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Les échelles de salaires

28 novembre 2015

échellesPlus tôt cette semaine, La Presse a publié une lettre de Yves-Thomas Dorval, président-directeur général du Conseil du patronat du Québec (CPQ), portant sur une comparaison entre les offres salariales du gouvernement aux personnes qui travaillent dans le secteur public et les prévisions de hausses salariales qui seront offertes par les employeurs en 2016.

Le raisonnement

Monsieur Dorval commence sa lettre en mentionnant que «les employeurs du Québec prévoient d’accorder une augmentation salariale moyenne de 2,6 % en 2016». Il poursuit en affirmant que, même si leurs salaires seront gelés («sur papier», tient-il à ajouter), «environ 40 % des employés du secteur public bénéficieront quand même d’une augmentation moyenne de leur rémunération de 3,6 % en 2016, un chiffre supérieur au 2,6 % mentionné précédemment».

M. Dorval explique que cette hausse de 3,6 % résulte de la «progression dans les échelons qui composent la structure salariale dans la fonction publique». Il ajoute même «qu’une bonne partie des 60 % des travailleurs qui ont atteint l’échelon le plus élevé de leur profession sont éligibles à des postes ayant des échelles supérieures permettant à nouveau une progression salariale dans la fonction publique». Bon, il ne compile pas le tout, ce qui serait difficile, car il ne mentionne pas la proportion moyenne des 60 % qui changent d’emploi (ni le fait que les autres 40 % ont aussi des possibilités de promotion), ni la hausse salariale dont ils bénéficieraient en le faisant. Il nous laisse deviner si [(40 % x 3,6 %) = 1,44 % + (? % x 60 % x ? %) = ? %] est supérieur ou pas à 2,6 %. Et dans le fond, ce n’est pas grave, car ce raisonnement ne tient pas la route, comparant deux univers différents.

Où est l’erreur?

Pour convaincre le lecteur que sa comparaison tient, M. Dorval précise que son 2,6 % «est une moyenne, qui inclut à la fois la hausse de la structure (ou de l’échelle) salariale, les hausses liées au rendement (bonis), et les changements d’échelon (le cas échéant)». Par contre, il ne dit pas que cette augmentation de la masse salariale inclut aussi le remplacement des personnes qui quittent le marché du travail (en grande proportion en raison de la retraite) au sommet de leurs salaires par des personnes (surtout des jeunes), qui sont au minimum de leurs salaires. En effet, on peut lire dans le rapport cité par M. Dorval que «L’augmentation moyenne de budget salarial global prévue par les participants du Québec est de 2,5%» (L’augmentation de 2,6 % mentionné par M. Dorval semble être une moyenne des cinq études contenues dans ce document). Il s’agit donc de l’augmentation du budget salarial qui comprend donc aussi bien l’embauche supplémentaire que les hausses salariales.

Dans sa présentation de l’augmentation des salaires dans le secteur public due à l’avancement dans les échelles salariales (son 3,6 %), M. Dorval ne tient pourtant pas compte des gens au sommet de l’échelon salarial (son 60 %) qui prendront leur retraite et seront remplacés par des personnes au début de l’échelle salariale, soit des personnes qui recevront souvent guère plus que la moitié du salaire (voir les nombreuses échelles salariales dans le secteur de la santé dans ce document) de celles qu’elles remplaceront. Or, même si l’emploi n’augmentera guère dans le secteur public l’an prochain en raison des mesures d’austérité du gouvernement, le nombre de personnes qui ont manifesté leur désir de prendre leur retraite a grandement augmenté, beaucoup plus que prévu. Il devrait donc y avoir plus de nouveaux employés au bas de l’échelle salariale que par le passé.

Il en est de même de la portion des 60 % au sommet de leur échelon salarial qui obtiendront des promotions. Ces personnes en remplaceront d’autres qui quitteront leur poste soit en raison de leur départ, d’une promotion ou d’une retraite (celles qui obtiendront une promotion remplaceront elles aussi des personnes qui quitteront leur poste en raison de leur départ, d’une promotion ou d’une retraite et ainsi de suite…) et seront au début de l’échelon salarial de ce nouveau poste. Bref, en regardant les personnes plutôt que les postes, M. Dorval présente un univers qui n’a rien à voir avec celui avec lequel il le compare. Il est d’ailleurs ironique de constater qu’on peut lire dans le communiqué de presse du CPQ présentant les données qu’il a cité au début de sa lettre que «les employeurs du Québec prévoient accorder une augmentation salariale moyenne de 2,6 % en 2016» (comme il le mentionne dans sa lettre), mais que «les augmentations de structures salariales, qui se situeront autour de 1,75 %». Ces augmentations sont bien plus élevées que le gel des structures salariales offert aux personnes travaillant dans le secteur public!

Et, en fait, c’est encore plus compliqué que cela. Comme l’explique Statistique Canada dans son dernier communiqué sur les données de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH), les variations de salaires s’expliquent «par divers facteurs, y compris la croissance des salaires, les variations de la composition de l’emploi par secteur, par profession et par niveau d’expérience de travail». Par exemple, si les hôpitaux décident d’embaucher davantage d’infirmières auxiliaires et moins d’infirmières diplômées, cette décision portera le salaire moyen à baisser, même si l’offre du gouvernement est un gel.

Le communiqué de Statistique Canada mentionne aussi que le salaire hebdomadaire moyen a augmenté de 3,6 % au Québec entre septembre 2014 et septembre 2015. Comme une donnée mensuelle peut être trompeuse, j’ai comparé les salaires horaires moyens entre les neuf premiers mois de 2014 et de 2015 à l’aide des données du tableau cansim 281-0035. En omettant les mois où des données ne sont pas publiés (deux sur neuf en 2014 et cinq sur neuf en 2015) pour le secteur de l’enseignement, j’ai obtenu les taux d’augmentation suivants :

  • ensemble des salariés : hausse de 2,6 % (comme la donnée de M. Dorval!);
  • services d’enseignement : hausse de 1,7 %;
  • soins de santé et assistance sociale : baisse de 4,5 %;
  • administration publique : données non publiées.

Ce concept de hausse du salaire est différent de celui de l’enquête du CPQ (qui aborde le budget salarial global) et de ceux des hausses de structures salariales et des hausses individuelles en grimpant les échelons ou en obtenant des promotions. Par exemple, la baisse moyenne de 4,5 % des salaires dans le secteur des soins de santé et de l’assistance sociale ne prouve nullement que le salaire des personnes qui travaillent dans ce secteur a diminué. Cela peut être dû à une foule de facteurs, dont la marge d’erreur de ces données (marge non publiée), le fait que les personnes qui travaillent dans le secteur public n’ont pas eu d’augmentation salariale en 2015 et possiblement un changement dans la composition de l’emploi dans ce secteur (par exemple, plus d’emploi dans les services de garde et moins dans les hôpitaux, ce que le tableau cansim 281-0023 confirme, avec un maintien de l’emploi dans les hôpitaux et une hausse de 5 % dans les services de garde, secteur où les salaires sont moins élevés que dans les hôpitaux). Cela dit, on est loin du 3,6 % de M. Dorval, tandis que la hausse moyenne de 2,6 % tombe presque pile sur ses estimations (2,8 % prévu pour 2015), même si les concepts ne sont pas les mêmes (c’est donc un hasard…).

Bref, il faut faire bien attention avant de faire des comparaisons et surtout éviter de comparer des univers incomparables.

Et alors…

J’accepte sans problème mes désaccords idéologiques avec la droite. Par contre, cela me fâche de voir ses représentants utiliser ce genre d’argument trompeur. C’est la même chose quand des représentants de la droite tentent de minimiser l’ampleur de la hausse des inégalités en disant qu’il est normal que les revenus ou la richesse varient en fonction de l’âge, alors que, même en tenant compte de ce facteur qui a toujours existé, les inégalités augmentent quand même!

Je ne sais pas si cela vaut la peine de défaire ce genre d’argument, mais ça fait du bien!

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10 commentaires leave one →
  1. Richard Langelier permalink
    28 novembre 2015 13 h 29 min

    «Par contre, cela me fâche de voir ses représentants utiliser ce genre d’argument trompeur.»

    Une bonne cigarette, un café fort et la lecture d’un représentant de la droite utilisant ce genre d’argument, ça fait monter les pulsations autant qu’un entraînement de marathon et ce n’est pas dangereux pour le cartilage des genoux. Qui plus est, défaire ce genre d’argument équivaut à un warm down, pardon un retour au calme. N’en parle pas à ton cardiologue, il pourrait trouver des effets pervers.
    De ce pas je regarde le lancer de la pièce de monnaie pour savoir qui choisira de botter en premier ou pas selon les prévisions météorologiques.;-)

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  2. Richard Langelier permalink
    28 novembre 2015 13 h 40 min

    Bout de cr… Les sous-titres pour malentendants de TVAsports m’informent que les Carabins ont choisi de reporter leur décision à la 102 800 demie! Pas très bon pour mon coeur.

    Aimé par 1 personne

  3. 28 novembre 2015 13 h 55 min

    «défaire ce genre d’argument équivaut à un warm down, pardon un retour au calme»

    C’est bien ou mal? 😉

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  4. Richard Langelier permalink
    28 novembre 2015 14 h 22 min

    Tous les Joe Mallejac de la Terre me l’ont dit. Même après un marathon, il faut aller jogguer pour éviter les courbatures, le lendemain. Le hic, c’est que si je le faisais, les piochons arrivaient et il y avait une file devant le camion de la Molson. Comme je n’ai jamais été capable de courir après avoir mangé, je déjeunais à la bière et je me tapais 2 paquets d’Export A. Le lendemain, j’avais des courbatures, un hangover et des remords d’avoir fait des blagues légèrement misogynes devant mes copines infirmières.Les mecs me disaient: «Richard, tu devrais courir le marathon plus souvent. T’étais comique». Les filles me pardonnaient, quelques semaines plus tard.

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  5. 28 novembre 2015 16 h 50 min

    Le retour au calme est donc bien, si je comprend bien!

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  6. Richard Langelier permalink
    28 novembre 2015 18 h 14 min

    À la condition de mettre un «s» au «si je comprends bien docteur, l’oeil est fait pour voir» d’Alban Flamand, caricaturé par les Cyniques. Par contre, un retour au calme après avoir fait la gaffe d’avoir lu un billet de Richard Martineau où il n’y a pas de «pogne» pour la critique nécessite beaucoup de cours de zen. Or ma sœur, qui était mon idole, non pas parce qu’elle achetait des disques de Guy Béart, mais du Elvis, puis du Bill Haley, Vigneault, Ray Charles a trouvé la paix dans l’âme à 40 ans à l’Institut de zen de Rochester. Jeanne Émard n’est pas un courrier du coeur, mais son h… de mari nous a imposé l’anglais, lors des funérailles de nos parents: «In my book, I will prove that». J’ai compris qu’il affirmait que 80% des immigrants musulmans aux É.-U. étaient des fondamentalistes. Bref, je ne te conseille pas le zen pour le retour au calme.

    Je reviendrai, non pas sur mon beau-frère, mais sur le billet de Richard Martineau. J’ai un statut dans la tête pour ma page Facebook qui m’a distrait lors de la défaite honorable des Carabins.

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  7. benton65 permalink
    29 novembre 2015 14 h 00 min

    Pour un conseil qui prévoir la mise à mal des entreprises à chaque augmentation du salaire minimun et que cela n’arrive jamais, il y a peu de monde qui y accordent le moindrement de la crédibilité au CPQ…. sauf les croyants!
    Ils sont d’ailleurs payés pour dire cela…

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  8. 29 novembre 2015 14 h 05 min

    Il avait aussi invité en commission parlementaire «le gouvernement à réallouer une partie des budgets actuellement consacrés au maintien des municipalités dévitalisées vers des mesures facilitant la relocalisation des ménages qui y habitent.». il avait ensuite reculé face aux réactions, mais cela demeure toute une connerie qui montre bien l’étroitesse des vues de ce monsieur et de l’organisme qu’il dirige (ainsi que du courant idéologique auquel il adhère).

    http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/les-regions/201501/30/01-4839993-deplacer-les-populations-pauvres-le-conseil-du-patronat-souleve-la-colere-en-region.php

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  9. Denis Lévesque permalink
    3 décembre 2015 17 h 49 min

    Bonne analyse !

    De source plus que fiable, il se dégageait des marges de manœuvre entre le coûts de système théorique (progression des échelle salariale) et le coût réel (on indexait la masse salariale historique sur le taux réel de progression des échelle salariale).

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  10. 3 décembre 2015 19 h 31 min

    «Bonne analyse !»

    Merci!

    «De source plus que fiable»

    Laquelle? 😉

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