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Les grands singes, l’évolution et la morale

14 décembre 2015

bonoboMême si le livre Le bonobo, Dieu et nous. À la recherche de l’humanisme chez les primates de Frans De Waal date de 2014, ce n’est qu’il y a quelques mois que j’en ai entendu parler en lisant un article sur ce livre dans le Devoir. Comme je me méfie des critiques de Louis Cornellier quand elles portent sur un sujet touchant de près ou de loin la religion (et parfois sur d’autres sujets), je ne savais pas trop à quoi m’attendre.

Je tiens à mentionner d’entrée de jeu que le titre du livre ne rend nullement l’essence de son contenu. Le titre original est un peu moins mauvais (The bonobo and the atheist, soit Le bonobo et l’athée), mais demeure peu représentatif des thèmes abordés. Oui, le livre parle de religion, des athées et du bonobo, mais il aborde tellement plus de sujets que ces titres risquent de confondre la personne qui se le procure. Par contre, la deuxième partie du titre (À la recherche de l’humanisme chez les primates) est beaucoup plus représentative de son contenu.

Ce livre n’est pas facile à présenter, sa structure étant difficilement compréhensible. Les thèmes ne sont pas regroupés, mais répartis dans chacun des chapitres. C’est d’ailleurs sur ses thèmes que j’ai finalement décidé de baser mon billet.

Thèmes abordés

Sur la religion, l’auteur critique tout d’abord les athées extrémistes qui ne se contentent pas de rejeter toutes les religions, mais qui militent pour leur abolition. Lui même athée (ou plutôt agnostique), il a un point de vue qui ressemble un peu à celui de Stephen Jay Gould (dont j’ai présenté un livre que De Waal cite), c’est-à-dire que la science n’a en fait pas grand chose à dire sur les religions car elles n’ont rien à voir avec la science. Ce livre est toutefois beaucoup plus intéressant à lire que celui de Gould!

Par la suite, il analyse des Dix Commandements, montrant qu’on ne peut pas en fait imposer une morale basée sur des énoncés de ce genre. Par exemple, un énoncé aussi simple et clair que «tu ne tueras point» n’est même pas appliqué dans la Bible (où on tue en masse!) et ne peut pas l’être lorsqu’un autre peuple attaque le nôtre. Il explique que la morale vient en fait de l’évolution et des caractéristiques humaines (et pas seulement humaines), pas des religions. Il conclut qu’il est inapproprié de vouloir effacer la religion de l’histoire humaine, car elle fait partie de son patrimoine et de son évolution (je simplifie…). On notera aussi sur ces sujets les nombreuses références aux œuvres de Jheronimus Bosch (néerlandais comme l’auteur), surtout à son triptyque le plus célèbre, soit Le Jardin des délices.

La plus grande partie du livre est toutefois consacrée à montrer que certains comportements que trop de gens considèrent propres à l’être humain sont en fait partagés par les grands singes et même par d’autres mammifères (éléphants, chiens, loups, etc.). Il s’agit autant de l’altruisme et du sentiment d’équité (ou de réactions aux injustices) que de l’empathie et de la compassion. Il note entre autres la forte résistance des «scientifiques» à accepter que l’être humain n’est pas le seul à adopter ces comportements et, finalement, à respecter des principes moraux.

Les démonstrations de l’auteur sont presque toujours accompagnées d’anecdotes et surtout de présentations d’expériences auprès d’animaux, surtout auprès de grands singes (parfois de bonobos, mais finalement plus souvent auprès de chimpanzés). Plutôt que de tenter d’en relater quelques-unes dans ce billet, je vous invite à prendre 17 minutes pour regarder la vidéo qui suit. Il s’agit d’une conférence TED (Technology, Entertainment and Design, ou technologie, divertissement et design) portant justement sur quelques expériences qui sont présentées dans le livre. En plus, cette conférence contient des sous-titres en français…

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Même si ce livre présente des caractéristiques qui m’indisposent habituellement (structure déficiente, notes à la fin du livre, etc.) je n’hésite nullement à en recommander la lecture. Comme le dit bien Louis Cornellier dans sa critique de ce livre, Frans de Waal est un «conteur hors pair capable autant d’émouvoir que de faire sourire». En plus, le sujet du livre m’intéresse au plus haut point et la lecture de ce livre est des plus agréables.

Je termine ce billet avec un extrait du dernier chapitre (La morale vient d’en bas) qui s’applique très bien aux débats actuels sur l’accueil de réfugiés. L’auteur cite d’abord Christopher Boehm, anthropologue spécialisé en primatologie :

«Nos codes moraux ne sont pleinement applicables qu’au sein du groupe, qu’il s’agisse d’un groupe linguistique, d’une population analphabète qui partage la même base foncière ou la même identité ethnique, ou d’une nation. Il semble qu’une «décote» morale spéciale, péjorative, soit appliquée aux étrangers à la culture – que souvent on ne juge même pas pleinement humains»

De Waal poursuit avec son analyse de cette attitude :

«Mais, bien qu’il soit pratiquement sûr que l’évolution a créé la morale pour des raisons internes au groupe, sans grand souci de l’humanité en général, cette situation n’est pas nécessairement incontournable. Aujourd’hui, nous tentons désespérément de dépasser l’«esprit de clocher» moral et d’appliquer ce que nous avons appris de la dignité humaine au monde entier, y compris aux étrangers, et même aux ennemis. Les ennemis ont aussi des droits : c’est une idée neuve – la Convention de Genève sur les prisonniers de guerre ne date que de 1929. Plus nous étendons le champ de la morale plus nous devons nous fier à notre intellect, pour une raison bien simple : bien que je croie la morale fermement ancrée dans les émotions, la biologie ne nous a guère préparés à des droits et des obligations à l’échelle du monde moderne. Nous avons évolué en animaux sociaux, pas en citoyens du monde.»

Même si ce n’était que pour ce passage, mais en plus pour bien saisir toute sa profondeur et ses nuances, ce livre vaut vraiment la peine d’être lu.

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3 commentaires leave one →
  1. Richard Langelier permalink
    28 décembre 2015 15 h 40 min

    Pour contourner la Convention de Genève, celle sur les enfants soldats, pour se donner le droit d’utiliser le napalm, on n’a qu’à dire que nous n’avons jamais déclaré la guerre. Mais bon, ce n’est pas une raison pour ne pas étendre le champ de la morale.

    Aimé par 1 personne

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