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Le commun

4 janvier 2016

communJ’ai déjà parlé à quelques reprises du concept des biens communs (notamment dans ce billet). J’ai toujours trouvé qu’il méritait d’être abordé plus à fond, car il est bien souvent utilisé dans des sens pas toujours communs… Je me suis donc procuré le livre Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle de Pierre Dardot et Christian Laval. Il ne sera bien sûr pas possible de rendre tout le contenu de ce livre de 600 pages (avec de tout petits caractères), mais je tenterai tout de même de décrire brièvement chacun des chapitres de ce livre.

Les chapitres

– Introduction : Les auteurs présentent le contexte actuel des biens communs, soit un capitalisme qui tente de tout accaparer sans se préoccuper du réchauffement climatique et de l’épuisement des ressources, et cela, avec la complicité de l’État.

1. Archéologie du commun : Ce chapitre vise à étudier les différents sens qu’on peut donner au commun et à établir celui qui sera adopté par les auteurs. Après une démonstration impeccable, passant de la distinction entre commun et public, à la confusion entre le commun ordinaire et le commun universel (avec nuances, bien sûr), et en passant par bien d’autres sens qu’on a donné au «commun», les auteurs en arrivent à associer le commun avec les concepts de co-activité, de co-obligation, de co-opération et de réciprocité, tout en l’appliquant aussi bien au social qu’à l’économique et au politique.

Première partie : L’émergence du commun

2. L’hypothèque communiste, ou le communisme contre le commun : Les auteurs montrent dans ce chapitre comment une idée basée sur le «partage, la réalisation du «bonheur commun» et de la communauté des biens» (en remontant jusqu’à Platon et jusqu’aux premières communautés chrétiennes) a pu se transformer en un totalitarisme absolu comme le furent le stalinisme, le maoïsme et le polpotisme, qui, au lieu de travailler pour le commun, ont créé des États qui ont détruit le commun.

3. La grande appropriation et le retour des « communs » : Après la chute des plus grands régimes totalitaristes, les capitalistes ont senti que le chemin était libre pour accaparer d’autres domaines du commun : l’eau, les terres, les ressources naturelles, les services publics (santé, éducation, etc.), les connaissances, la nature, le vivant, (au moyen de l’extension du champ couvert par les droits de propriété intellectuelle et de l’augmentation de la durée des brevets, sujets qui sont maintenant inclus dans les accords internationaux de ce qu’on appelle le libre-échange, alors que ces droits créent plutôt des monopoles), etc. Par contre, le chemin n’était pas si libre, car les mouvements de résistance, écologistes, altermondialistes et sociaux, se sont multipliés, souvent sous l’étendard de la défense des biens communs.

4. Critique de l’économie politique des communs : Dans ce chapitre, les auteurs critiquent tout d’abord les concepts et les critères habituels associés aux biens publics et privés (voir ce billet, qui explique les critères d’exclusivité et de rivalité). Ensuite, ils expliquent que ce qu’on appelle la tragédie des communs repose en fait sur la vision d’un être humain uniquement préoccupé par son bien-être personnel. Pour contrer cette vision, ils présentent les travaux de Elinor Ostrom (voir cet autre billet) sur l’action collective qui permet l’utilisation des biens communs sans intervention (ou presque) du secteur privé ou de l’État grâce à l’établissement d’institutions bien adaptées. Ils poursuivent en analysant le bien commun que constitue la connaissance, commun mis en danger notamment par les droits d’auteur, mais aussi protégé par des actions de collaboration qui favorisent au contraire la connaissance commune (Wikipédia, logiciels libres, «creative commons», etc.), tendance collaboratrice que certains n’hésitent pas à exploiter en bénéficiant d’une main-d’œuvre gratuite.

5. Commun, rente et capital : Les auteurs présentent dans ce chapitre d’autres concepts du commun. Ceux-ci sont trop complexes pour que je les aborde dans un résumé, d’autant plus que les auteurs disent eux-mêmes que ces concepts «n’aident guère à la clarté d’une conception du commun». J’imagine qu’ils n’en ont parlé que pour que leur analyse soit exhaustive… Ils expliquent ensuite le concept de force collective de Proudhon (repris aussi par Marx). Pour lui, 100 personnes produisent bien plus en une journée qu’une personne en cent jours. Cette production supplémentaire, venant de la force collective, est accaparée par le capitaliste. De même, l’apport des maîtres du passé, qui fait partie de notre patrimoine commun, est aussi accaparé de la même façon.

Deuxième partie : Droit et institution du commun

6. Le droit de propriété et l’inappropriable : Les auteurs retracent l’historique de l’attribution des biens communs à la propriété publique ou privée, en distinguant la propriété basée sur l’usage (de la terre, par exemple) de la propriété personnelle. Ils expliquent ensuite les concepts de l’ususdroit d’utiliser une chose»), du fructusdroit de disposer des fruits d’une chose»), de l’abususdroit de disposer d’une chose, et notamment de l’aliéner») et du res nulliuschose (…) qui n’a pas de propriétaire mais qui est néanmoins appropriable»). Ils concluent de cette exploration que «si le commun est à instituer, il ne peut l’être que comme inappropriable, en aucun cas comme l’objet d’un droit de propriété».

7. Droit du commun et « droit commun » : Les auteurs démontrent que le droit coutumier («Common Law», en anglais) ne saurait être considéré comme un droit du commun, notamment parce qu’il repose sur le respect de la propriété privée.

8. Le « droit coutumier de la pauvreté » : Les auteurs se demandent si un droit coutumier axé sur la pauvreté ne pourrait pas mieux représenter un droit du commun. Pour ce, il faudrait au moins s’entendre sur une définition de la pauvreté…

9. Le commun des ouvriers : entre coutume et institution : Les auteurs se penchent cette fois sur l’historique du droit prolétarien, analysant notamment les propositions de Proudhon et de Mauss : coopératives, entreprises autogérées, syndicats, organismes de l’économie sociale et solidaire, etc. Face au succès limité de ces propositions, ils en concluent que, finalement, toute création d’un droit du commun doit reposer sur des institutions pour le moment inexistantes.

10. La praxis instituante : Ce chapitre porte sur la nature des institutions et sur les moyens de les fonder ou de les transformer. Ce n’est que par ce moyen, et non pas en se reposant sur les usages et les coutumes, que le droit du commun pourra voir le jour.

Troisième partie : Propositions politiques : Dans cette dernière partie, les auteurs présentent neuf propositions pour développer une politique du commun. Ils insistent toutefois pour préciser qu’il ne faut pas prendre ces propositions à la lettre, mais plutôt comme des sujets de réflexions. Bien d’autres routes peuvent être prises pour atteindre le même objectif, développer une politique du commun.

  1. Il faut construire une politique du commun : Cette politique viserait à créer des entreprises d’autogouvernement (qu’on appelle habituellement «d’autogestion», terme que les auteurs n’aiment pas, car trop centré sur l’aspect administratif de l’autonomie et pas assez sur celle de la prise de décision).
  2. Il faut opposer le droit d’usage à la propriété : Les auteurs tentent ici de séparer le droit d’usage des communs du droit de propriété : «L’usage instituant des communs n’est pas un droit de propriété, il est la négation en acte du droit de propriété sous toutes ses formes parce qu’il est la seule forme de prise en charge de l’inappropriable».
  3. Le commun est le principe de l’émancipation du travail : Les auteurs affirment qu’il convient «de se donner pour objectif la forme politique démocratique qui correspond au contenu coopératif et à la finalité sociale de toute activité de travail, aussi bien dans l’entreprise capitaliste que dans les services publics ou le monde associatif».
  4. Il faut construire l’entreprise commune : Pour ce, il ne suffit pas de partager entre les travailleurs et les capitalistes la valeur ajoutée par une entreprise, mais aussi le pouvoir de décision.
  5. L’association dans l’économie doit préparer la société du commun : Les auteurs présentent ici les bons et moins bons côtés des entreprises de l’économie sociale et solidaire. Sans les rejeter de leur politique du commun, ils nous invitent à «réfléchir à toutes les formes de construction des politiques sociales et publiques qui donnent aux associations un rôle actif permettant à la population de se mobiliser et de participer aux décisions qui la concernent».
  6. Le commun doit fonder la démocratie sociale : Bien des gens prônent le retour de l’État providence, soulignant les gains réels obtenus lors de son établissement (surtout lors des Trente glorieuses). Pourtant, même à l’époque, les citoyens ne contrôlaient nullement les décisions prises par leurs gouvernements et le commun subissait déjà des attaques frontales.
  7. Les services publics doivent devenir des institutions du commun : Les auteurs endossent sans réserve la défense des services publics face à la montée du néolibéralisme. Mais, cela ne les empêche pas de questionner l’absence des citoyens dans les décisions touchant ces services.
  8. Il faut instituer les communs mondiaux : Les auteurs examinent en premier lieu différentes propositions pour définir ce que sont les communs mondiaux : environnement, connaissance, aide humanitaire, sécurité (ou paix), économie, patrimoine culturel mondial, etc. Observant positivement que cette liste inclut des éléments qui vont plus loin que les biens communs inappropriables, les auteurs ajouteraient d’autres droits à cette liste : à l’alimentation, au logement, à la santé, à l’éducation, au travail, au niveau de vie décent, etc.
  9. Il faut instituer une fédération des communs : Les auteurs analysent tout d’abord différentes formes de fédérations, soulignant leurs force et (surtout!) leurs faiblesses. Ils en arrivent à proposer le modèle qui, selon eux, permet le mieux de mettre de l’avant les communs.

Post-scriptum sur la révolution au XXIe siècle : Après avoir montré que le néolibéralisme a réussi à convaincre même les partis historiquement sociaux-démocrates qu’on n’a pas le choix d’adopter ses préceptes, les auteurs proposent que seul le principe du commun peut permettre un revirement de la situation. Ils terminent ce post-scriptum (ou cette conclusion) en précisant leur interprétation du principe du commun, affirmant notamment que le commun est inappropriable non seulement dans le sens qu’on ne peut pas se l’approprier mais aussi dans le sens qu’on ne doit pas se l’approprier.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Même si mon résumé peut donner le goût de lire ce livre, j’hésite à le recommander. S’il permet sans aucun doute de faire le tour de la question et contient bien des éléments de réflexion, il demande souvent beaucoup d’efforts de lecture (notamment les chapitres 5 et 10) et s’éloigne fréquemment de son objectif par de longues digressions. Par contre, ce qui m’a indisposé pourrait plaire aux personnes qui aiment les livres avec de long passages philosophiques et sociologiques, domaines des auteurs. Notons finalement que les notes sont en bas de page et que ce livre n’est pas trop cher (20,95 $, ce qui ne m’a pas empêché de le louer!), deux bons points pour lui!

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5 commentaires leave one →
  1. 4 janvier 2016 9 h 06 min

    Merci encore pour le billet! Vraiment un sujet intéressant et je n’étais pas en mesure de faire cette lecture.

    Certains auteurs parlent d’autogouvernance au lieu d’autogouvernement ou d’autogestion. Cela a peut-être l’effet d’inclure les deux dernières propositions?

    Il est amusant de voir que les auteurs semblent dénoncer inefficacité des coopératives, mais que presque l’ensemble de leurs propositions est, en quelque sorte, très analogue à aux doctrines coopératives (en excluant l’école de la souveraineté du consommateur / coop de consommation).

    Je trouve toujours périlleux de proposer des solutions, surtout quand les auteurs disent croire à l’émergence d’une démocratie sociale. J’imagine que dans ce sens, il vaut mieux parler de créer des conditions favorables à émergence de solutions construites par la démocratie sociale et l’autogouvernance?

    À mon humble avis, les concepts et théories pour aller vers l’autogouvernance et une économie plus empreinte du bien commun existent. Par exemple, des formes primitives de coopératives existent depuis bien longtemps, même avant les sciences économiques.Ça Orstrom l’a bien démontré. Il me semble que nous soyons plutôt dans un dilemme du prisonnier…

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  2. 4 janvier 2016 10 h 13 min

    «Certains auteurs parlent d’autogouvernance au lieu d’autogouvernement ou d’autogestion. Cela a peut-être l’effet d’inclure les deux dernières propositions?»

    Le mot «gouvernance» peut avoir divers sens. Chose certaine Alain Deneault en a une perception limitée à l’exécution des décisions (voir http://www.luxediteur.com/content/«-gouvernance-»). Dans ce sens, elle serait plus limitative que «autogouvernement» et rattachée au «projet d’adapter l’État aux intérêts et à la culture de l’entreprise privée».

    Mais, d’autres auteurs donne à ce mot un sens bien différent. Par exemple Elinor Ostrom lui donne un sens qui inclut au contraire la prise de décisions démocratique dans son livre La gouvernance des biens communs : Pour une nouvelle approche des ressources naturelles que j’ai cité dans ce billet. Bref, tout dépend selon moi du contexte de l’utilisation de ce terme.

    «Il est amusant de voir que les auteurs semblent dénoncer inefficacité des coopératives»

    Je n’ai pas eu cette impression. J’ai plutôt compris qu’ils considèrent que de transformer quelques entreprises en coopératives n’est pas suffisant pour atteindre l’objectif de construire une politique du commun, mais que cela peut être un outil intéressant joint à d’autres mesures (dont de se doter d’institutions allant dans ce sens). Est-ce moi qui fut imprécis dans mon billet? Il faut dire que c’est tout un défi de tenter de résumer un gros livre comme celui-là en un seul billet. Il y a toujours des nuances qui se perdent…

    «J’imagine que dans ce sens, il vaut mieux parler de créer des conditions favorables à émergence de solutions construites par la démocratie sociale et l’autogouvernance?»

    Les auteurs parleraient bien sûr d’autogouvernement, mais, oui, j’appuie cette interprétation.

    «Il me semble que nous soyons plutôt dans un dilemme du prisonnier…»

    Il est clair qu’en matière de commun, le dilemme du prisonnier est toujours présent!

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  3. 4 janvier 2016 11 h 46 min

    Je suis peu familier avec l’idée de gouvernance selon Deneault et j’avoue aussi être, moi-même, peu au fait de ce concept. Bien que je sois en grande partie en accord avec ce que je connais de sa critique, il me semble qu’il soit limité de camper le mot gouvernance dans sa connotation actuelle quand, à mon avis, il dénote un sens plus large. Autrement dit, le mot gouvernance existait avec Magaret Tatcher. Ayant un penchant anarchiste avoué, j’aime justement l’idée que autogouvernance existe hors de l’État contrairement à l’autogouvernement. Mais en vérité, ce n’est qu’une querelle de mots.

    Non, au contraire, j’ai trouvé votre propos très clair. C’est plutôt moi qui me suis mal exprimé. Je ne trouve pas facilement les mots. Ce que je veux dire, c’est que les propositions avancées par les auteurs sont presque identiques au concept des coopératives tel que défendu par les précurseurs du coopératisme dès la fin du XVII siècle: Bellers, Plockhoy, Raiffaisen, Saint-Simon, Buchez etc. C’est-à-dire, des penseurs qui ne croyaient pas en l’économie de marché ni au concept de propriété sinon sous sa forme collective. Par exemple, l’idée de voir les citoyens participer au sein des services publics ou l’idée d’entreprendre collectivement sont des idées qui tournent autour du coopératisme. Malheureusement, ces idées ne sont plus au coeur du mouvement qui, aujourd’hui, me semble intégré par le capitalisme.

    Oui, j’aimerais bien nous voir sortir tous gagnants du dilemme du prisonnier. En ce sens, avez-vous lu Super cooperators de Nowak? Si oui, je serais curieux de savoir ce que vous en aviez pensé.

    Autre question, j’ai lu vos billets sur le common good. Je m’intéresse depuis peu à Orstrom. Selon vous, par où commencer pour mieux cerner son oeuvre?

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  4. 4 janvier 2016 12 h 31 min

    « avez-vous lu Super cooperators de Nowak»

    Non, je n’ai pas lu. Mais j’en ai lus beaucoup sur ce thème. Et, il ne me semble pas traduit… Cela dit, même en ne me fiant que sur le résumé, cela m’étonnerait que je ne soit pas en accord!

    «Je m’intéresse depuis peu à Orstrom. Selon vous, par où commencer pour mieux cerner son oeuvre?»

    Je n’ai lu que le livre dont j’ai parlé dans le billet et dans mon commentaire précédent. Difficile donc de répondre précisément à votre question.

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  1. Le retour des communs |

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