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Chine et Allemagne, même combat?

12 décembre 2015

chine_AllemagneOn explique généralement le déclin du secteur manufacturier dans les pays industrialisés par la délocalisation de la production dans les pays à bas salaires (comme la Chine, qu’on surnomme maintenant l’atelier du monde) justement en raison du fait que les salaires y sont bien moins élevés. Sans nier le rôle des salaires dans cette délocalisation, Robert E. Scott tente de démontrer que ce facteur est loin d’être le seul qui explique ce phénomène dans une étude intitulée Exchange rate policies, not high wages, are why U.S. lags China and Germany in export performance (Les politiques de taux de change, et non pas les salaires élevés, sont la principale raison qui explique que les États-Unis tirent de la patte par rapport à la Chine et à l’Allemagne dans ses exportations).

Les constats

La fixation sur le rôle des salaires dans l’industrie manufacturière ne s’arrête pas là. Par exemple, certains ont affirmé que le secteur manufacturier était sur le point de retourner aux États-Unis dans les états où les salaires et le taux de syndicalisation sont les plus bas. Pourtant, ce retour se fait toujours attendre…

Pour montrer que les salaires ne sont pas le seul facteur en jeu, l’auteur mentionne que, pendant que la part des exportations manufacturières mondiales s’est effondré aux États-Unis entre 1997 et 2013 (de 13,7 % à 9,7 %) et que celle de la Chine passait de 3,9 % à 17,6 %, celle de l’Allemagne restait assez stable (de 11,0 % à 10,4 %). Ces changements importants (sauf pour l’Allemagne) ont bien sûr eu une influence majeure sur la main-d’œuvre manufacturière de ces trois pays, comme on peut le voir dans le graphique ci-contre :

  • chine_Allemagne1l’emploi manufacturier a diminué fortement en Chine entre 1997 et 1998, s’est maintenu jusqu’en 2003 et a augmenté encore plus fortement par la suite, en grande partie en raison de son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en décembre 2001 (l’auteur précise que la Chine n’a plus publié de données sur l’emploi dans le secteur manufacturier après 2002 et qu’il s’est basé sur l’évolution de l’emploi dans l’ensemble du secteur secondaire qui comprend les industries extractives, le manufacturier, la production et la fourniture de l’électricité, de l’eau et du gaz, et la construction; il est arrivé à une estimation faible et à une estimation forte de l’emploi dans le secteur manufacturier entre 2002 et 2013 et a affiché sur le graphique les données de son estimation la plus basse); l’emploi y a augmenté d’au moins 20 % passant de 96 millions d’emplois à au moins 115 millions (hausse de 19 millions d’emplois) et à au plus 122 millions (hausse de 26 millions d’emplois ou de 27 %);
  • dès 2001, l’emploi manufacturier a commencé à chuter aux États-Unis, chute qui s’est accélérée en 2008 et en 2009 (accélération due à la récession débutée à la fin 2007), puis l’emploi a augmenté très légèrement vers la fin de la période (entre 2009 et 2013); la perte totale entre 1997 et 2013 a atteint 5,4 millions d’emplois, soit 31 % de l’emploi observé en 1997 (l’emploi est donc passé de 17,4 millions à 12,0 millions);
  • malgré certains écarts annuels, l’emploi manufacturier s’est presque maintenu en Allemagne entre 1997 et 2013, ne diminuant au bout du compte que de moins de 5 % (environ 400 000 emplois sur 8 millions).

Ces constats nous forcent à nous poser une question : si la différence de salaire entre les États-Unis et la Chine est le seul facteur pouvant expliquer cette évolution, comment se fait-il que l’emploi manufacturier se soit pratiquement maintenu en Allemagne alors qu’il a fondu aux États-Unis? Serait-ce que les salaires seraient moins élevés en Allemagne qu’aux États-Unis?

chine_Allemagne2Le graphique ci-contre vient rayer cette hypothèse de façon très claire. On peut y voir que les salaires des travailleurs du secteur manufacturier sont en fait plus élevés en Allemagne (48,98 $ en 2013) qu’aux États-Unis (36,34 $), et pire, qu’ils ont davantage augmenté dans ce pays qu’aux États-Unis. Même si cela n’est pas évident en regardant ce graphique, il faut noter que c’est en Chine que les salaires ont augmenté le plus fortement entre 1997 et 2013, soit en moyenne de 15,5 % par année, alors qu’ils ont plutôt augmenté de 3,3 % par année en Allemagne et de 2,9 % aux États-Unis.

J’émettrai ici un bémol sur la présentation de l’auteur. J’aurais aimé qu’il compare les salaires des travailleurs du secteur manufacturier des États-Unis et de l’Allemagne selon les industries dans lesquelles ils travaillent. Comme le secteur manufacturier allemand est relativement concentré (voir ce livre) dans les industries d’automobiles de luxe et de machinerie, l’écart des salaires entre ces deux pays ou, à tout le moins, une partie de cet écart, pourrait s’expliquer par la présence relative dans ces deux pays des industries manufacturières qui offrent les salaires les plus élevés et les plus bas. Mais, même si cette comparaison éliminait totalement l’écart salarial entre ces deux pays (ce qui serait étonnant, compte tenu de l’ampleur de cet écart), la démonstration qui suit tiendrait quand même très bien la route.

L’analyse

Si le niveau des salaires était le seul facteur qui expliquait la forte croissance du secteur manufacturier en Chine, comment pourrait-on expliquer que l’Inde n’ait pas connu une croissance au moins similaire, étant donné que les salaires y sont encore plus bas qu’en Chine? Il doit bien y avoir d’autres facteurs qui ont influencé la croissance en Chine et le quasi-maintien de l’emploi en Allemagne…

Selon l’auteur, le facteur le plus important qui a avantagé la Chine est la manipulation des taux de change. L’auteur cite ici une autre étude qui estimait que la manipulation des taux de change en Chine et dans une vingtaine d’autres pays (surtout asiatiques) entraîne une hausse du déficit commercial de 200 à 500 milliards $ par année aux États-Unis et de 150 à 200 milliards en Europe. En outre, la Chine subventionne «illégalement» ses industries exportatrices prioritaires (acier, verre, papier, pièces d’automobiles, etc.). Elle interdit l’importation de produits manufacturés et réduit volontairement ses exportations de matières premières essentielles aux industries des autres pays, comme les terres rares, réduction qui touche surtout les fabricants des autres pays d’ampoules basse consommation, de disques durs, de téléphones portables, d’éoliennes et de voitures hybrides. La Chine est aussi fréquemment accusée d’espionnage industriel et de non respect de brevets et de droits d’auteur.

Le cas de l’Allemagne est plus complexe. Premièrement, ce pays subit moins que les États-Unis les manipulations des taux de change, car ces manipulations se font bien plus avec le dollar des États-Unis qu’avec l’euro. Ensuite, la politique salariale de l’Allemagne au lendemain de la création de l’euro a visé à faire réduire proportionnellement ses salaires par rapport à ceux des autres pays européens (voir aussi cet article fort intéressant qui explique le rôle de cette politique sur la crise en Europe), ce qui a eu le même effet qu’une dévaluation. Par exemple, alors que les salaires du secteur manufacturier augmentaient en moyenne de 82 % dans la zone euro, ils n’augmentaient que de 68 % en Allemagne (et de 96 % en moyenne en Espagne, en Italie et au Portugal, ces trois pays étant «par hasard» parmi les plus touchés par la crise européenne). Cette mesure, jumelée à un contrôle strict de l’inflation (une phobie de ce pays), a fait exploser son surplus commercial international, alors que le solde commercial des pays du sud de l’Europe se détériorait année après année. Alors que le surplus commercial de l’Allemagne avant la crise se concentrait dans ses échanges avec le reste de l’Europe, les trois quarts de celui-ci se concrétise maintenant dans ses échanges avec le reste du monde. Ainsi, l’Allemagne profite des malheurs des autres pays européens, malheurs qui font réduire la valeur de l’euro, alors qu’une monnaie allemande augmenterait énormément dans ces conditions. L’auteur mentionne aussi que la plus forte proportion de dépenses en recherche et développement, privées comme publiques, en Allemagne, ainsi que certaines mesures protectionnistes, accentuent son avantage sur les États-Unis.

Et alors…

Je ne peux que conclure comme je le fais souvent (trop souvent..) : toutes les formes de concurrences déloyales, qu’elles soient fiscales, salariales ou de taux de change, ne font qu’exacerber les problèmes mondiaux. À une époque où seule la coopération peut permettre à l’humanité d’améliorer son sort, que ce soit sur les questions environnementales, sociales ou d’inégalités, les comportements d’hostilité économique entre les nations ne peuvent que nous approcher davantage du mur…

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One Comment leave one →
  1. 15 décembre 2015 10 h 39 min

    Un autre article, celui-là de Simon Wren-Lewis, qui conclut de la même façon sur la responsabilité de l’Allemagne dans la crise européenne.

    http://www.independent.co.uk/voices/who-is-responsible-for-the-eurozone-crisis-the-simple-answer-germany-a6771536.html

    J'aime

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