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Faut-il donner un prix à la nature?

18 janvier 2016

prix_natureFaut-il donner un prix à la nature? de Jean Gadrey et Aurore Lalucq vise à déterminer si la monétarisation de la nature peut être une solution pour pouvoir en prendre soin (expression que les auteurs préfèrent à «la préserver»). Comme ce livre n’est pas bien long (128 pages), je vais ici présenter les sujets abordés dans chacun de ses chapitres.

Introduction

«Devons-nous (…) accepter l’idée de la monétarisation de la nature afin d’infléchir certains comportements néfastes à l’environnement, ou à l’inverse rejeter en bloc cette idée pour des raisons éthiques ? Cette question divise les défenseurs de l’environnement. Si certains estiment que « la nature n’a pas de prix » en ayant tendance à négliger ou à condamner les tentatives de monétarisation, d’autres nous disent que la protéger (ou ne pas la protéger) a un coût économique et qu’il importe de le mettre en évidence lorsque c’est possible. Ces deux affirmations sont justes. Loin de s’opposer, elles se complètent. Et elles ont en partie motivé l’écriture de cet ouvrage, qu’il faut considérer comme une tentative de « vulgarisation ».»

C’est ainsi que les auteurs expliquent l’objet de ce livre. L’introduction se poursuit par la présentation du contenu des quatre parties du livre.

Première partie : Donner un prix à la nature pour la préserver, d’où vient cette idée?

Chapitre 1 : Pourquoi la monétarisation a-t-elle le vent en poupe : Les auteurs expliquent que l’idée de la monétarisation vient de la théorie économique néoclassique qui tente ainsi d’internaliser les externalités, c’est-à-dire les effets positifs et négatifs d’une activité économique, en mettant un prix ou un coût par exemple à la pollution et aux gaz à effet de serre et une valeur monétaire aux services rendus par la nature (pollinisation, chaleur, énergie et éclairage du soleil, eau douce, etc.).

Chapitre 2 : Pourquoi la monétarisation suscite-t-elle des débats passionnés? : Les auteurs se demandent si on doit mettre un prix à la nature (d’où le titre du livre). Ils répondent que, d’un côté, on l’a toujours fait (bois, fruits, légumes, etc.) et que, de l’autre, on risque de n’accorder de la valeur à la nature que pour ses apports à l’être humain et à sa machine économique. Cela m’a fait penser à la loi du Parti conservateur du Canada visant à ne protéger que les cours d’eau ayant une valeur commerciale.

Deuxième partie : Monétarisation de la nature : comment ça marche?

Chapitre 1 : La théorie : Les auteurs nous expliquent les modes de calculs appliqués actuellement, qu’ils soient basés sur les coûts de remplacement (comment remplacer une abeille?), sur les coûts de réparation (répare-t-on vraiment?) ou sur d’autres méthodes. Ils montrent que ces calculs ne peuvent être qu’arbitraires, approximatifs et inadéquats.

Chapitre 2 : La pratique : Dans la pratique, toutes les méthodes de monétarisation de la nature (les auteurs en décrivent cinq) comportent des effets pervers, produisant trop souvent le contraire de ce qu’elles visent.

Troisième partie : La monétarisation est-elle efficace? Huit études de cas

Chapitre 1 : Efficacité versus fiabilité : Ce chapitre présente deux cas locaux d’évaluation des services offerts par la nature, un sur le rôle de pesticide des chauves-souris, l’autre sur la fourniture d’eau potable par la nature. Dans les deux cas, l’entrée dans le jeu de l’évaluation monétaire a comporté des risques.

Chapitre 2 : Deux exemples de portée mondiale : Les auteurs décrivent en premier lieu l’évaluation du coût du réchauffement climatique contenue dans le rapport Stern. Ce rapport fut aussi bien critiqué par des économistes orthodoxes en raison des imprécisions de ses hypothèses (ce qu’a en plus reconnu Stern) que par des écologistes parce qu’il limitait les impacts du réchauffement climatique à un ralentissement du PIB. Ils poursuivent en présentant les indicateurs de progrès véritable (IPV), eux aussi critiqués des deux bords.

Chapitre 3 : Efficacité et fiabilité conjuguées dans des cas circonscrits : Ce chapitre est tout d’abord consacré à une méthode de comptabilité des entreprises qui monétarise des «variables sociales et environnementales concernées par l’activité des entreprises», soit la comptabilité adaptée au renouvellement de l’environnement (CARE), puis au Clean Air Act, une des premières expériences des marchés de permis d’émissions (dans ce cas, de dioxyde de soufre et d’oxydes d’azote, deux particules causant les pluies acides). Si cette loi fut efficace, elle le fut moins que des méthodes basées sur la réglementation des émissions en Europe.

Chapitre 4 : Efficacité et fiabilité à plus grande échelle : surtout les taxes : Les auteurs abordent dans ce chapitre des exemples d’utilisation de taxes pour inciter à moins polluer, en Suisse, en Allemagne et en Suède. Si ces taxes améliorent la situation, elles sont plus efficaces quand elles sont accompagnées d’autres mesures et que la population est sensibilisée à l’environnement. Cela correspond exactement à ce que je disais dans mon billet sur l’écofiscalité, soit qu’elle est un outil «qui, si utilisé correctement et joint à des mesures réglementaires plus efficaces dans bien des cas, peut faire partie de l’arsenal à bâtir pour lutter contre la pollution, l’épuisement des ressources et les émissions de gaz à effet de serre».

Quatrième partie : Intérêt et limites des outils monétaires pour préserver l’environnement

Chapitre 1 : Des mesures sans monétarisation : Il s’agit de lois, de normes, de quotas (pas juste de pêche, mais aussi de niveaux d’extraction du pétrole, par exemple), d’investissements (comme dans le transport en commun), d’activités de sensibilisation et d’éducation, etc. Si j’aime bien les courts chapitres de ce livre, celui-ci m’a laissé sur ma faim…

Chapitre 2 : La monétarisation sans mise en place de marché : Les auteurs parlent ici de taxes, de bonus-malus, de restauration de sites (ce que ne font pas nos sociétés minières…), de compensations monétaires, etc. Encore là, il s’agit de moyens qui peuvent fonctionner, mais pas toujours…

Chapitre 3 : Les marchés de permis et la financiarisation de la nature : Les auteurs expliquent tous les moyens que prennent les pays et les entreprises pour que les marchés de permis ne fonctionnent pas et ne servent finalement qu’à constituer un autre moyen pour s’enrichir sans en rien améliorer la situation.

Conclusion : Les auteurs concluent en résumant ce qu’ils ont dit auparavant : oui la monétarisation de la nature peut représenter un atout, mais pas toutes ses formes et toujours en étant accompagnée d’autres mesures.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre a la grande qualité d’être court, précis et bien structuré. Cette qualité a toutefois son pendant moins positif : on aimerait parfois que les auteurs approfondissent leurs propos. Cela dit, j’ai apprécié les présentations nuancées des auteurs qui montrent que non, il n’y a pas de solution magique et unique pour prendre soin de la nature, et que si la monétarisation de la nature peut parfois produire de bons résultats, elle entraîne plus souvent qu’autrement des effets inverses à ceux officiellement recherchés.

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2 commentaires leave one →
  1. Sciencesenviro permalink
    18 janvier 2016 10 h 01 min

    Merci pour ce résumé. Je suis très impliqué dans le mouvement environnemental et en effet, il y a un clivage entre ceux qui défendent cette idée de  »services écosystémiques » et de monétarisation de la nature et ceux qui refusent qu’on applique une pensée purement anthropocentrique aux écosystèmes dont nous dépendons intégralement. De mon côté, je suis contre cette idée de mettre un prix à la nature, car même s’il se peut qu’il y ait quelques effets bénéfiques de façon ponctuelle et dans des cas bien précis, on peut facilement imaginer les dérives graves que cela peut entraîner. Disons que les rapports des êtres humains avec l’argent nous donnent des raisons d’avoir peur…
    J’aurais une question à celles et ceux qui défendent becs et ongles cette idée :  »Et vous ? Combien valez-vous ? » 😉

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  2. 18 janvier 2016 10 h 37 min

    J’ai plutôt tendance à être contre moi aussi. Mais cela ne veut pas dire que certaines mesures monétaires ne peuvent pas être envisagées, comme des taxes écologiques. Il ne s’agit pas pour moi d’internaliser ainsi les externalités qu’elles produisent, mais de créer des incitatifs pour décourager la consommation de certains produits et de les rationner pour qu’ils durent le plus longtemps possibles. Cela dit, dans d’autres cas, seules des interdictions peuvent fonctionner.

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