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L’extractivisme et les limites à la croissance

30 novembre 2015

creuserCreuser jusqu’où? Extractivisme et limites à la croissance, sous la direction de Yves-Marie Abraham et David Murray, regroupe 19 textes portant sur l’extractivismecueillette à des fins commerciales des ressources naturelles»). Comme je le fais souvent dans mes billets portant sur ce genre de livre, je vais présenter brièvement les sujets abordés dans chacun des textes de ce livre sans vraiment les commenter.

Le contenu

Avant-propos – Creuser jusqu’où ? : Après une brève mise en contexte sur l’objectif du livre, Yves-Marie Abraham et David Murray présentent dans ce premier avant-propos chacun des textes qu’il contient.

Le long chemin de l’extractivisme : David Murray débute ce deuxième avant-propos beaucoup plus substantiel en racontant l’histoire de l’île de Nauru qui, en raison de l’exploitation du phosphate, est devenu un des pays les plus riches de la planète (avec des habitants oisifs) avant de tout perdre en raison de la baisse des prix du phosphate et l’épuisement de ses réserves. Cette leçon devrait nous ouvrir les yeux sur ce qui nous attend, et c’est avec une multitude d’exemples, aussi bien sur l’épuisement annoncé à plus ou moins brève échéance de sources d’énergie et de métaux que sur les conséquences toujours plus importantes pour l’environnement de l’extraction de ces ressources, que l’auteur nous montre et nous démontre l’urgence de changer notre mode de vie axé sur la consommation.

La panacée. L’histoire du panax quinquefolius et le mirage de l’économie extractive : Éric Pineault souligne l’histoire de la primarisation de l’économie au Québec, soit la partie de l’économie qui mise essentiellement sur le développement d’activités d’extraction et d’exportation de ressources naturelles. Il se sert entre autres (mais aussi de beaucoup d’autres exemples) de l’histoire de la cueillette massive des racines du panax quinquefolius (ginseng à cinq filioles) qui portait les agriculteurs à quitter leurs champs pour un gain rapide, mais bien temporaire…

L’extractivisme en mutation. Les thèses de Gudynas et la dérive du Québec vers un modèle néoextractiviste : Ariane Gobeil compare les stratégies québécoises comme le Plan Nord des libéraux et le Nord pour tous des péquistes à celles en cours en Amérique latine qui correspondent au néoextractivisme, qui est «une poursuite et une accentuation de l’exploitation des ressources, présentées comme incontournable afin de maintenir ou de mettre en place diverses politiques sociales». Alors que l’extractivisme repose sur le laisser-faire, le néoextractivisme implique la participation active des gouvernements (promotion, avantages fiscaux et construction d’infrastructures, voire contribution directe au financement).

Privilèges corporatifs et préséance des droits miniers : l’exemple du Québec : Charles Beaudoin-Jobin débute son texte avec une citation datant de 1879 qui ressemble étrangement au discours qu’on entend encore aujourd’hui sur l’importance d’attirer des investisseurs (le ministre de l’époque parlait au moins sans gêne des «capitalistes étrangers»…). Il poursuit justement en démontrant que le droit minier a bien peu changé depuis ce temps et retrace l’histoire et l’évolution de ce droit.

Le Canada, l’extractivisme et le piège de l’économie primarisée : Bertrand Schepper-Valiquette revient sur les concepts de néoextractivisme et d’économie primarisée, et les développe en présentant en détail leur application et leurs impacts au Canada.

Dette illégitime et extractivisme. Vols et destructions : Le texte de Nicolas Sersiron vise à «observer si la notion d’extractivisme, prise dans un sens large, recouvrant le pillage des ressources naturelles, humaines et financières, permet de mieux comprendre la double croissance aussi rapide que dramatique des inégalités sociales et des destructions environnementales». L’auteur fait ensuite des liens entre ce pillage et le concept de dettes illégitimes.

Mortifère croissance « verte » : Philippe Bihouix explique l’interaction entre deux types d’épuisements : celui de l’énergie et celui des métaux. Il en profite pour détruire le mirage de la croissance verte.

Le sable : enquête sur une disparition : Denis Delestrac nous apprend que le sable est la troisième ressource la plus utilisée sur terre, après l’eau et l’air, et que, si la tendance se maintient, il ne restera plus de plages en 2100.

Hydrocarbures fossiles : la fin d’une ère ? : Normand Mousseau est beaucoup plus optimiste sur la contribution des avancées technologiques que les auteurs précédents (trop, car il ne semble pas considérer que ces avancées exigent aussi des ressources qui s’épuisent). Il examine aussi la question de l’équité dans la distribution des possibilités énergétiques.

Faire l’économie de la nature : Yves-Marie Abraham montre que la théorie économique orthodoxe est basée sur la croissance infinie et poursuit en expliquant que cette vision est impossible dans un monde fini.

Les crises ouvrent-elles les esprits ? L’état de notre dépendance au modèle extractiviste après plus d’une décennie de tourmente dans l’industrie forestière au Québec : Martin Hébert a bien résumé le sujet de son texte dans le titre qu’il lui a donné!

Résister à l’extractivisme… et à « son monde » ? : Le Collectif Alternatives au développement extractiviste et anthropocentré (ALDEAH) rapporte dans ce texte certaines des horreurs (enlèvements, meurtres, intoxication des cours d’eau, emprisonnements, etc.) dont sont responsables des sociétés extractivistes (surtout minières, mais aussi pétrolières et en pisciculture et en agriculture) en Amérique du Sud et ailleurs, et la résistance que les habitants leur opposent.

Droit à l’autodétermination contre extractivisme : comment la résistance autochtone modifie les relations internationales : Manuela Lavinas Picq complète le texte précédent en examinant les mêmes horreurs plus spécifiquement auprès des peuples autochtones tout en examinant les conséquences sur les relations internationales des revendications de souveraineté de ces peuples.

Les low tech, la seule alternative crédible : «Qu’on le veuille ou pas, nous devons décroître, en valeur absolue, la quantité d’énergie et de matières que nous consommons». C’est sur postulat, dont la justesse a été amplement démontrée dans les textes précédents, que se base Philippe Bihouix pour recommander l’usage des «low tech» (concept semblable à celui qui a été rendu par l’expression «technologie intermédiaire» par le traducteur du célèbre livre Small is beautiful de Schumacher, dont j’ai parlé dans ce billet) et l’abandon des technologies de pointe bien plus voraces en matières premières et en énergie.

Les trois formes de la transition écologique : modernisation ou dépassement du capitalisme ? : Comme bien des auteurs précédents (notamment Philippe Bihouix dans son texte intitulé Mortifère croissance « verte »), Jonathan Durand Folco rejette le capitalisme vert. Il propose plutôt «une véritable alternative sociale, économique et politique qui puisse convaincre de larges pans de la population de changer radicalement de modèle de développement». L’auteur présente ensuite trois options pouvant potentiellement constituer cette alternative, soit la social-démocratie verte, l’écosocialisme et la décroissance conviviale. En lisant ce texte, on verra laquelle de ces options il favorise et les raisons qui motivent son choix.

Comment construire un monde post-extractiviste ? Quelques voies de sortie pensées en Amérique latine : Comme le titre le précise bien, le texte de Laura Handal Caravantes présente des propositions de sortie de l’économie extractiviste développées en Amérique du Sud. Elle se demande ensuite comment ces propositions pourraient être appliquées au Québec.

Creuser la terre pour incendier le ciel, la tragédie du mythe extractiviste : Alain Gras aborde un sujet bien différent de ceux analysés dans les textes précédents, soit les mythes historiques et culturels entourant la prospection du sol. Il élabore ensuite sur les caractéristiques des sources d’énergie, notamment sur le concept de cannibalisme énergétique (l’énergie qu’on doit dépenser pour trouver et utiliser d’autres sources d’énergie).

Épilogue – Moins d’humains ou plus d’humanité ? : Yves-Marie Abraham conclut que, face au désastre de l’extractivisme, il «y a quelque chose de profondément destructeur dans le principe même de ces pratiques. Leurs conséquences ultimes, on le sait, pourraient bien être l’effondrement de notre civilisation, ce qui signifie entre autres la disparition de millions d’êtres humains et la dégradation des conditions de vie de millions d’autres». Il poursuit en élaborant sur la nature humaine et en examinant différentes options qui permettraient à l’être humain de s’en tirer.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Il est certain que ce genre de livre peut parfois être un peu répétitif, chacun des textes ne pouvant éviter complètement d’utiliser les mêmes faits et arguments que les autres. Cela dit, ce livre permet de bien visualiser l’ampleur du développement des industries extractivistes et des dégâts qu’elles causent, et fait bien le lien entre la croissance de ces industries et les conséquences de l’épuisement graduel des ressources. En effet, le livre explique clairement que, comme les sources (mines et autres) qui contiennent les plus fortes concentration de ressources (métalliques et énergétiques) sont en bonne partie déjà épuisées, l’industrie «doit» exploiter toujours davantage de sources moins concentrées pour récolter la même quantité de ressources naturelles. Et comme elle en récolte en fait toujours plus, elle exploite encore plus de sources, plus près des populations et avec des dégâts toujours plus importants.

Si ce n’est pas encore le cas, ce livre permet donc de nous ouvrir les yeux sur les conséquences de notre consommation toujours plus grande de ressources. En plus des frissons et des inquiétudes que la lecture de ce livre suscite, il réussit à nous convaincre que ce ne sont pas de petits changements qui permettront à l’humanité de survivre sur sa seule planète, mais des modifications majeures de son mode de vie. Pour toutes ces raisons, oui, il faut lire ce livre…

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7 commentaires leave one →
  1. 30 novembre 2015 10 h 19 min

    Billet très intéressant. Je discutais justement des limites des ressources récemment avec un ami. Je lui parlais de la thèse de Georgescu pour une bioéconomie et l’intérêt qu’elle suscitait en moi.

    Il m’accusait de rester englué dans le chosisme, dans le positivisme. Il insistait sur une approche informationnelle qui met l’accent sur les flux d’information qui commandent les flux matériels. Puisque, selon lui, le chosisme est une illusion, une simplification dangereuse et limitante héritée du positivisme.

    Il poursuivait en m’assurant que depuis Einstein, on sait que matière et énergie sont de la même farine. N’était pas physicien, ne connaissant que le fameux E=MC2. L’affirmation m’embêtait bien que je ne comprenne pas comment il est possible de changer de l’énergie en matière.

    Pour mon ami, l’organisation est une réalité informationnelle qui conforme la réalité matérielle, et commande les relations entre les choses. Le verso commande le recto. À la limite, l’organisation informationnelle peut générer une néguentropie plus grande que l’entropie. Et donc rendre inopérante une illusion de limite.

    Cela me semblait un pari risqué. Il associait mes doutes à un pessimisme déterministe et à un retour à un certain malthusianisme. Ces critiques reviennent souvent lorsqu’il est question de décroissance. Je ne sais pas comment les déboulonner. Des idées?

    Aimé par 1 personne

  2. 30 novembre 2015 10 h 50 min

    «N’était pas physicien»

    Et lui, l’est-il?

    « on sait que matière et énergie sont de la même farine»

    Ça me semble un raccourci. Je ne suis pas physicien non plus, mais les lois de la thermodynamique me semblent compliquer pas mal son affirmation (voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Thermodynamique). Il y a quelques textes dans ce livre qui abordent cette question (notamment Mortifère croissance « verte », il me semble). Cela pourrait vous aider.

    «un retour à un certain malthusianisme»

    Malthus ne s’est trompé que de quelques siècles! Cela dit, je ne vanterai jamais son approche face à la surpopulation!

    Aimé par 1 personne

  3. 30 novembre 2015 11 h 53 min

    Pour répondre à cet ami physicien, il faut lui faire lire ou écouter François Roddier qui va au-delà de Georgescu-Roegen et intègre cette dimension informationnelle, mais pour arriver au même constat : décroissance ou effondrement !

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  4. 30 novembre 2015 12 h 58 min

    Maintenant que l’on peut épuiser un filon en moins de 15 ans alors qu’il en fallait 50 ans à une autre époque, (un mélange de richesse du filon et avancé technologique d’extraction) c’est dans la logique comptable d’entreprise de refiler les infrastuctures a nos gouvernements!
    D’ailleurs, dans le documentaire « Corporation », on affirmait que le capitalisme, (ou le profit) c’est l’art de refiler la facture a quelqu’un d’autre!

    Une petite parenthèse sur le Plan Nord. Voilà quelques mois, il eu ce reportage à l’émission Enquête où compagnie chinoise voulait que notre gouvernement installe une ligne de chemin de fer au nord de Sept-îles pour qu’elle puisse descendre « son » minerai de sa future mine. Or il y avait déjà deux lignes sous-utilisés appartenant a deux minières qui passait déjà par là. La justification de la minière chinoise: « Pas question de dépendre d’un compétiteur. »
    Il y a pourtant deux solutions simples: Ou bien qu’elle fasse comme ses compétiteurs et installe sa propre ligne… ou bien le gouvernement nationalise les deux autres lignes afin que tous soient sur le même pied d’égalité.

    Aimé par 2 people

  5. 1 décembre 2015 20 h 47 min

    @ Darwin
    Non. Mon ami n’est pas physicien, mais il m’a bien fait rendre compte des limites de ma compréhension de ces concepts physiques. Merci pour les pistes!

    En effet, je commence à m’attaquer à Malthus et plusieurs passages restent encore pertinents aujourd’hui. Certains côtés sombres de son œuvre ont caché d’autres parties très intéressantes et tendent à rendre l’auteur impopulaire.

    @ Yves-Marie Abraham

    Tout d’abord, il semble que vous ayez dirigé l’ouvrage présenté dans le billet : félicitations. Je viens de me le procurer et il semble très pertinent. Je tente actuellement de trouver un filon pratique à la décroissance pour les entreprises coopératives. L’idée est très impopulaire, mais semble bien fondée. Je crois que ces textes sauront me soutenir dans ma démarche.

    Mon ami n’est pas physicien, mais je n’étais pas en mesure de répondre à ses arguments.
    La vidéo que vous avez présentée est très intéressante. J’ai pu mieux saisir le lien entre théorie de l’évolution et la thermodynamique. Par ailleurs, je crois que Georgescu commence à identifier ce lien dans ses écrits, mais sans le démontrer comme Roddier.

    Toutefois, il me semble avoir beaucoup d’imprécisions dans la présentation. Cela est sans doute puisqu’il s’agit ici de tisser des liens entre des savoirs assez différents. Par exemple, la thèse soutenue dans l’effondrement de Diamond sur la chute de l’île de Pâques semble avoir été démentie par de récentes découvertes. Aussi, il semblerait que le Sapiens sapiens se soit reproduit avec le Néandertal et que nous portons les gènes de ce métissage.

    Aussi, Roddier conclut sur la possibilité d’un État stationnaire en citant Mills. Or, certains objecteurs de croissance tels Latouche semblent dénoncer cette possibilité.

    Quant à mon ami, dans sa perspective ancrée dans la gouvernance, il tira probablement de cette vidéo la conclusion que l’information (et donc l’organisation) gagnent la course contre l’entropie. On ne doit pas ignorer l’entropie, mais on n’a pas à présumer que c’est la force dominante de manière déterministe. Je gage qu’il maintiendra qu’un pari sur la gouvernance comme force de structuration de l’information est un pari raisonnable.

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  6. 1 décembre 2015 21 h 17 min

    «tendent à rendre l’auteur impopulaire»

    C’est le moins qu’on puisse dire! Mais, ce n’est pas parce qu’un penseur tire des conclusions erronées de faits que ces faits sont dénués de fondement.

    «Tout d’abord, il semble que vous ayez dirigé l’ouvrage présenté dans le billet»

    Yves-Marie a de fait dirigé cet ouvrage. Il est un crack de la décroissance. Nous avons nos désaccords, mais ne sommes pas si loin dans nos analyses.

    J’ai aussi consacré, il y a trois ans, deux billets à un précédent livre qu’il a dirigé conjointement avec deux autres personnes. Si cela vous intéresse :

    https://jeanneemard.wordpress.com/2012/09/25/les-limites-de-notre-perception-des-limites/

    https://jeanneemard.wordpress.com/2012/10/02/la-decroissance-et-la-recherche-scientifique/

    Aussi, cette entrevue avec Yves-Marie Abraham et Hervé Philippe, à partir de la 18ème minute :

    http://archives.cerium.ca/Comment-va-l-Irak-Comment-vont-les?t=1070

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  7. 2 décembre 2015 7 h 53 min

    … ce ne sont pas de petits changements qui permettront à l’humanité de survivre sur sa seule planète, mais des modifications majeures de son mode de vie. Pour toutes ces raisons, oui, il faut lire ce livre…

    En 1945, B. F. Skinner a écrit un roman utopique qui décrit un mode de vie fort différent de celui d’alors au Massachusetts. Chez l’auteur, le soucis n’était pas l’épuisement des ressources mais l’expérimentation d’un mode de vie communautaire à environ 1000 personnes au lendemain de la crise de 1929. On peut lire là mon résumé de cette oeuvre.

    https://jeanneemard.wordpress.com/2015/08/26/les-taxes-sur-le-carbone/#comment-25157

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