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La médiocratie

21 décembre 2015

médiocratie

La médiocratie de Alain Deneault nous parle de l’acte moyen, ni inférieur, ni supérieur «hissé au rang de hiérarchie». Ce livre regroupant 29 chroniques et articles (et non 44 comme on peut le lire dans cet article du Devoir), je ne pourrai pas faire comme je le fais souvent, soit de présenter chacun des textes. Je vais plutôt tenter de faire ressortir certains des thèmes abordés, en ne développant que sur un de ces textes.

Après une introduction où l’auteur explique ce qu’il entend par «médiocratie» (tel que décrit en amorce), commence le premier chapitre qui regroupe 10 textes portant sur la médiocratie à l’université. Le texte de ce chapitre qui a le plus retenu mon attention critique l’écriture utilisée par les universitaires dans leurs documents. L’auteur y avance que «l’écriture universitaire avilit les étudiants qui s’y astreignent pendant toute leur formation, tellement qu’ils doivent réapprendre à écrire sitôt qu’ils ont quitté les bancs de la faculté».

Il poursuit en dénonçant «le penchant pour l’opacité» qui caractérise les écrits universitaires. Cela n’est pas nouveau. Par exemple, cette phrase m’a rappelé que j’avais écrit dans un billet datant de cinq ans portant sur une thèse de doctorat difficile à lire que cela était normal, car «c’était une thèse de doctorat, donc compliquée intentionnellement». Je pensais faire un gag, mais il semble que je n’ai fait que décrire une réalité! L’auteur donne ensuite quelques exemples de cette manie de tout compliquer inutilement :

  • l’utilisation abusive de suffixes modifiés (oppressivité plutôt qu’oppression, éducativité plutôt que éducation, etc.);
  • le même jeu avec les préfixes (ajout inutile de bio-, cyber-, post-, techno-, etc.);
  • l’abus du «nounoiement» (nous avons souligné et nous allons démontrer…);
  • l’insistance sur la difficulté du travail à accomplir ou accompli;
  • l’utilisation généralisée des guillemets encadrant un terme bien compréhensible pour lui donner un autre sens qui n’est pas précisé («apprentissage» n’ayant manifestement pas le même sens qu’un vulgaire apprentissage);
  • la séparation de mots connus qui font bien leur travail sans cela (genre «éco-nomie»).

Bref, «Le but de l’écriture est de gonfler les idées faibles, obscurcir le raisonnement pur, et d’inhiber la clarté. Avec un peu de pratique, l’écriture peut être un brouillard intimidant et impénétrable!» (citation de Bill Watterson, semble-t-il).

Le deuxième chapitre porte sur le commerce et la finance et contient huit textes. Et, on s’en doute, c’est dans son texte sur les mines que l’auteur sait le mieux nous accrocher, quoique ses textes sur l’économie et la Bourse sont loin d’être inintéressants.

Le troisième chapitre s’attache aux domaines de la culture et de la civilisation et contient lui aussi huit textes. L’auteur y parle notamment de la culture populaire, trop souvent axée sur sa commercialisation et sur la santé de l’industrie culturelle (j’ai failli écrire l’«industrie» culturelle…).

Le quatrième chapitre ne contient que deux textes qui servent en quelque sorte de conclusion. Il y parle de corruption, de révolution et de rupture. Et c’est dans ce seul chapitre qu’on sent un peu d’optimisme, par exemple quand l’auteur souligne l’espoir que les mouvements de contestation puissent vaincre la médiocratie omniprésente dans tout ses textes précédents.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Dans mon cas, il est hors de question que je ne lise pas un nouveau livre de Alain Deneault! Cela dit, je dois avouer que l’introduction m’a profondément déprimé. Je craignais que le livre ne soit qu’un exercice de style pour regrouper les arguments étayant la thèse à la base de ce livre, soit que le moyen, le médiocre, est dorénavant au pouvoir, et que l’originalité et le fait de sortir du lot sont systématiquement combattus, tout en rejetant tout fait qui relativiserait cette thèse (et j’en ai eu plein en tête en le lisant, ne serait-ce que l’œuvre de l’auteur!). Ce n’est pas que cette thèse n’est pas pertinente, qu’elle ne souligne pas une tendance bien réelle, mais sa présentation ne parle que des faits qui cadrent avec cette thèse, passant sous silence tout fait qui pourrait en minimiser l’ampleur. Je sais bien que l’auteur cherche ainsi à provoquer, mais je préfère les analyses plus pondérées. Percevoir une tendance est bien, mais en présenter l’ampleur et les limites est selon moi bien mieux.

Heureusement, quelques textes de ce livre sortent de ce moule, tout en demeurant critiques de la société actuelle. Autre point positif, je n’ai vraiment pas eu l’impression de lire des textes regroupés dans un recueil (ce qui est le cas), les liens entre chacun d’entre eux permettant un enchaînement généralement sans brisure notable.

Et, au bout du compte, ce livre est agréable à lire, aborde une foule de sujets intéressants et, même si le climat de fond est presque toujours négatif, se digère bien.

4 commentaires leave one →
  1. 21 décembre 2015 9 h 31 min

    Intéressant de voir qu’une personne au parcours académique fourni en critique l’hermétisme. Il y a une espèce de cercle vicieux: sans utiliser le charabia universitaire, difficile d’obtenir bourses, financements et tout le tralala. Les textes en sont moins limpides. En contrepartie, la reconnaissance des pairs assoit une autorité qui permet d’être mieux entendu dans les débats publics. Je lis votre blog depuis longtemps et je me suis toujours demandé si votre anonymat n’avait pas un lien avec cette dynamique. D’ailleurs, l’incompréhensibilité de certains écrits fait penser à ceci: http://www.lemonde.fr/education/article/2015/03/10/la-revue-societes-piegee-par-deux-sociologues_4590914_1473685.html

    Par contre, cet hermétisme ne date pas d’hier. Pas facile de lire Kant ou Hegel!

    J'aime

  2. 21 décembre 2015 10 h 55 min

    «Pas facile de lire Kant ou Hegel!»

    Et Marx! Je n’ai jamais lu Le capital pour cette raison…

    Aimé par 1 personne

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