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Le capital fictif

26 octobre 2015

capital fictifOn entend souvent parler de la financiarisation de l’économie. Mais, sait-on vraiment de quoi il s’agit? C’est sur cette question que se penche le livre Le capital fictif, de Cédric Durand.

Les premiers chapitres

Dans les premiers chapitres, l’auteur montre que les scandales du secteur financier des dernières années ne résultent pas seulement de la cupidité, mais aussi de l’instabilité intrinsèque du secteur financier. Les périodes calmes encouragent en effet l’augmentation de la prise de risque jusqu’à en arriver à créer de véritables chaînes de Ponzi qui mènent inexorablement à un effondrement, comme l’expliquait Hyman Minsky avec son moment Minsky (qui est selon Wikipédia «le point où les investisseurs surendettés sont contraints de vendre en masse leurs actifs pour faire face à leur besoin de liquidité, déclenchant une spirale de baisse auto-entretenue du prix de ces actifs et un assèchement de la liquidité»).

Le capital fictif

La notion de capital fictif existe depuis longtemps, mais n’a pas toujours été utilisée pour décrire les mêmes phénomènes. Si les économistes de l’école autrichienne, comme Friedrich Hayek, ont adopté cette notion pour décrire la création monétaire qui n’est pas liée directement à une croissance des ressources, les premiers à en parler, vers 1800, l’utilisaient pour qualifier la monnaie de papier qui n’était pas convertible en or. Bien plus tard, Karl Marx a aussi parlé de capital fictif pour dénoncer la création monétaire des banques. Hayek et Marx même combat? Pas vraiment, car Marx reprochait au capital fictif de servir de «principal levier de la surproduction et de la surspéculation commerciale» et d’accélérer la formation de capital et la concentration de la propriété. Marx ne considérait pas comme capital fictif que la monnaie ainsi créée («monnaie de crédit»), mais aussi les titres de la dette publique et les actions.

Avec le temps et l’imagination des acteurs du secteur financier, d’autres formes de capital fictif ont fait leur apparition au XXème siècle et se sont multipliées plus récemment. Titrisation, obligations d’entreprises, contrats swap, produits structurés, options, et autres produits dérivés encore plus sophistiqués se sont multipliés, notamment dans les activités financières de l’ombre (shadow banking). Si la pertinence de l’utilisation du terme «capital fictif» pouvait être discutable dans ses premières manifestations, elle ne l’est plus du tout dans ses plus récentes versions.

L’accumulation financière ou la financiarisation

Le livre fournit (enfin!) au chapitre 5 une définition claire de la financiarisation, qui serait «une réorientation de l’accumulation du capital vers les activités financières au détriment des activités productrices et commerciales». L’auteur poursuit en montrant l’évolution de la place de la finance dans l’économie en fonction de la part du PIB qu’elle représente (cette part a plus que doublé en 40 ans dans les pays riches présentés) et en fonction des profits. J’ai déjà fait cet exercice pour le Canada (avec en plus l’évolution de l’emploi dans ce secteur) et ai moi aussi observé la plus grande place prise par ce secteur dans l’économie, mais pas avec un taux de croissance aussi élevé. En gros, j’ai trouvé une croissance de 30 % à 40 % au cours de cette période, soit le tiers de celle présentée par l’auteur pour l’Allemagne, la France, les États-Unis et la Grande-Bretagne. En plus, cette place se situait à environ 19 % du PIB canadien vers 2010, alors qu’elle atteignait environ 30 % du PIB dans ces pays (on peut se demander si ces données sont comparables…). L’auteur montre ensuite la forte augmentation des recettes financières des sociétés non financières au cours de la même période, ce qui illustre une autre facette de la financiarisation de l’économie, soit la préférence de ces sociétés pour les investissements dans le capital fictif plutôt que dans la production réelle.

Les sources de profits financiers

Les intérêts sur les prêts aux ménages représentent la source la plus commune de profit du secteur financier. La proportion de ces prêts sur le PIB a fortement augmenté depuis 40 ans, de 50 % en Allemagne, mais de 100 % aux États-Unis et de près de 200 % au Japon, en France et en Grande-Bretagne. L’auteur note que ces intérêts ne sont en général qu’une ponction des revenus futures des ménages, ne finançant nullement la création de valeur (production). Il précise que, malgré la hausse spectaculaire de la valeur de ces prêts, la portion du revenu disponible des ménages consacrée au paiement des intérêts a diminué depuis 2006 en raison de la baisse des taux d’intérêt, portion représentant tout de même de 3 % à 8 % de ce revenu dans la plupart des pays analysés (mais à peine 1 % au Japon).

Les intérêts sur les dettes publiques représentent, de leur côté, une ponction sur les recettes futures des États. L’auteur souligne que la baisse des taux d’imposition des dernières décennies a fait diminuer ces recettes. En outre, les emprunts internationaux peuvent menacer la souveraineté des États.

L’auteur voit d’un meilleur œil les intérêts sur les prêts aux entreprises, car ceux-ci permettent la création de valeur (production). Ils peuvent toutefois menacer la survie des entreprises lorsque les taux d’intérêts augmentent, entraînant des faillites et des pertes d’emplois.

Les dividendes sont des «revenus rentiers» («qui découlent de la seule mise à la disposition de capital-argent») qui «captent une partie de la plus-value réalisée dans la sphère productive», accentuant ainsi la part des revenus tirés du capital au détriment du revenu tiré de la rémunération.

Les gains en capital peuvent sembler du même ordre, mais ne sont pas une «captation du profit d’entreprises». Ils sont plutôt le résultat de l’augmentation «de la valeur du capital fictif». Cela dit, eux aussi peuvent accentuer la part des revenus tirés du capital au détriment du revenu tiré de la rémunération.

Les profits des sociétés financières proviennent de leurs placements, de leurs activités régulières (prêts et frais bancaires) ou encore des commissions que les intermédiaires financiers retiennent de toute transaction boursière, de change, de placements pour l’épargne-retraite, d’hypothèques et autres. L’auteur ajoute qu’on pourrait aussi considérer la rémunération indécente des dirigeants de ces sociétés comme une forme de profit des sociétés financières.

L’auteur résume l’impact des sources de profits financiers ainsi :

«La finance est (…) fondamentalement ambivalente, partagée entre, d’un côté, une logique prédatrice inhérente à son incapacité à générer par elle-même de la valeur et, d’un autre côté, son rôle d’organisatrice de l’accumulation de capital»

Ainsi, si la contribution du secteur financier à l’innovation est positive et doit être reconnue, on ne peut ignorer la dépossession qu’elle entraîne trop souvent chez les ménages et les États, ni le caractère parasitaire de ses ponctions sur les profits des entreprises productrices (qui se fait souvent au détriment des salaires) et lors de ses transactions avec les pays en développement.

Les derniers chapitres

Ces chapitres présentent tout d’abord des théories pour interpréter les conséquences de l’essor du capital fictif. Même si ces théories sont intéressantes, je laisse le plaisir de les découvrir aux personnes qui liront ce livre… Il en est de même des explications de l’auteur sur la baisse de la part des investissements sur les profits des entreprises : elles sont intéressantes et pertinentes. J’y ai trouvé des explications crédibles que je n’avais pas vues avant et qui devraient intéresser grandement les personnes qui s’intéressent à cette question…

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? J’ai déjà mentionné mes appréhensions quand j’entame un livre portant sur la monnaie et sur les concepts qui y sont apparentés. J’ai donc entrepris la lecture de ce livre avec beaucoup de scepticisme. Mais, je me trompais. L’auteur décrit avec beaucoup de minutie des expressions rébarbatives «capital fictif» et «financiarisation». En plus, ce livre vaut la peine d’être lu non seulement en raison des explications sur ces concepts, mais surtout pour celles sur la baisse de la part des investissements sur les profits des entreprises, dont je n’ai justement pas parlé (il faut dire que l’explication est assez longue et ne peut être compréhensible que grâce aux graphiques qui l’accompagne)! Et j’ai adoré cette citation, tirée de son épilogue :

«Le pouvoir acquis par le capital fictif s’incarne dans la liquidité des marchés financiers. Les titres représentent une préemption sur la production future, mais offrent aussi à leurs détenteurs la possibilité de se convertir à tout instant en monnaie véritable. Collectivement, cette liquidité n’est qu’illusion, puisque la liquidité immédiate de toutes les promesses est impossible.»

Ce discours correspond très bien à la réserve que j’ai sur la capitalisation des régimes de retraite (réserve que j’ai mentionnée à quelques reprises) qui nous donne l’illusion d’épargner ce que nous consommerons plus tard, alors que nous n’épargnons nullement les biens et services dont nous aurons besoin à notre retraite, mais ne faisons qu’accumuler des droits de consommation futurs sur des biens et services qui devront être produits quand nous voudrons les consommer.

Bref, ce livre m’a à la fois expliqué des concepts que je ne maîtrisais pas et a confirmé un malaise que je ressens depuis longtemps. C’est énorme!

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5 commentaires leave one →
  1. 27 octobre 2015 9 h 23 min

    Votre billet stimule mon imagination !

    I care.

    Pour savoir un peu mieux ce que je veux dire, j’ai été relire ce que vous avez retenu de ce que Sophie Cloutier énonce comme quatre phases du care, là.

    https://jeanneemard.wordpress.com/2015/10/05/lethique-du-care/

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  2. 27 octobre 2015 13 h 39 min

    Tant mieux!

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  3. 29 octobre 2015 12 h 07 min

    En serions nous à cette chaine de Ponzi avec le pétrole à 99,4 $ à la pompe, que dire d’où il en est au baril. En serions nous à un moment Minsky :

    le point où les investisseurs surendettés sont contraints de vendre en masse leurs actifs pour faire face à leur besoin de liquidité, déclenchant une spirale de baisse auto-entretenue du prix de ces actifs et un assèchement de la liquidité

    Moment de répit pour les VUS. Moment de dépit pour les Verts. J’ai mis la majuscule pour ne pas parler de terrains de golf.

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  4. 29 octobre 2015 12 h 59 min

    Quand il sera à 99,4 $, sûrement, mais la, il est à 0,994 $ ou 99,4 cents…

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  5. 6 novembre 2015 3 h 48 min

    Vous marquez cent points en déplaçant ma virgule ! J’ai manqué de care, vous en avez eu cure, merci.

    En prenant ma marche hier j’ai remarqué que le prix de l’essence est de retour à Québec à 1,145 $ au libre-service et à 1,159 $. Un dollar 14,5 cents ou 15,9 cents…

    J’essaie de m’imaginer quand il sera à 99,4 $ : de plus en plus de propriétaires à crédit de VUS devront les vendre pour faire face au besoin de liquide de ces derniers. Le marché va en être encombré. On ne risque sans doute pas d’en retrouver au Dollarama mais sûrement chez Argent Comptant et Urgent Comptant.

    L’assèchement du liquide amènera un assèchement de la liquidité et de là, une spirale de baisse VUS-entretenue du prix de ces actifs. Pour quand ce moment Minsky !

    Quel produit substitut la main invisible trouvera-t-elle.

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