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La mortalité des Blancs d’âge moyen aux États-Unis

18 novembre 2015

mortalitéUne étude récente rédigée entre autres par le plus récent récipiendaire du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, Angus Deaton, mais aussi et en premier lieu par Anne Case, a été l’objet de très nombreuses réactions aux États-Unis. Intitulée Rising morbidity and mortality in midlife among white non-Hispanic Americans in the 21st century (L’augmentation de la morbidité et de la mortalité chez les Blancs non-hispaniques des États-Unis d’âge moyen au 21e siècle), cette étude «[traduction] documente l’augmentation marquée du taux de mortalité des hommes et des femmes blancs non-hispaniques d’âge moyen aux États-Unis entre 1999 et 2013».

Les données

On a observé dans tous les pays industrialisés une forte baisse des taux de mortalité et de morbiditépourcentage des individus malades dans une population») depuis de nombreuses années. Par exemple, le taux de mortalité des personnes âgées de 45 à 54 ans aux États-Unis a diminué d’environ 50 % entre 1970 et 1998. Comme cette tendance était bien régulière depuis des décennies, les analystes pensaient bien qu’elle se poursuivrait. Comme le montre l’image qui accompagne ce billet, elle s’est de fait poursuivie dans tous les pays industrialisés du monde et auprès des Hispaniques (USH, ligne bleue) et des Noirs (données non indiquées dans le graphique, car leur taux de mortalité était bien plus élevé que ceux qui y sont illustrés, mais avait aussi diminué fortement au cours de la période indiquée, soit de 27 %, de 797 par 100 000 personnes en 1998 à 582 en 2013) des États-Unis, mais pas chez les Blancs non Hispaniques (USW, ligne rouge) de ce pays. Alors que ce taux baissait en moyenne de 2 % par année avant 1998, il a augmenté en moyenne de 0,5 % par année entre 1999 et 2013, pendant que le taux de mortalité des Hispaniques de ce pays diminuait de 1,8 % par année et celui des Noirs de 2,6 % par année.

mortalité1Fait encore plus étrange, cette augmentation du taux de mortalité ne touche que les Blancs non Hispaniques âgés de 45 à 54 ans (quoique l’ampleur de la baisse ait diminué d’intensité chez ceux âgés de 55 à 59 ans). Les auteurs ont ensuite cherché à déterminer si cette hausse était due à certaines raisons spécifiques. La réponse est illustrée dans le graphique ci-contre.

Ce graphique montre les trois causes de mortalité qui ont le plus augmenté entre 1999 et 2013 chez les Blancs non Hispaniques âgés de 45 à 54 ans, soit :

  • l’empoisonnement dû aux drogues, aux médicaments et à l’alcool (ligne rouge «poisonings»), que cet empoisonnement soit volontaire ou pas (on ne peut pas toujours le déterminer);
  • les suicides (ligne bleue «suicides»);
  • les maladies du foie, notamment les cirrhoses (ligne verte «chronic liver desease»).

Le graphique montre aussi que les suspects de convenance n’ont rien à voir avec cette hausse, ou si peu : les décès dus au diabète ont a peine augmenté (pointillé vert «diabetes») et le ratio de cancers du poumon (pointillé rouge «lung cancer») a continué à diminuer pour même se retrouver depuis 2010 derrière le taux de mortalité pour empoisonnement.

Une analyse plus fine montre que la totalité (en fait, même un peu plus…) de la hausse du taux de mortalité chez les Blancs non Hispaniques âgés de 45 à 54 ans s’est observée chez les personnes possédant uniquement un diplôme d’études secondaires (DES) ou moins (soit 37 % de cette population), le taux de mortalité de celles ayant des diplômes postsecondaires non universitaires étant demeuré stable et celui des diplômés universitaires ayant continué à diminuer. C’est aussi chez ces personnes peu scolarisées que s’est concentrée la hausse des taux de mortalité due à l’empoisonnement (leur taux de décès dû à cette cause a quadruplé entre 1999 et 2013), aux suicides (taux qui a presque doublé) et aux maladies du foie (hausse de 50 %).

mortalité2Notons finalement que, si la hausse du taux de mortalité global n’a augmenté que chez les Blancs non Hispaniques âgés de 45 à 54 ans, le taux de mortalité dû à l’empoisonnement, aux suicides et aux maladies du foie a aussi augmenté dans les autres groupes d’âge des Blancs non Hispaniques, comme le graphique ci-contre le montre bien.

Les auteurs montrent ensuite que les mesures de la perception de l’état de santé (indicateur de morbidité) se sont aussi dégradées au cours de cette période chez les Blancs non Hispaniques âgés de 45 à 54 ans. Cette dégradation a touché aussi bien les souffrances physiques (maux de dos, du cou, du nerf sciatique, etc.) que psychologiques. Ils avaient plus de difficulté à se déplacer et à monter des escaliers, et rencontraient moins souvent des amis (ce qui est un facteur de risque de suicide). Étonnamment, l’obésité ne semble pas avoir été un facteur déterminant (ce qui est congruent avec la faible hausse des décès dus au diabète), car la détérioration de l’état de santé a été observée aussi bien chez les obèses que chez ceux qui ne l’étaient pas. Finalement, les risques d’abus d’alcool ont aussi augmenté (ce qui correspond aux trois motifs de décès en hausse, soit l’empoisonnement, les suicides et les maladies du foie).

Pourquoi?

Les auteurs avouent que les raisons qui peuvent expliquer ces constats sont peu connues. Ils en mentionnent tout de même quelques-unes. Tout d’abord, la hausse des prescriptions d’opioïdes pour soulager la douleur pourrait avoir entraîné au moins en partie l’augmentation des empoisonnements dus aux drogues aux médicaments et à l’alcool. Ensuite, même si la hausse des décès a précédé la récession de 2007-2009, l’insécurité économique est une autre piste probable en raison de la hausse des inégalités et de la stagnation des revenus, surtout chez les plus pauvres (et les moins scolarisés); la baisse de l’offre de régimes de pension à prestations déterminées aurait pu aussi accentuer aussi la prévalence de l’insécurité économique.

Même si ces explications ne les satisfont pas entièrement, les auteurs en restent là. C’est d’ailleurs les lacunes du côté des explications qui a fait le plus réagir les commentateurs :

  • Paul Krugman avance que la piètre performance du marché du travail pourrait avoir joué un rôle, comme il en a joué lors de l’effondrement de l’espérance de vie en Russie après la chute du communisme (mais à un niveau moindre, bien sûr);
  • Andrew Gelman mentionne que le vieillissement de l’âge moyen des 45-54 ans pourrait expliquer une partie de la hausse du taux de mortalité, mais pas suffisamment pour modifier de façon significative le changement de tendance depuis 1998;
  • Lane Kenworthy rejette l’hypothèse de l’insécurité économique avec quelques données plus ou moins pertinentes (qui ne tiennent notamment pas compte que ce n’est que chez les moins scolarisés que la hausse de la mortalité due à l’empoisonnement, aux suicides et aux maladies du foie s’est manifestée), attribuant uniquement à la hausse des prescriptions d’opioïdes ce changement majeur de tendance;
  • Ryan Cooper, au contraire, mentionne d’autres faits appuyant l’hypothèse de l’insécurité économique, ajoutant aux données sur la hausse des inégalités et sur la stagnation des revenus chez les plus pauvres des exemples de programmes sociaux qui sont d’une part moins présents aux États-Unis que dans les autres pays industrialisés dont le taux de mortalité n’a pas diminué et qui se sont d’autre part effrités, dont l’aide sociale, avec une réforme adoptée en 1997 par le gouvernement Clinton, soit juste avant la hausse de la mortalité de 1998;
  • Noah Smith mentionne le taux de divorce plus élevé chez les Blancs non Hispaniques, phénomène potentiellement dû à la forte baisse du nombre d’emplois semi-spécialisés, baisse qui a aussi entraîné une diminution des mariages parmi les membres de la classe ouvrière; Smith avoue ne pas être certain de l’impact réel de ces facteurs, mais a soumis des explications qui me semblent plus cohérentes que celles de Kenworthy, notamment parce qu’elles touchent spécifiquement les Blancs non Hispaniques à faibles revenus.

Et alors…

Comme l’a bien dit Noah Smith, le changement de tendance dans la mortalité des Blancs non Hispaniques âgés de 45 à 54 ans est peut-être un de ces phénomènes où l’analyse économique n’est pas très utile… Avec cet aveu, il est probablement celui qui a avancé les explications les plus convaincantes, explications qui, sans les contredire, ajoutent un angle psychologique et sociologique à celles liées à l’insécurité économique et à la consommation d’opioïdes.

Je ne crois finalement pas qu’on puisse déterminer précisément tous les facteurs qui expliqueraient ce phénomène et surtout pas quantifier leur importance relative, ce qui ne le rend pas moins important et troublant…

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