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Il ne faut pas être naïf

21 novembre 2015

naïfÇa fait presque six mois que je n’ai pas écrit de billet sur les expressions qui me tapent sur les nerfs! Il est temps de mettre fin à cette éclipse! L’expression du jour est tout d’un coup devenue très populaire depuis le dernier vendredi 13… J’ai dû la lire dans au moins une dizaine d’articles, et en majorité pour viser les «naïfs» qui refusent de céder à la panique et veulent encore accueillir des réfugiés de la Syrie malgré l’horreur vécue à Paris, mais aussi quelques fois chez des partisans de cet accueil.

Dans tous les cas, l’utilisation de cette expression vise à discréditer les arguments de l’adversaire sans fournir d’argument solide. C’est en fait une variante de la première expression qui me tape sur les nerfs que j’ai présentée dans ce blogue, une forme de gros bon sens qui vise à clore le débat.

Quelques utilisations de l’expression

Dans cet article du Devoir (en fait de l’Agence France-Presse, reproduit dans de nombreux journaux), on retrouve cette expression sous deux formes. On cite d’abord Markus Söder, «un ténor du parti conservateur catholique bavarois CSU» qui affirme que «croire qu’il n’y a aucun combattant parmi les réfugiés est naïf». Quel bel exemple du sophisme de l’épouvantail (ou de l’homme de paille) qui fait dire aux gens avec qui on n’est pas d’accord quelque chose qu’ils n’ont jamais dites. J’ai eu beau lire des centaines de textes sur ce sujet, jamais je n’ai lu une seule personne favorable à l’accueil de plus de réfugiés prétendre que cette possibilité n’existe pas. Je les ai plutôt entendu et lu dire que la grande majorité d’entre eux fuient les extrémistes de leur pays et ne sont donc pas des extrémistes, mais sans nier qu’il fallait faire des vérifications sérieuses avant de les accueillir, vérifications qui sont d’ailleurs prévues dans le processus de sélection des réfugiés!

Autre exemple tiré du même article, le chef de la diplomatie néerlandaise, Bert Koenders, utilise lui aussi dans cet article l’expression du jour, pour justement montrer qu’on peut être favorable à l’accueil de réfugiés tout en ne niant pas que cette possibilité existe : «Il ne faut pas être naïf, il faut contrôler les migrants pour savoir à qui on a affaire, mais il faut faire très attention lorsqu’on lie des causes et des effets». Utilisée à l’inverse du sens précédent, cette expression me tape pas mal moins sur les nerfs!

Dans cet article, l’expression honnie du jour est utilisée par un commentateur pour justifier des fouilles systématiques dans «les cités». On en conclut que le respect des droits de base de tout citoyen est un signe de naïveté…

Dans cet autre, on peut lire un commentateur omniscient affirmer que «(…) il ne faut pas être naïf, l’EI profite sûrement de ces migrations pour infiltrer des sympathisants en Occident».

Ici, «Jean-Sébastien Boudreau, [président de l’Association québécoise des avocats en droit de l’immigration] crois (sic) qu’il est naïf de penser que des terroristes potentiels auraient besoin d’un programme d’accueil des réfugiés pour entrer au Canada.». On peut toutefois pardonner plus facilement cette utilisation outrancière du concept de naïveté, car il complète cet argument vide par un argument véritable : «Un terroriste qui veut s’en venir au Canada va le faire par des moyens cachés, autres que par les canaux où tout est vérifié, si vous voulez passer inaperçu, vous allez vous faufilez (sic) à l’extérieur du processus et c’est de ça qu’il faut avoir peur».

Je pourrais continuer longtemps, car j’ai trouvé 198 mentions dans Google en utilisant les mots : «Il ne faut pas être naïf», accompagnés entre guillemets du terme «réfugiés» dans la section «Actualité» de Google, et 4060 résultats dans sa section par défaut…

Les mots qui discréditent

L’utilisation de la naïveté ou l’appel au gros bon sens ne sont pas les seules expressions qui ne visent finalement qu’à discréditer ses adversaires et leurs opinions. L’utilisation du terme «lucide» par les signataires du manifeste pour un Québec lucide était du même ordre. Tout comme le fait de se qualifier de «pas naïf» fait passer nos opposants pour des benêts, des candides, des crédules, des innocents, des nigauds, des poires ou des simplets (j’en ai omis…) et s’associe à des astucieux, des critiques, des habiles ou des sagaces (mais aussi à des fourbes, des malicieux et des retors…), l’utilisation du terme «lucide» implique que les personnes qui ne sont pas d’accord avec nous sont en fait aveugles, dans le brouillard, dans le cirage, déments, fous, imbéciles, ivres et j’en passe… Disons que cela ne favorise pas un sain débat!

Et alors…

Je ne vois pas de meilleure conclusion à ce billet que de citer, avec sa permission, un texte écrit cette semaine par Ianik Marcil. J’aurais pu me contenter de mettre un lien sur ce texte, mais je préfère le reproduire intégralement. Il montre en effet mieux que je ne pourrais le faire que la compassion et la solidarité valent mieux que la peur et le rejet, et que loin d’être un signe de naïveté, l’empressement à accueillir les victimes d’une des guerres les plus absurdes qu’on peut imaginer est plutôt un geste humain et humaniste. Et finalement, si c’est cela être naïf, je revendique ma crédulité et mon innocence…

On dit qu’il ne faudrait pas précipiter les choses…

On dit qu’il ne faudrait pas précipiter les choses. Pendant ce temps, des enfants, des femmes et des hommes qui tentent de fuir la violence, l’indigence et le déni d’humanité feront quoi? Attendre patiemment dans un radeau au milieu de la Méditerranée?

Mais il ne faudrait pas précipiter les choses. Parce qu’il est nécessaire de procéder à toutes les vérifications possibles pour assurer notre sécurité. Merci au gouvernement Harper qui a fait du Canada un des pays les plus paranoïaques du monde  –  nous avons une armée d’officiers de la GRC et d’agents de douanes et d’immigration pour faire cette job.

Mais il faudrait pas précipiter les choses. Parce qu’accueillir 25 000 personnes, ce serait énorme. Supposons que Montréal en accueillerait 5700. La région métropolitaine compte 4 millions de personnes. Ces 5700 personnes représentent donc 0,14% de la population de la métropole. Ou l’équivalent d’un quadrilatère. Grosse invasion…

Mais il faudrait pas précipiter les choses. Parce que la logistique nécessaire à leur accueil est complexe. Sans doute que ça ne s’improvise pas. Mais en vertu de quelle logique ne posséderions-nous pas les compétences pour le faire? Alors que la Sécurité civile et l’Armée ont su gérer la crise du verglas? Que nous avons été en mesure d’accueillir les réfugiés du Kosovo ou du Vietnam?

Mais il faudrait pas précipiter les choses. Transitent uniquement par l’aéroport de Montréal près de 15 MILLIONS de passagers par année  – près du double de la population totale du Québec – sans compter les autres aéroports internationaux de la province. Pourtant, dans l’histoire récente et lointaine du Québec, nulle preuve qui y soient entrés de méchants terroristes à la tonne, bien au contraire. [En plus, «Les États-Unis ont accueilli 1,8 million de réfugiés entre 1995 et 2013. Parmi eux, ceux qui ont commis un acte terroriste sont au nombre de… zéro.»]

Mais il faudrait pas précipiter les choses. Mais il y a urgence. Vous vous rappelez cette photo toujours aussi troublante d’un gamin mort sur une plage, largement diffusée début septembre? Ce jour où nous avons compris que nos frères et sœurs en humanité fuyaient l’indicible horreur? Ce sont elles et eux dont il est question. Incidemment, je vous invite à visionner ces photos troublantes, en parallèle.

Mais il faudrait pas précipiter les choses. Oui il y a lieu de le faire. Avec rigueur et professionnalisme tout autant qu’avec humanité et empathie. Car l’heure est grave. Ces enfants, ces femmes, ces hommes et ces familles fuient l’horreur la plus absolue, celle qui a frappé autant Paris, Beyrouth, la frontière turco-syrienne que le Congo et bien d’autres endroits dans le monde où le terrorisme cherche à tuer la vie et la solidarité humaine.

Mais il faudrait pas précipiter les choses. Noël s’en vient. Si l’on désire mettre en valeur ce qui nous rassemble et ce qui nous ressemble, il me paraît particulièrement justifié d’accueillir à bras ouverts nos sœurs et nos frères humains et de leur offrir un peu de chaleur qui est particulièrement caractéristique de la réalité québécoise.

Le général Roméo Dallaire avait dit, un jour, que ce qui lui avait manqué du Québec lorsqu’il était en mission au Rwanda était la chaleur de l’hiver. Cette maison, cet appartement, qui accueille les amis ou les parents par grand froid mais qui est chaude de son petit plat qui cuit doucement sur la cuisinière, de ces rires gras, de ces gamins qui courent partout dans les corridors et de cette vie, en somme, qui a l’immense privilège de sa richesse malgré les rigueurs du monde extérieur et de la vie quotidienne.

Je crois bien sincèrement que nous sommes tous et toutes en mesure d’offrir cette humanité et cette beauté à nos amis Syriens.

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4 commentaires leave one →
  1. Richard Langelier permalink
    21 novembre 2015 19 h 41 min

    Je viens d’essayer de cliquer sur «J’aime». On me demande mon mot de passe. Trop vieux. Je préfère écrire quétainement «J’aime». Pourtant je vois 4 avatars (la photo, tronquée ou truquée, je ne sais pas si c’est ça un avatar, la top étant celle de Patrick Mcgoohan fittant avec les fines remarques de Benton) de commentateurs sans doute plus jeunes plus fous qui ont réussi.

    Ouais, samedi dernier lorsqu’un ami est venu me chercher au CHUQ (Hôtel-Dieu) après l’intervention chirurgicale pour un implant cochléaire, alors que j’étais absorbé par mon image dans le miroir avec un bandage tout le tour de la tête qui me faisait ressembler à un blessé de guerre, il m’a appris les attentats à Paris. Chez lui, sa femme (épouse, conjointe, je ne sais plus quel terme utiliser) et leur fils m’ont appris le dernier «bilan», puis j’ai mangé comme un cochon. La veille, je m’étais présenté à jeun depuis minuit. J’ai eu droit à 3 cueillerées de blanc à manger à 22 h et 2 rôties molles le lendemain. Je n’accuserai pas le gouvernement Couillard, on ne va pas à l’hôpital pour une fine dégustation. Mon ami Richard m’a rappelé que c’était le match de football entre l’UL et l’U de M. Il cherchait l’horaire:
    – Épas! C’est sur TVA sports.
    – Je ne suis pas abonné.
    – Abonne-toé.
    Il a essayé de le faire par la télécommande, mais il a dû téléphoner avec son mobile (il est plus vieux que moi).
    – Pourrais-tu mettre les sous-titres pour malentendants?
    Lysette et lui se tapaient les cuisses. Le porteur de ballon avait couru 10 000 verges mais il n’avait pas réussi le 1er essai.
    – Est-ce toujours comme ça?
    – Pas à Radio-Can. À TVA sports, je suppose que le celui qui tape le fait à 2 doigts et qu’il reste accroché au zéro, découvert par les Arabes, sans lesquels tu n’aurais jamais pu faire un doctorat et avoir aujourd’hui un régime de retraite doré du RREGOPP D’ailleurs, hier, dans une des salles d’attente, j’ai lu un billet de Richard Martineau dans le Journal de Québec démontrant que ton chèque est trop élevé.
    – Lui, là.
    – J’admets qu’il n’y avait pas de démonstration. (D’ailleurs le lendemain, sur la table d’opération, l’anesthésiste m’a dit que j’avais une légère arythmie cardiaque légère. Je lui ai répondu que c’était à cause du billet «songé» de Richard Martineau).

    Pendant ce temps-là, les Carabins réussissaient des placements et l’expression de René Lecavalier: «une fin de match dramatique au possible» s’est avérée encore plus que lors du but de Paul Henderson à 34 secondes de la fin de la Série du siècle, démontrant qu’il n’y avait rien à améliorer pour l’enseignement du hockey chez les jeunes Canadiens..

    Sur leur grand écran HD, nous sommes allés ensuite sur RDI. Comme il y avait les manchettes en bas et que les sous-titres étaient en surimpression sur «Émission spéciale en rouge» incessamment, sans cesse, je n’ai pu commencer à réfléchir sur les facteurs qui ont pu causer l’apparition du mouvement EI, qu’à mon retour chez moi. Mettons, disons que l’argument «il ne faut pas être naïf» n’a pas eu une grande valeur heuristique dans ma recherche.

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  2. 21 novembre 2015 20 h 44 min

    « On me demande mon mot de passe»

    Je crois qu’il faut s’enregistrer sur Gravatar pour pouvoir «aimer». C’est là aussi que tu peux changer le drôle de bonhomme qui te sert d’avatar pour une photo de ton choix et avoir un mot de passe.

    «Mettons, disons que l’argument «il ne faut pas être naïf» n’a pas eu une grande valeur heuristique dans ma recherche.»

    Essaie avec seulement «naïf» et quelques mots comme «réfugiés» et autres!

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  3. 22 novembre 2015 19 h 30 min

    J’apprécie votre choix d’avoir cité ce texte d’Ianik Marcil plutôt que naïvement n’avoir que mis en lien. Ainsi, j’ai lu et trouvé fort bien écrit et éclairant. Ça m’a fait penser à l’effet papillon. Ailleurs ici récemment, j’avais écrit « aile de papillon »

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_papillon

    Vous pouvez cliquer ce lien, mais je ne suis pas benêt, bête, bonasse, bonhomme, candide, crédule, dupe, frais, gille, gobe-mouche, gobeur, godiche, gogo, inexpérimenté, ingénu, innocent, irraisonné, irréfléchi, jobard, niais, nigaud, pigeon, poire, primitif, puéril, pur, simple ou simplet, synonymes offerts par CRISCO, pour ne pas prendre le risque de vous taper sur les nerfs en écrivant …..

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  4. 22 novembre 2015 20 h 23 min

    «j’avais écrit « aile de papillon »»

    Je préfère les ailes de poulet, mais crains l’effet poulet!

    «J’apprécie votre choix d’avoir cité ce texte d’Ianik Marcil plutôt que naïvement n’avoir que mis en lien.»

    Je me disais que, quand je ne fais que laisser un lien, il y a une forte probabilité que les gens ne consultent pas le texte mis en lien. Alors, j’ai communiqué avec Ianik qui a hentiment autorisé que je cite son texte au complet. Et, j’ai pu ainsi rétablir les liens qu’il avait apposés dans la première version de ce texte.

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