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Inégalités et émissions de CO2

9 décembre 2015

émissions de CO2J’ai lu la semaine dernière deux études différentes portant sur la répartition des émissions de gaz à effet de serre (GES) en fonction du revenu et de la consommation, études qui arrivaient aux mêmes conclusions! La première (merci à Houda Rochdi pour l’avoir conseillée sur Facebook) a été publiée par OXFAM et est intitulée Inégalités extrêmes et émissions de CO2, tandis que la deuxième, intitulée Carbon and inequality: from Kyoto to Paris, (Le carbone et les inégalités : de Kyoto à Paris) a été rédigée par Lucas Chancel et Thomas Piketty. Comme leur résultats sont semblables, je me concentrerai au début sur la première pour ensuite présenter seulement quelques éléments de la deuxième.

Faits saillants de l’étude d’OXFAM

Même si l’étude d’OXFAM a été assez bien couverte par les médias, notamment par le Devoir, il n’est pas inutile de mentionner ses principaux constats :

  • comme le montre l’image qui accompagne ce billet, les 10 % qui ont les revenus les plus élevés sont responsables de la moitié des émissions de GES, tandis que les 50 % les plus pauvres n’en émettent que 10 % du total (respectivement 45 % et 13 % selon l’étude de Chancel et Piketty);
  • émissions de CO2_1les 10 % les plus riches émettent en moyenne 60 fois plus de GES que les 10 % les plus pauvres, tandis que le 1 % le plus riche en émet 175 fois plus que le 10 % le plus pauvre (on peut visualiser cette différence dans le graphique ci-contre);
  • les personnes les plus pauvres, même si elles sont les moins responsables des émissions de GES, sont celles qui en subiront le plus les conséquences (sécheresses, inondations, vagues de chaleur, etc.);
  • cette observation est aussi vraie entre pays qu’à l’intérieur de chaque pays, même dans les pays riches (les auteurs mentionnent entre autres les victimes des ouragans comme Sandy à New York et Katrina à la Nouvelle-Orléans);
  • parmi les plus pauvres, les femmes sont et seront les personnes qui subiront le plus ces effets : «Elles sont en général plus dépendantes de moyens de subsistance sensibles au climat (par exemple l’agriculture pluviale ou la collecte d’eau pour l’usage domestique). Elles ont également moins de solutions de repli en période de crise et moins d’aides pour sortir d’une éventuelle spirale de baisse de la productivité (pas d’accès à des terres, pas de formation ou de capital)»;
  • les habitants des pays riches sont bien mieux préparés aux catastrophes que ceux des pays pauvres, que ce soit par leurs infrastructures que par leurs institutions (par exemple, alors que «91 % des agriculteurs aux États-Unis ont une assurance-récolte qui couvre leurs pertes en cas de phénomène météorologique extrême, ils ne sont que 15 % en Inde, 10 % en Chine et tout au plus 1 % au Malawi et dans la plupart des pays à faibles revenus»);
  • les données d’émissions par pays sous-estiment la part réelle liée à la consommation des pays riches, car ils ont au cours des dernières années externalisé beaucoup d’activités émettrices, comme la production manufacturière en Chine et dans d’autres pays pauvres ou «émergents», et la production de biogaz (notamment la production d’huile de palme en Indonésie et d’éthanol tirée de la canne à sucre au Brésil);
  • ce sont les plus riches des plus riches qui bénéficient le plus de l’industrie fossile : «Entre la conférence sur le climat de Copenhague et celle de Paris, le nombre de milliardaires figurant sur la liste Forbes ayant des intérêts dans les énergies fossiles est passé de 54 en 2010 à 88 en 2015. (…) En 2013 aux États-Unis, les industries du secteur du pétrole, du gaz et du charbon ont dépensé près de 157 millions de dollars pour leur travail de lobbying».

L’étude se termine par une série de recommandations dont je ne mentionnerai que les titres (pour la série complète, voir les pages 13 et 14 de l’étude) :

  • inclure une réduction suffisante des émissions qui laisse une chance de maintenir le réchauffement en dessous du seuil de 1,5 °C;
  • inclure une forte augmentation du financement de l’adaptation;
  • reconnaître, dans le cadre du nouveau système et d’une manière distincte des questions d’adaptation, la nécessité de prendre en compte les pertes et dommages dus aux impacts du changement climatique auxquels il est impossible de s’adapter.
  • reconnaître la nécessité de respecter les principes des droits humains et d’égalité des genres et d’instaurer une transition juste pour les travailleurs lors de la mise en œuvre des politiques climatiques au cœur de l’accord.

Espérons que ces recommandations inspireront les personnes qui participent à la conférence de Paris sur le climat…

Quelques éléments de l’étude de Chancel et Piketty

émissions de CO2_2Pour éviter les répétitions, je ne présenterai ici que deux des éléments de l’étude de Chancel et Piketty. Le premier pourrait étonner. On peut tout de même voir dans le graphique ci-contre que «Les classes moyennes et aisées des pays émergents ont accru leurs émissions plus rapidement que tous les autres groupes sociaux à l’échelle mondiale au cours des 15 dernières années, avec des taux de croissance cumulés des émissions atteignant 40 %». Alors que le niveau d’émissions a diminué de plus de 10 % chez les plus pauvres des plus pauvres entre 1998 et 2013, il a le plus augmenté entre les troisième et le 37ème cinquantiles (ce qui correspond aux sixième et 74ème centiles), mais moins chez les 15 % les plus riches. Les auteurs expliquent ce résultat étonnant par la plus faible croissance dans les pays riches que dans les pays émergents, mais on peut soupçonner que l’externalisation des émissions de GES a peut-être joué un rôle dans cette évolution. Cela dit, ce graphique illustre de façon très claire que les efforts pour réduire les émissions de GES depuis la signature du protocole de Kyoto n’ont pas été couronnés de succès, c’est le moins qu’on puisse dire!

Le deuxième élément de cette étude que je veux présenter est au cœur des négociations qui se tiennent actuellement à Paris : le financement des efforts de réduction. Les auteurs partent d’une cible de 150 milliards euros pour financer l’adaptation à des émissions de CO2 permettant de limiter à 2 degrés le réchauffement climatique. Le tableau qui suit présente cinq façons de répartir le financement de cette somme entre les différentes régions du monde.

émissions de CO2_3

La première colonne répartit le financement en fonction des émissions de GES de chacune de ces régions. Les auteurs ne favorisent pas cette méthode, car elle ne permet pas de tenir compte des émissions historiques et surtout des émissions par habitant qui excèdent la moyenne.

La deuxième colonne répartit justement le financement en fonction des émetteurs qui dépassent la moyenne : la contribution est ainsi davantage concentrée parmi des pays riches. La troisième colonne part du même principe, mais calcule le financement parmi les 10 % qui émettent le plus de GES (soit au moins 2,3 fois plus que la moyenne). La quatrième concentre le financement parmi les 1 % qui émettent le plus de GES (soit au moins 9,1 fois plus que la moyenne). Cette répartition est celle qui demande le plus aux pays riches et le moins aux pays pauvres (0,0 % en Inde!).

Finalement, la dernière colonne présente une proposition qui sourit aux auteurs, car beaucoup plus facile à mettre en œuvre, soit «une taxe progressive généralisée sur les billets d’avion». Elle serait plus facile à implanter, car elle «a déjà été mise en place dans 9 pays et est actuellement utilisée pour financer des programmes de développement international». Pour atteindre l’objectif de 150 milliards euros, elle devrait s’établir à 180 euros pour les billets de première classe et à 20 euros pour les billets de classe économie. Et si cette taxe permettait de diminuer l’utilisation de l’avion, ce serait un bonus pour limiter les émissions de GES (même s’il faudrait l’augmenter pour atteindre la somme visée de 150 milliards euros). Les auteurs soulignent toutefois que cette solution serait moins progressiste que les deux précédentes, car elle ne viserait pas directement les grands émetteurs individuels comme une taxe sur le carbone.

Et alors…

Ces deux études apportent des éléments d’information supplémentaires sur la question des émissions de GES. On ne peut et ne doit pas être surpris que les plus riches et plus gros consommateurs soient les plus grands émetteurs de GES. En précisant qu’une part importante des émissions de GES produites dans les pays pauvres résulte en fait de la consommation d’habitants des pays riches, l’étude d’OXFAM ajoute une dimension essentielle à l’analyse de cette question. De même, l’information fournie par la deuxième étude sur les responsables des plus importantes augmentations d’émissions de GES au cours des dernières années permet de mettre le doigt sur un aspect de l’augmentation de ces émission souvent méconnue, mais dont il faut tenir compte pour pouvoir gagner la lutte contre le réchauffement climatique. En plus, sa présentation de différentes options de financement des efforts de réduction est essentielle pour pouvoir choisir un mode de financement à la fois équitable et réaliste.

Bref, ces deux études contribuent à mieux comprendre d’où vient l’augmentation des émissions de GES et d’ainsi pouvoir trouver des moyens efficaces pour les réduire.

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One Comment leave one →
  1. Sciencesenviro permalink
    9 décembre 2015 9 h 32 min

    A reblogué ceci sur Sciencesenviro – Les sciences et l'écologie vulgarisées pour touset a ajouté:
    Un excellent billet de Jeanne Emard sur les inégalités et les émissions de CO2.Moralité : comment les riches détruisent la planète (excellent livre de Hérvé Kempf d’ailleurs).

    Aimé par 1 personne

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