en raison de ce niveau plus du double du salaire minimum actuel (7,25 $, je le rappelle). Mais, ce risque vaut selon lui la peine, car le vrai risque est de continuer à établir le salaire minimum à un niveai qui ne permet même pas à une personne qui travaille à temps plein de se sortir de la pauvreté. En outre, quand le salaire d’une telle personne ne suffit pas à ce qu’elle puisse se sortir de la pauvreté, c’est le gouvernement qui doit intervenir en payant pour les soins de santé, en finançant des bons alimentaires («food stamps»), en offrant de l’aide au logement ou en payant pour des crédits d’impôt pour le revenu de travail, ce qui représente finalement en partie des subventions aux employeurs pour les aider à garder leurs salaires aussi bas.

En outre, il est loin d’être certain qu’une hausse du salaire minimum à 15,00 $ ferait perdre des emplois. Et même si c’était le cas, Reich ajoute que ce risque vaut la peine d’être pris pour éliminer des conditions de travail aussi immorales que celles qui font en sorte qu’une personne qui travaille à temps plein ne puisse pas se sortir de la pauvreté, pour la même raison qu’il vaut la peine que des lois interdisent le travail des enfants, limitent le nombre d’heures de travail et imposent des mesures de sécurité pour faire diminuer les accidents de travail parce que ne pas le faire serait immoral et que cela demeure la chose à faire («the right thing to do»).

Et alors…

Entre la position prudente, même si progressiste, des auteurs de l’étude et la conception morale de Reich, je n’hésite nullement à appuyer cette dernière. En fait, l’étude le montre bien, la différence entre ces deux propositions (12,00 $ et 15,00 $) est essentiellement due à la stagnation des salaires, elle même une conséquence du découplage entre la croissance de la productivité et celle des salaires. Un autre avantage de la position de Reich est qu’une telle hausse du salaire minimum créerait des pressions pour faire augmenter tous les salaires, puisque les gens gagnant actuellement juste un peu plus que 15,00 $ n’accepteraient pas que leurs salaires ne deviennent qu’un peu plus élevé que le salaire minimum. Est-ce que cela ne risquerait pas de créer de l’inflation? Sans aucun doute. Mais, cela permettrait surtout d’enfin faire augmenter les salaires à un rythme plus semblable à la productivité et même d’entraîner un certain rattrapage de ce côté.

Qu’on regarde cette question aussi bien en termes moral et égalitaire qu’en termes bêtement économique, une hausse importante du salaire minimum aux États-Unis ne pourrait que comporter plus d’avantages que de désavantages.

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6 commentaires leave one →
  1. Yves permalink
    24 octobre 2015 9 h 21 min

    Un taux horaire de 7.25$\h pour moi c’est de l’esclavage pur. C’ est de la subvention déguiser aux entreprises. L’État doit compenser par des coupons alimentaires et autres mesures. Et à 10.00$\h cela serait la même chose, mais à 15.$\h, là on commence à être un peu plus sérieux.

    Aimé par 1 personne

  2. Jean-Marie Coen permalink
    26 octobre 2015 10 h 00 min

    Très intéressant, comme toujours. Une question (ou une remarque) sur un élément à la fin de ton texte: une augmentation du salaire minimum (et des salaires proches, par la suite) créera sans doute de l’inflation. C’est fort possible, en effet.

    Je me demande si ce n’est pas justement une des raisons pour lesquelles les gens de droite ne veulent pas entendre parler de ces augmentations de salaire. Non seulement ils s’opposent à l’amélioration de la distribution primaire (les salaires) en faveur des travailleurs. Mais ils craignent l’effet de l’inflation sur la valeur des avoirs financiers : l’inflation fait baisser la valeur des avoirs financiers (si je n me trompe).

    Cet argument est rarement invoqué dans le débat public, mais on se doute qu’il est présent dans l’esprit des dirigeants et des riches de ce monde. En général, on va agiter le spectre des années ’20 en Allemagne. Et dire que l’inflation va rogner les bas-de-laine de la classe populaire (ce qui est formellement vrai, mais à un niveau tellement moins significatif que pour les grandes fortunes).

    Je vois rarement une articulation, dans les articles économiques, entre la hausse de l’inflation, la baisse subséquente de la valeur des avoirs financiers, et les résistances que cela peut entraîner de la part de la droite et des plus riches. Est-ce parce que cette chaîne de liaison (qui conduit aux résistances face à toute hausse de l’inflation) est plutôt politique qu’économique ?

    Ou bien suis-je dans le champ ? (question récurrente :-))

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  3. 26 octobre 2015 10 h 08 min

    «Ou bien suis-je dans le champ ?»

    Pas du tout.

    «Je vois rarement une articulation, dans les articles économiques, entre la hausse de l’inflation, la baisse subséquente de la valeur des avoirs financiers, et les résistances que cela peut entraîner de la part de la droite et des plus riches.»

    J’ai déjà écrit là-dessus, peut-être pas dans ces termes, mais pour contredire les affirmations de certains gauchistes sur le fait que l’inflation serait plus dommageable pour les pauvres. Voir entre autres :

    https://jeanneemard.wordpress.com/2014/07/12/une-image-sur-linflation/

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  4. Luc Poitras permalink
    27 octobre 2015 23 h 57 min

    Article fort intéressant, de la part d’un auteur que je découvre ainsi. J’aime ce style qui expose les faits mathématiques et les divers arguments écomomistes, avant de prendre position. Ceci est un bel exemple de présentation pour tout débat démocratique.
    Une remarque sur les deux équations qui sont données mais mal écrites; il faudrait plutôt écrire: 12,00 $ /17,5 % = 68,57 $ et 68,57 $ x 33,7 % = 23,11 $.
    (Sinon, la première équation, telle que vous l’avez écrite, est fausse.)

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  5. 28 octobre 2015 6 h 04 min

    Merci pour les bons mots. Et j’ai corrigé ma paresse!

    Aimé par 1 personne

  6. Yves permalink
    28 octobre 2015 9 h 35 min

    Eh seigneur, pas moyen d’être paresseux tranquille! 🙂

    Aimé par 1 personne

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